Un hémicycle bien vide sur la Libye…

(B2 à Strasbourg) Dernière session de la législature oblige, les ‘au revoir’ ou ‘adieux’ s’enchaînent depuis lundi à la plénière du Parlement européen. Surtout lors des séances de votes. L’hémicycle fait alors le plein. Federica Mogherini, est, elle, intervenue mardi (16 avril) après-midi devant des travées quasi vides…

Moment de solitude pour Federica Mogherini devant l’hémicycle du Parlement européen à Strasbourg (prise de vue : EBS / sélection : B2)

La chef de la diplomatie européenne n’a pu s’empêcher de décocher quelques flèches envers des parlementaires. « L’hémicycle est bien vide pour une dernière session et des débats sur la politique étrangère (1). Je compte plus de spectateurs que de députés » a-t-elle constaté. « Un problème aussi grave [que la situation en Libye] mériterait plus d’attention des collègues parlementaires. Désolée de le dire mais il faut le dire » a asséné la chef de la diplomatie européenne. Une poussée de fièvre provoquée par l’absence des mêmes (rares) députés qui l’avaient interpellée quelques minutes plus tôt… n’étant donc plus là pour entendre ses réponses.

La Haute représentante doit encore participer ce mercredi après-midi à une dernière réunion de la commission des Affaires étrangères (AFET) du Parlement, pour un ultime échange avec les eurodéputés. Gageons que ceux-ci sauront être, un peu, plus nombreux…

(Emmanuelle Stroesser)

(1) Les débats portaient successivement sur la situation en Libye, au Soudan, et sur les Plateaux du Golan et dans les territoires occupés.

La Libye n’est pas un pays sûr. L’opération Sophia sans navires pas efficace. Fed. Mogherini joue la franchise

(B2 à Luxembourg) A la fin de la réunion des ministres des Affaires étrangères lundi (8 avril) à Luxembourg, la chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, est revenue face à la presse sur les opérations de sauvetage des migrants

Federica Mogherini face à la presse au Conseil des Affaires étrangères (Crédit : Conseil de l’UE)

Celle qui est aussi la vice-présidente de la Commission européenne a indiqué de façon très claire un point fondamental :

« La Libye n’est pas un pays sûr. L’Union européenne ne l’a jamais considérée comme cela. Il n’y a pas de changement là dessus. Et les évènements récents nous rappellent que c’est le cas. »

NB : Cette assertion très claire tranche avec les atermoiements des Européens — Commission européenne comprise — qui louvoyaient entre respect des valeurs, en théorie, et sens des réalités, pour ne pas brusquer le travail des garde-côtes libyens en cours de montée en puissance, comme la position italienne qui est de considérer que toute personne sauvée dans la nouvelle zone de secours et de sauvetage (MRCC) libyenne devrait être ramenée en Libye.

L’opération Sophia sans navires est peu efficace

Quant à l’opération Sophia en Méditerranée (EUNAVFOR Med), au cas où certains n’avaient pas vraiment compris, la Haute représentante a enfoncé le clou. Sans navires, elle n’est pas efficace…

« Je crois — et pas seulement moi —, qu’une opération navale dépourvue de moyens navals ne peut pas s’acquitter de son mandat comme elle doit le faire. C’est la décision prise par les États membres. Nous la mettrons en œuvre comme nous le pouvons. [Mais] nous ne pouvons qu’espérer que les États membres trouveront [prochainement] un type d’accord différent vu la nécessité de maintenir une vigilance extrême en Méditerranée sur les flux migratoires et la sécurité. Sans les moyens de la marine, il est évident que cela ne peut être fait que de manière très limitée. Ce qui est regrettable. J’espère seulement que les États membres reviendront sur leur décision le plus rapidement possible. »

Commentaire : Une franchise qui ne plaira pas partout

Ce propos d’une rare franchise confirme trois points. Premièrement, l’option choisie par les États membres (continuer l’opération Sophia sans navires) n’était ni le choix premier ni même le choix secondaire de Federica Mogherini. C’est pour cela d’ailleurs qu’elle ne l’a pas proposée aux États membres (Lire : Une nouvelle mission pour succéder à l’opération Sophia ?). Deuxièmement, avoir une opération sans navires n’est pas aussi facile que cela à mettre en place, car les moyens aériens ne sont pas présents en renfort. Troisièmement, elle est loin d’être efficace au regard des enjeux en Méditerranée.

Certains États membres avaient été plutôt furieux non seulement des options limitées proposées par la Haute représentante, mais également de sa communication sur le sujet. Il est rare en effet qu’un responsable européen mette en cause directement les États membres. Un acte ressenti comme une déloyauté, ou au moins une entaille dans « l’obligation de coopération loyale entre institutions », nous a fait remarquer un diplomate, résumant un avis partagé. Le propos de Federica Mogherini à Luxembourg ne va certainement pas aider à panser les plaies…

Cette position de la Haute représentante, aussi directe, est, en effet, plutôt rare, au moins d’un point de vue public. Mais elle a le mérite de la clarté. Il est parfois sain pour le débat public que les Européens ne taisent pas leurs désaccords et expriment clairement leurs divergences de vues quand elles existent.

(Nicolas Gros-Verheyde)

LIre aussi : Points de suture pour l’opération Sophia qui repart pour six mois … sans bateaux (V4)

Pour l’Europe l’important se passe au Venezuela, pas en l’Algérie. Une erreur ?

(B2) Notre collègue allemand Eric Bonse a fait un éditorial intéressant sur son blog Lost in Europe, comparant la réaction européenne sur le Venezuela et celle sur l’Algérie. C’est en effet troublant et cela mérite réflexion.

