Le G7 excédé anime le gourdin des sanctions. Dernier appel à la Russie

Les Occidentaux s'alarment des manoeuvres russes. Blindés Rus. lors de la répétition du défilé du 9 mai (crédit : Ria Novosti)
Les Occidentaux s’alarment des manoeuvres russes. Blindés Rus. lors de la répétition du défilé du 9 mai (crédit : Ria Novosti)

(BRUXELLES2) Face à l’aggravation des tensions à l’est de l’Ukraine, les sept pays occidentaux du G7 –  USA, Japon, Canada, Allemagne, France, Italie, Royaume-Uni – après des consultations expresses – ont décidé d’agiter le gourdin envers la Russie.

Moscou est clairement désigné comme l’agresseur que ce soit en dénonçant les « tentatives incessantes des séparatistes soutenus par la Russie » — ou dans le fait de ne pas appliquer les accords de Genève — « La Russie n’a pris aucune mesure concrète pour appliquer l’accord de Genève ». Les 7 détaillent : Elle n’a pas soutenu publiquement l’accord, ni condamné les agissements des séparatistes cherchant à déstabiliser l’Ukraine, ni