Comment l’UE réagit-elle au changement de pouvoir en Algérie ? Rien du tout ou presque. La commissaire chargée des Affaires étrangères, Federica Mogherini, reste silencieuse. Elle préfère largement interférer dans la lutte pour le pouvoir au Venezuela.

L’Europe qui tonne sur la situation au Venezuela…

Dès que le monde a appris que le président intérimaire autoproclamé Juan Guaidó allait perdre son immunité au Venezuela, Federica Mogherini a fait une déclaration indignée. « L’Union européenne condamne fermement la décision illégale prise récemment par le contrôleur général du Venezuela de disqualifier le président de l’Assemblée nationale, Juan Guaidó, pour 15 ans, de ses fonctions publiques. Une telle décision politiquement motivée, sans respect des garanties d’une procédure régulière, démontre une fois de plus le caractère arbitraire des procédures judiciaires dans le pays. Le rétablissement de la démocratie, de l’État de droit et de la séparation des pouvoirs est impératif.  »

… se tait sur l’Algérie

Si on le lit ainsi, on se demande pourquoi l’UE n’est pas en mesure d’exiger la même chose de l’Algérie ? « Le rétablissement de la démocratie, de l’Etat de droit et la séparation des pouvoirs »… cela vaut également à Alger. Après la démission du président actuel Abdelaziz Bouteflika, qui n’était apparemment pas tout à fait volontaire, l’armée menace aujourd’hui de prendre le pouvoir pour de bon. Les gens qui ont renversé Bouteflika, avec des semaines de manifestations pacifiques de masse, se sentent trahis. A la place qu’a-t-on eu ? … surtout le silence.

Un vrai catalyseur

Il est clair cependant qu’en Algérie, l’Union européenne pourrait mettre les pieds dans le plat, d’autant plus que l’Algérie est un pays voisin et pas aussi éloigné que le Venezuela. Il est clair aussi que l’Union européenne pourrait être le catalyseur d’un changement démocratique — contrairement au Venezuela, où elle ne joue qu’un rôle mineur. Pourquoi n’essaie-t-elle pas ?… 

La peur, les intérêts ou une tactique

L’Europe a-t-elle peur d’un deuxième printemps arabe ?… Ou est-ce que parce le pays d’Afrique du Nord possède également d’importantes réserves de gaz et est un acheteur « populaire » d’armes fabriquées en Allemagne (et en France) ? Ou est-ce parce qu’en Algérie — exactement ce que l’UE et les États-Unis veulent pour le Venezuela s’est produit — que l’armée abandonne le dirigeant et passe du ‘bon’ côté ? C’est cynique, mais évident…

(Eric Bonse)

Texte issu de deux articles ici et ici (en allemand). Traduction et intertitres sont de la rédation

Douze jours avant le clap de fin pour l’opération Sophia. Et toujours rien…

(B2) Le futur de l’opération militaire navale Sophia, menée en Méditerranée par l’UE, se conjugue de plus en plus en pointillé.

Interrogée par un collègue italien à la fin de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’UE, Federica Mogherini, la chef de la diplomatie européenne, n’a pas caché que rien n’avait avancé.

« Ce n’est pas un mystère. Je l’ai dit publiquement. En l’absence d’un accord, l’opération devra être close. J’espère toujours qu’un accord pourra être trouvé, mais je ne vois aucun mouvement particulier dans cette direction. […] S‘il n’y a pas de développement positif avant la fin du mois de mars, l’opération mettra fin à ses activités, avec toutes les conséquences que cela entraînera, malheureusement… »

Un problème italo-italien

On peut préciser qu’aucune discussion sur le sujet n’a vraiment eu lieu au niveau européen, notamment entre les 28 ambassadeurs du COPS, le Comité politique et de sécurité, l’enceinte habituelle de discussion de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC). « Il s’agit surtout d’une question italo-italienne » indique un diplomate bien informé.

(Nicolas Gros-Verheyde, avec Leonor Hubaut)

Lire aussi :

Opération Sophia. Stop ou encore !

(B2 à Bucarest) L’heure de vérité se rapproche pour l’opération Sophia. Réunis en ‘informelle’ dans la capitale roumaine dès ce soir et demain, les ministres de la Défense de l’Union européenne doivent trancher dans le vif

Relève des militaires espagnols (crédit : EUNAVFOR Med / Sophia)

Les ministres sont-ils prêts à aller au-delà du langage convenu maints fois entendu — l’opération est ‘très utile’ —. Concrètement sont-ils prêts à continuer à envoyer des moyens (navires, avions…) pour l’opération maritime présente en Méditerranée (EUNAVFOR Med / Ops Sophia) ? Après le demi-départ des Allemands, la question est cruciale. Il ne reste, en effet, concrètement plus que les marines italienne, espagnole (et française de façon irrégulière) à fournir des navires. Et la volonté italienne semble chancelante. Or, sans navire, pas d’opération maritime. Inutile de se le cacher…

Ouvrir franchement le débat

La chef de la diplomatie européenne, l’Italienne Federica Mogherini, devrait ainsi poser franchement la question principale sur la table aux ministres : soit vous contribuez à hauteur des objectifs de l’opération, soit on ferme ! De là pourrait dérouler un débat. Si oui, qui est prêt à contribuer concrètement ? Comment trouver une solution sur la question (insoluble) du port de débarquement ? Doit-on revoir le mandat ?

Si non, que fait-on pour continuer d’assurer la formation des garde-côtes et marins libyens, qui est aujourd’hui l’apport principal de l’opération, la solution de sortie et l’objectif principal des Européens ? L’opération (alternative) de l’OTAN en Méditerranée assure-t-elle le relais pour la surveillance de l’embargo sur les armes ? (1)

Une décision purement politique

Si l’hypothèse de la fermeture l’emporte, ce serait la première fois (à ma connaissance) qu’une opération militaire serait ainsi interrompue, sans décision mûrement réfléchie, sur une difficulté politique interne à l’Union européenne, qui a peu à voir avec l’objectif défini au point de vue militaire.

Une opération qui n’a pas démérité

Si on prend un peu de recul, l’opération Sophia n’a pas démérité. Les officiers, les marins, les aviateurs qui ont, depuis près de quatre ans, été sur le pont (ou dans les airs) ont fait le ‘job’ de manière admirable, dans des conditions pas faciles. Les objectifs de l’opération ont, pour partie, été atteints (diminution du flux migratoire…), même si d’autres éléments ont pesé dans la balance (accord italo-libyen pour limiter les départs) pour améliorer le bilan. Et atteindre les autres objectifs (la lutte contre les trafiquants dans les eaux territoriales libyennes) est impossible à atteindre à court comme à moyen terme.

…mais dont l’effet final recherché est inatteignable

Certaines raisons qui ont milité, au départ, pour sa mise en place (sauvetage en mer, lutte contre les trafics) peuvent perdurer, mais le consensus politique n’est plus du tout réuni : l’heure en Europe n’est plus à la générosité, mais à la fermeture stricte des frontières. Le reste à atteindre (la formation des garde-côtes libyens) peut fort bien être assuré par une autre mission (EUBAM Libya par exemple).

Commentaire : L’Union européenne doit savoir mettre fin à certaines opérations ou missions qui n’ont plus d’apport actif ou de raison d’être. Ce n’est pas honteux ni infamant. Et c’est, dans tous les cas, meilleur que de laisser une opération ‘mourir sur pied’, faute de moyens.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire aussi : ‘Ite missa est’ pour l’opération Sophia ?

  1. Question qui n’est pas si anodine, les responsables de la Lega n’ayant pas caché préférer une opération otanienne plutôt qu’une opération sous drapeau européen.

Europe de la défense. Un quintet à l’action (V2)

(B2) On l’oublie bien souvent mais la construction européenne n’est pas faite que de plans d’actions, de déclarations, de réglementations et de conclusions de sommets. Il y a aussi la puissance et le relationnel des hommes

Michel Barnier et Antonio Tajani se retrouvent au Parlement européen, juillet 2017 (crédit : PE)

Si on observe la direction européenne actuelle, on peut être frappé par l’existence d’un groupe d’hommes et de femmes — un quintet — qui, malgré certaines nuances, partage une même volonté d’avancer sur les questions de défense européenne.

Un quintet à la tête des institutions européennes

A la présidence de la Commission européenne, on a Jean-Claude Juncker (PPE), qui est depuis des années un chantre de la défense européenne. Une conviction qui ne l’a pas abandonnée et que cet ancien Premier ministre luxembourgeois porte depuis des années, depuis le traité de Maastricht mais plus particulièrement depuis le début des années 2000 (lire aussi : L’Europe est capable de nous surprendre (Juncker)).

En charge de la négociation du Brexit, et un des personnages sans doute les plus connus au-delà des frontières, on retrouve Michel Barnier (PPE) qui était président du groupe de travail ‘défense’ et un des deux représentants de la Commission européenne à la Convention (avec Antonio Vitorino) qui a préparé à la Constitution européenne en 2002-2003. Il a ensuite été commissaire chargé du Marché intérieur en 2010-2014, met en œuvre le paquet défense de la commission précédente (axé sur le marché) mais surtout prépare une nouvelle communication qui pose les bases d’une évolution future de la défense (recherche de défense financée par l’Union européenne, capacités de protection civile, présence dans l’espace, etc.). Il devient ensuite ‘conseiller défense’ du président de la Commission Jean-Claude Juncker, avant de prendre en charge la négociation du Brexit. Autant dire un de ceux qui a le mieux suivi les différentes tentatives récentes pour faire de ce sujet une thématique européenne.

En charge de la diplomatie européenne et de la politique européenne de sécurité, l’Italienne Federica Mogherini, ancienne ministre des Affaires étrangères italienne, a été en charge de gérer la crise migratoire directement à Rome. Elle a assisté à une certaine absence de solidarité européenne, et, critique, en a tiré pour l’avenir des leçons.

Idem pour le Grec Dimitris Avromopoulos, ministre de la Défense grec au moment de la crise migratoire, convaincu d’emblée d’une intégration plus profonde de l’Europe sur des questions de sécurité.

De façon plus discrète, mais non moins efficace, la commissaire à l’Industrie, la polonaise Elżbieta Bieńkowska, a été l’architecte (avec ses équipes de la DG Grow de la Commission) de décisions permettant le financement sur les fonds communautaires de la défense, faisant de l’Union européenne (à terme) un acteur majeur de la R&T (recherche et technologie) et R&D (recherche et développement) de défense en Europe.

A quelques pas de là, à la présidence du Parlement européen, on retrouve l’Italien Antonio Tajani (PPE), qui était commissaire en charge de l’Entreprise et des Industries de 2010 à 2014, et le compère de Michel Barnier pour la communication de 2013 sur la Défense, et une bonne dizaine d’eurodéputés (les Français Arnaud Danjean et Françoise Grossetête, l’Allemand Michael Gahler, la Portugaise Ana Gomes, l’Estonien Urmas Paet etc.) avocats acharnés d’avancées dans le domaine.

Une volonté de plusieurs États membres

Dans les États membres aussi on retrouve toute une équipe de dirigeants parallèlement convaincus qu’il faut avancer sur ce plan de la défense européenne. Ils peuvent être très opposés au point de vue politique, soutenir ce projet pour des raisons différentes, mais ils se retrouvent sur ce principe. De Emmanuel Macron à Viktor Orban, en passant par l’Allemande Angela Merkel, l’Espagnol Pedro Sanchez, l’Estonien Jüri Ratas, le Finlandais Sauli Niinistö ou le Grec Alexis Tsipras, chacun est convaincu qu’il faut aller plus loin dans une certaine vision européenne de défense, de renforcement des capacités, voire (pour certains) d’une action plus efficace.

L’importance du facteur humain

On a ainsi un ‘contexte politique favorable’ qui explique pourquoi, outre toutes les autres raisons (le contexte américain, les menaces, le contexte intérieur), il y a certaines avancées aujourd’hui là où hier elles étaient moins sensibles. Ce facteur ‘humain’ est un point souvent oublié dans toutes les explications politiques, mais qu’il faut garder à l’esprit.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Mis à jour – précisions apportées sur les acteurs au sein de la Commission européenne et du Parlement européen (14.11)

Federica Mogherini en visite à Tripoli. Une coopération ++ avec la Libye

(B2) C’était sa première visite en Libye. En seulement quelques heures, samedi 14 juillet, la chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, a multiplié les rencontres : avec le représentant spécial des Nations Unies, Ghassan Salamé, les représentants des agences des Nations-unies (OIM, HCR, PNUD, UNICEF) mais aussi des bénéficiaires des projets financés par l’UE. Le message est clair : « notre soutien va continuer encore plus dans les mois à venir »

Federica Mogherini avec le Premier ministre libyen Fayez al-Sarraj (Crédit : EEAS)

Cette visite, non annoncée à l’avance, pour des raisons de sécurité, intervient quelques heures avant que les ministres des Affaires étrangères ne se penchent sur la Libye, lundi 16 juillet (lire : A l’agenda du Conseil des affaires étrangères (16 juillet 2018) (V3)). Mais aussi, et surtout, quelques jours après la visite du président du Parlement européen (également italien), qui a d’une certaine façon grillé la politesse à la Haute représentante en devenant l’un des premiers dirigeants de l’Union à aller sur place (lire : Le voyage de Tripoli de Tajani : priorité aux élections et à la lutte contre les passeurs).

L’Union européenne enfin présente à Tripoli 

La chef de la diplomatie européenne en a profité pour inaugurer les locaux de la délégation européenne dans la capitale libyenne. « Notre présence ici sera désormais plus régulière », assure Federica Mogherini, qui n’a pas manqué de souligner l’importance du pays pour l’Union. « Pour l’Union européenne, la Libye est un des plus proches voisins, et un pays ami. »

Et retour de la mission EUBAM Libya 

Ces mêmes locaux sont utilisés par la mission européenne d’assistance et de surveillance des frontières (EUBAM Libya) qui revient en Libye après avoir dû se cantonner en Tunisie quelques années (lire : La mission EUBAM Libya s’implante à Tripoli de façon plus permanente).

Focus sur le contrôle des frontières… 

Le contrôle des frontières a d’ailleurs été au cœur de la réunion entre Federica Mogherini et le chef du gouvernement d’union nationale (GNA) Fayez al-Sarraj. Il a été question « de la formation par l’UE des gardes-côtes libyens » grâce à l’opération Sophia et « de la coopération à travers l’EUBAM pour aider les autorités à gérer les frontières terrestres, particulièrement dans le sud ».

… la migration… 

Avec tous ses interlocuteurs, Federica Mogherini s’est félicitée des efforts pour « aider et protéger les réfugiés, les migrants et les personnes déplacées dans le pays, sauver des vies en mer et aider des milliers de personnes à retourner volontairement dans leur pays, tout en luttant contre la traite des êtres humains ». Elle a particulièrement pointé « le travail accompli » par la Task Force établie par l’Union européenne, l’Union africaine et l’ONU, « qui a permis le retour volontaire de 20 000 migrants irréguliers de Libye vers leur pays d’origine ». 

… mais des promesses dans nombres de domaines 

Outre l’immigration, plusieurs sujets ont été traités, notamment « de nouvelles initiatives dans le secteur de la santé, de l‘éducation, des médias, de la jeunesse, du soutien aux municipalités, de la gouvernance et de la sécurité ».  « Nous sommes le premier partenaire pour la Libye en ce qui concerne l’aide humanitaire et la coopération en matière de développement. »

(Leonor Hubaut)

Lire aussi :

Entre Paris et Rome, une comédie en cinq actes sur fond de tragédie (V2)

(B2) La querelle franco-italienne autour du navire l’Aquarius et de ses 630 naufragés ne semble qu’une mise en bouche avant le prochain sommet européen. La ‘leçon française’ a été mal perçue. La rancœur italienne s’est réveillée. Lourde et profonde, elle accuse les Européens de ne pas apporter à l’Italie et à la Grèce, pays d’entrée des migrants en Europe via la Méditerranée, l’appui souhaité. Récit d’une tragédie en cinq actes révélatrice d’un divorce plus profond qu’il n’en a l’air

@ Karpov / SOS Méditerranée

Premier acte : l’honneur bafoué

C’est le président français qui, le premier, déclenche la colère italienne. Lors du conseil des ministres mardi (12 juin), Emmanuel Macron fustige « une forme de cynisme et une part d’irresponsabilité du gouvernement italien face à cette situation humanitaire dramatique » pour ne pas avoir accueilli l’Aquarius. C’est le bout de phrase qui fait « le tour du web ».

Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Grivaux, enfonce le clou, au cas où certains n’auraient pas bien compris le courroux présidentiel. Le cynisme italien est avéré par les faits explique-t-il. L’Italie s’est « substituée aux autorités libyennes, puisque le navire Aquarius était dans les eaux libyennes, sans aller jusqu’au bout de la démarche » (6’40). « Quand le bateau [Aquarius] est à proximité de vos côtes, que vous le laissez approcher et que vous dites qu’il ne peut pas accoster »  (23’20). Ce qui est « inacceptable est le comportement et l’instrumentalisation politique qui a été faite par le gouvernement italien » (18’30).

Un réveil bien tardif ! Paris est resté bouche close jusqu’à là. Prolixe en général sur son compte Twitter, le président français s’est bien gardé de tout commentaire ni relayé aucune info sur l’errance de l’Aquarius. En France, ce sont les Corses, plus précisément les élus régionaux indépendantistes corses, qui proposent que le bateau puisse accoster sur leur île. Mais pour le gouvernement pas question d’ouvrir les portes à l’Aquarius

Interrogé sur la proposition d’accueil des élus corses, Benjamin Grivaux en remet une couche sur l’Italie. « Nous sommes face à un sujet international. Et il n’est pas question de créer un précédent qui permettrait demain à des pays européens de se défausser de leur propre responsabilité sur leurs partenaires européens. Nous devons faire preuve de solidarité entre les États membres de l’Union européenne. Ce que n’a pas fait le gouvernement italien. » (17’20)

De façon, plutôt hypocrite, il rappelle le principe d’accueil : « Si quelque bateau que ce soit avait pour rive la plus proche les côtes françaises, il pourrait accoster [puisque] c’est le strict respect du droit international et du droit maritime ».

Second acte : la rancœur explose

La réaction est fulgurante côté italien. En premier lieu, celle du nouveau chef du gouvernement, Giuseppe Conte, relayée dans tous les journaux, dont le Soir : « l’Italie ne peut accepter de leçons hypocrites de pays ayant préféré détourner la tête en matière d’immigration ». Puis, le lendemain matin, mercredi (13 juin), on apprend que ce communiqué du ministère des Affaires étrangères convoque l’ambassadeur français à Rome, Christian Masset (1), convoqué à la Farnesina, par le ministère italien des Affaires étrangères. Démarche pour le moins rare entre États européens. C’est la chargée d’affaires de l’ambassade, Claire Anne Raulin, qui se dévouera pour accomplir cette démarche « en absence de l’ambassadeur ». On imagine, comme dans un Lucky Lucke, le ministre frotter au savon les oreilles de la diplomate… Le ministre, Enzo Moavero Milanesi, qualifie « d’inacceptables » et « injustifiables » les déclarations de Paris.

Rome menace d’annuler une rencontre prévue vendredi entre les deux pays pour préparer le sommet européen de fin juin… qui comprend justement les migrations à l’ordre du jour. « Si les excuses officielles n’arrivent pas, le Premier ministre Conte fera une bonne chose en n’allant pas en France », prévient Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur et leader de la Ligue du Nord. L’agenda du Président de la République français n’indique toujours pas de réunion franco-italienne ce vendredi 15 juin.

Le chef du gouvernement italien avait lui déjà prévenu que la politique d’immigration serait LE test de la politique européenne : « Le premier banc d’essai de la nouvelle manière de dialoguer avec les partenaires européens sera l’immigration. La gestion des flux a été jusqu’à présent un échec : l’Europe a autorisé des fermetures égoïstes de nombreux États qui ont déchargé, en premier lieu sur notre pays, les coûts et les difficultés », commente-t-il mardi (5 juin), lors de son discours de politique générale au Sénat, comme le rapporte le Monde.

Troisième acte : volte-face français et boomerang italien

Lors de son premier discours au Sénat italien, mercredi (13 juin) (retransmis sur son Facebook), sur les actions du gouvernement pour la défense des frontières et le blocage de l’immigration clandestine, le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini réitère ses attentes vis-à-vis de la France : « Les Italiens n’ont rien à apprendre en termes de solidarité. Notre histoire ne mérite pas d’être abordée en ces termes par les membres du gouvernement français, j’espère qu’ils vont présenter leurs excuses ». Il égratigne une nouvelle fois l’hypocrisie française en énumérant les renvois de migrants à la frontière de Menton notamment…

L’autre leader italien, du Mouvement 5 Étoiles, Luigi Di Maio, rappelle également sur sa page Facebook que « la France repousse tous les jours les migrants à Vintimille », la frontière franco-italienne où elle a rétablit et prolongé le contrôle sous couvert de risques liés au terrorisme.

Quatrième acte : le troisième acteur renvoie la balle au centre

A Bruxelles comme à Strasbourg, la Commission européenne essaye de rester zen. Durant plusieurs jours, interrogée soit par les députés, soit par les journalistes, elle tente de contourner l’orage et d’éviter de se placer dans l’axe des échanges de mots doux amers.

Mardi (12 juin), devant le Parlement européen réuni en plénière à Strasbourg, le commissaire chargé des Migrations, Dimitris Avramopoulos, refuse de blâmer quiconque. « Personne ne croit qu’il s’agit d’une responsabilité italienne, ou d’une responsabilité maltaise ou espagnole. […] Nous ne pouvons pas continuer le ping-pong politique de [savoir] qui est finalement responsable d’assumer la responsabilité de la migration ou de protéger les frontières extérieures. C’est un problème européen qui nécessite une réponse européenne, dans tous les domaines, et impliquant tous les États membres. » Il se prononce pour une politique équilibrée : « Nos citoyens veulent offrir aide et protection à ceux qui en ont besoin – mais cette hospitalité devrait être partagée et ne devrait pas être abusée. » Et il met en garde : « Nous connaîtrons de grandes difficultés, car la politique migratoire remet en cause tout le projet européen » (voir la conférence de presse).

We cannot continue the political ping-pong of who is finally responsible for shouldering the responsibility of migration or protecting external borders. Because we all are – the EU as a whole is responsible, with all Member States

Interrogée à Strasbourg par un collègue de Radio Radicale, mercredi (13 juin), la vice-présidente de la Commission, l’Italienne Federica Mogherini, particulièrement gênée (2), se contente de renvoyer aux propos de son collègue Avramopoulos : « La politique européenne doit s’appuyer sur une politique de solidarités internes et une solidarité externe. La sauvegarde de la vie des êtres humains doit rester une priorité. » (voir la vidéo, en italien, à la 30′)

Le lendemain, jeudi (14 juin), le porte-parole en chef de la Commission Margaritis Schinas défend le travail de ses responsables. La Commission a fait le boulot, selon lui. « Nous avons mis sur la table un agenda européen de la migration, une approche globale, holistique qui couvre toutes les dimensions du phénomène. On est passé de la gestion de la crise de la migration à une deuxième étape, qui est la réorganisation du système d’asile et les bases pour la protection des frontières extérieures, avec plus de ressources. » C’est maintenant aux États membres de décider. À eux de prendre leurs responsabilités notamment lors du sommet européen des 28 et 29 juin : « C’est là que nos leaders doivent se concerter, parler, s’accorder, parce que les questions de migrations sont à traiter collectivement, ensemble, pas les uns contre les autres ».

Cinquième acte : le rétropédalage

À la veille d’une rencontre au sommet franco-italienne, Paris rétropédale dans ses critiques. Un communiqué de presse de la présidence français indique laconiquement, jeudi midi (14 juin), qu’Emmanuel Macron et Giuseppe Conte « se sont entretenus mercredi soir » (par téléphone). Ils ont « évoqué la situation du navire Aquarius » et « ont pu échanger sur leurs positions ». Sans parler d’excuse, le Président de la République tient à « soulign[er] qu’il n’avait tenu aucun propos visant à offenser l’Italie et le peuple italien ». Ils ont convenu, qu’en vue du prochain Conseil européen fin juin, « de nouvelles initiatives étaient nécessaires et devaient être discutées ensemble ».

Épilogue : la réconciliation sur le dos de l’Europe

Recevant à l’Élysée le président du conseil italien, Giuseppe Conte, vendredi (15 juin), le président français tire la responsabilité sur l’Europe : « Sur ces deux sujets [migrations et Zone Euro] l’Europe a manqué d’efficacité et d’unité ces dernières années. […] Ils sont un test pour l’Europe dans laquelle nous croyons et un test pour nos pays […]. Il ne saurait y avoir une réponse nationale. La bonne réponse est européenne. Mais la réponse européenne actuelle n’est pas la bonne et la solidarité européenne actuelle, en particulier ces dernières années à l’égard de l’Italie, n’a pas été au rendez-vous ». Et d’annoncer : « Nous allons prendre ensemble de nouvelles initiatives », avec l’Allemagne et l’Espagne. (3)

Commentaire : Machiavélisme et cynisme politique

Si l’on peut railler la récupération politique de ceux qui proposent sachant que leur offre sera déclinée, ce que le Premier ministre français a reproché aux élus corses, on peut tout autant s’interroger sur la pirouette de la France qui se aujourd’hui dit être prête à aider l’Espagne à (éventuellement) accueillir une partie des 630 réfugiés, comme le Premier ministre Édouard Philippe, interrogé à l’assemblée nationale (mardi 12 juin) : « Nous sommes prêts à aider les autorités espagnoles pour accueillir et pour analyser la situation de ceux qui pourraient vouloir bénéficier du statut de réfugié ».

Côté italien, les récupérations politiques ne sont pas plus discrètes. Le ministre italien de l’Intérieur avait lui mieux à faire mardi (12 juin) que de se rendre à sa première réunion des ministres européens de l’Intérieur, à Luxembourg, où justement il devait être question de migration…

Dans ce tumulte, plus discrètement, en Sicile, le port de Catane a vu débarquer mercredi (13 juin) 900 autres migrants rescapés du Diciotti (CP-902), un navire des garde-côtes italiens. Il était annoncé depuis plusieurs jours. Impossible, là, de rejeter un navire italien. Et pas question cette fois de transborder une bonne partie ses occupants sur celui d’une ONG comme cela avait le cas pour l’Aquarius (lire : l’Italie ferme ses portes).

(Emmanuelle Stroesser, avec Aurélie Pugnet st. à Bruxelles et Nicolas Gros-Verheyde à Strasbourg)

(1) Fin diplomate et connaisseur des affaires européennes, C. Masset a été jusqu’à 2017 secrétaire général du ministère des Affaires étrangères (sous Laurent Fabius). Il a été aussi représentant permanent adjoint de la France auprès de l’Union européenne (2002-2007).

(2) Membre du parti démocrate, nommée sous le précédent gouvernement italien (Renzi), F. Mogherini, évite de se mettre en porte-à-faux, avec le nouveau gouvernement qui est à l’antithèse de ses opinions. Ordre avait ainsi été donné au porte-parole de refuser toute question n’ayant pas trait au sujet du jour (la présentation du nouveau Fonds européen de défense). Puis finalement F. Mogherini a répondu, profitant d’une autre question.

(3) Télécharger le compte-rendu détaillé de la conférence de presse commune tenue par G. Conte et E. Macron (source : Élysée).

Mis à jour le 16.6, papier complété avec le résultat du sommet italien, les propos des commissaires Avramopoulos et Mogherini, et le point de presse du 15.6, ainsi que certaines précisions sur les propos d’E. Macron

Solana, Mogherini, Fischer à la bibliothèque Solvay

Javier Solana, Federica Mogherini (crédit : SEAE)

(B2) Javier, Joshka, Federica, trois personnalités européennes, trois caractères, trois vécus différents. Ce trio prestigieux était réuni, juste avant le sommet européen, mercredi (13 décembre), dans l’enceinte mythique de la Biblothèque Solvay, au cœur du parc Leopold à Bruxelles.

Un beau parterre, des ambassadeurs, des « think-tankers » et quelques journalistes (dont B2). L’occasion pour ces Européens convaincus de célébrer la mise en place de la Coopération structurée permanente mais aussi de se remémorer des souvenirs. Un moment agréable et intéressant.

Soyez audacieux

« Les temps aujourd’hui sont vraiment différents » a tenu à dire Javier Solana, qui été le premier Haut représentant de l’UE. Mais il reste un principe : « Si vous n’êtes pas audacieux, vous échouez. Vous devez sauter ». Et de saluer le travail « impressionnant qui a été accompli en quelques mois, aussi grâce à Federica Mogherini »

Il y a trois ans, pas grand monde n’y croyait

Quand j’ai commencé mon mandat, « ce n’était pas vraiment le moment de relancer l’intégration européenne, en particulier sur la défense, j’en ai eu la confirmation au Parlement européen, lors de ma première audition » s’est-elle rappelé. « Quand j’ai parlé de faire pleinement usage du traité de Lisbonne, beaucoup m’ont répondu que les conditions politiques n’étaient pas réunies, que c’était impossible. »

Le conseil de Solana

« J’ai été vous voir à Madrid, au tout début de mon mandat, lors d’un petit déjeuner. Et vous m’avez dit d’être « ambitieuse et pragmatique, et de surmonter les gens qui vous disent « ce n’est pas possible » », c’est ce que j’ai fait, s’est souvenu la Haute représentante de l’Union. « On n’a pas voulu rouvrir le débat idéologique de l’armée européenne ou d’un QG unique »

Agir ensemble n’est pas une option

« Un État membre ne peut résoudre toutes les crises tout seul. Nous faisons face à une prolifération des crises. Ce n’est que dans l’Union que nous pouvons réunir tous les outils, [pour] ne pas être qu’un partenaire commercial ou économique. […] Hier c’était une vision, aujourd’hui c’est une nécessité. » Mais l’Union européenne peut agir comme un « point cardinal, une boussole dans ce monde confus et dangereux »

Attention à la surdose d’optimisme

Après avoir « confessé » un « sentiment de profonde satisfaction », l’ancien ministre allemand (Verts) des Affaires étrangères Joshka Fischer a tenu à nuancer tout sentiment de victoire. « Vous avez raison c’est le moment de célébrer, mais faites attention, ne soyez pas trop optimistes sur la volonté des Européens. Que se serait-il passé si (Emmanuel) Macron n’avait pas été élu. Nous sommes passés tout près » a-t-il averti.

« Toute mission militaire a besoin d’une stratégie politique »

Il a aussi tenu à rappeler combien était vital « dans une mission ou opération, d’avoir une stratégie politique, des orientations politiques ». Les victoires militaires ne suffisent pas. C’est le cas notamment au Kosovo. « Les militaires n’ont pas amené le résultat espéré [mais] où était la planification politique ». Idem, « après la guerre en Irak », pour les Américains.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Le Joyeux Noël de Federica Mogherini aux hommes et femmes sur le terrain

La Haute représentante Federica Mogherini (au centre), entourée (de gauche à droite) du général Mikhail Kostarakos (général grec, président du comité militaire de l’UE), Helga Schmid (secrétaire générale du SEAE), Pedro Serrano (sec. gén. adjoint chargé des missions de gestion de crise) et Ken Deane (commandant des missions civiles) (crédit : SEAE).

(B2) C’est désormais devenu un rituel de fin d’année. « Une tradition » comme l’a indiqué la chef de diplomatie européenne, Federica Mogherini, en s’adressant aux 16 représentants des missions et opérations de la PSDC reliés à Bruxelles par vidéoconférence. « Nous vous souhaitons un joyeux Noël et tout le meilleur pour la fin de l’année » a-t-elle indiqué, s’excusant par avance « auprès de vos familles pour vous retenir loin de chez vous ».

Entourée des principaux responsables européens de la gestion de crises, la Haute représentante de l’Union pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité a tenu à rappeler aux hommes et femmes qui sont sur le terrain (environ 4000), combien ils/elles étaient au cœur des priorités européennes désormais. Elle a ainsi salué « le travail accompli sur le terrain, face aux défis que vous rencontrez, tous les développements positifs ou négatifs que vous pouvez voir. » 

Une semaine historique

Cette conférence « survient à un moment historique pour notre sécurité et notre défense » a voulu rappeler la Haute représentante. La mise en place de la MPCC (le mini QG pour les missions de formation EUTM, lire : Le commandement des missions militaires (MPCC)) décidée l’année dernière, tout comme celle de la Coopération structurée permanente (alias PESCO ou l’Union européenne de sécurité et de défense) décidée il y a quelques jours, et l’aboutissement du travail sur la CBSD (l’instrument permettant de financer les formations et les équipements dans les pays tiers, lire : La stratégie d’équipement des armées étrangères) figurent parmi les aspects les plus notables de ce renforcement.

Des forces à compléter

Reste maintenant à ce que ces promesses soient réalisées. Parmi les vingt engagements auxquels ils ont souscrits sur la PESCO, les États membres se sont engagés à fournir aux opérations (EUFOR par exemple) et aux missions (EUTM par exemple) « un appui substantiel, […] comprenant du personnel, des équipements, des actions de formation, un soutien aux exercices, des infrastructures ou autre […] ». C’est l’engagement numéro 12. Ce qu’on appelle la génération de forces reste encore trop souvent lent et long. Certaines missions, comme EUTM RCA à Bangui (Centrafrique), souffrent ainsi encore d’un manque d’effectif. On jaugera dans quelques mois si les pays tiennent leurs promesses, surtout ceux qui ont, pour l’instant, un apport très limité aux missions et opérations de la PSDC en Afrique (Pologne, Hongrie, Roumanie, Bulgarie par exemple).

(Nicolas Gros-Verheyde)

Les responsables des 16 missions et opérations déployées sur le terrain en vidéoconférence (crédit : SEAE)

Iran. L’Europe, droite dans ses bottes, entame un bras de fer avec Washington

(B2) Face aux atermoiements américains, Donald Trump, en tête sur l’accord nucléaire iranien, l’Europe n’a pas vacillé, a tenu un langage, ferme, clair, compréhensible, uni. Sans tâche et sans bavure. C’est assez rare pour être souligné. On a tellement glosé sur l’Europe incapable de s’entendre, de parler d’une seule voix, de tenir une position dure. Sur le nucléaire iranien, ces jours-ci, cela a été le cas.

Un message à plusieurs voix

La Haute représentante de l’UE d’abord, a eu un langage très dur, vendredi lors d’un point de presse tardif, exceptionnel, où en quelques minutes, elle a lancé deux trois remarque cinglantes à l’encontre du président américain. Les trois grands pays (France, Allemagne, Royaume-Uni) signataires de l’accord ensuite ont enchaîné, délivrant un propos plus policé, mais tout aussi ferme. Et les 28 devraient, ce lundi, enfoncer le clou.

Sans tonalité discordante

Aucune voix discordante n’est venu jeter le trouble. De façon assez étonnante. Cependant le contexte aurait pu le suggérer : ne pas soutenir l’allié américain, comme la position d’Israël, ne va pas de soi dans le chef de plusieurs des gouvernements. Personne n’a osé… On ne se retrouve ainsi plus du tout dans la même physionomie qu’il y a quatorze ans au moment de l’intervention en Iraq au prétexte de la présence d’armements chimiques (que démentaient pourtant les inspecteurs de l’ONU). Personne n’a embrayé. Ce qui témoigne d’une certaine façon de l’isolement américain.

Un message direct à Washington

Le message à Washington est direct : vous êtes en train de faire une belle connerie stratégique. « On ne pourra jamais renégocier cet accord » issu de longues années de négociation (plus de douze ans de négociation), qui a abouti à un texte extrêmement détaillé (104 pages), le tout entériné par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée à l’unanimité, martèlent les Européens.

Washington un peu « à côté de la plaque »

« Aucun acteur, aucun dirigeant dans le monde ne peut contester le contenu d’une résolution des Nations unies adoptée à l’unanimité — souligne Federica Mogherini, la Haute représentante de l’Union —. Certes le président américain a de nombreux pouvoirs. Mais il n’a pas ce pouvoir là. »

Penser qu’on peut renégocier l’accord, c’est « être totalement à côté de la plaque » comme le dit ouvertement un haut diplomate européen parfaitement au courant du dossier et dont le langage est d’ordinaire beaucoup plus prudent et châtié du moins en public.

Quelle leçon en tirer ?

Est-ce à dire que le coup de poing de Trump est inutile ? Pas tout à fait. Tout d’abord il a été dosé plus subtilement que prévu. Le président américain décertifie, mais le rétablissement des sanctions nouvelles n’est pas demandé, sauf pour le Corps des Gardiens de la Révolution (1).

Une pression mis par les Américains sur l’Iran

Ensuite, il met la pression sur les Iraniens et les autres partenaires internationaux pour limiter le programme balistique iranien. C’est devenu la question principale maintenant. Enfin, en laissant planer le doute sur le rétablissement des sanctions, il ralentit, quasi mécaniquement les flux d’investissement vers la république islamique et mitige l’enthousiasme que pouvaient avoir des entreprises occidentales à venir s’y implanter.

Le jeu risqué des États-Unis

Washington prend cependant un risque certain : celui de sa fiabilité diplomatique, et de sa crédibilité internationale. Mais ce n’est pas ce que semble rechercher Donald Trump qui préfère d’une certaine façon renforcer le camp des conservateurs en Iran, ceux qui croient qu’aucun accord n’est possible avec les Nord Coréens et que le multilatéralisme n’a aucun avenir.

Des Européens droits dans leurs bottes

A l’inverse, les Européens restent droits dans leurs bottes, assumant pleinement leurs responsabilités au niveau international. C’est une maigre consolation. Mais elle est certaine. Encore une fois, on peut dire « merci » à Donald Trump. Il est en passe de faire davantage pour l’unité des Européens et leur rémanence dans le monde que tout autre traité international.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire aussi : Ce n’est pas aux Etats-Unis de décider seuls de changer un deal international (Mogherini)

(1) Le Corps, qui est un important pilier de la vie politique, militaire et économique en Iran, a été qualifié d’entité terroriste. Il fait déjà l’objet de plusieurs mesures restrictives de l’Union européenne (le Corps lui-même, ses branches militaires ou filiales économiques) mais pas au titre d’entité terroriste. Cette qualification aurait un effet politique, mais aussi technique plus important. Lire : Les sanctions européennes contre les Gardiens de la révolution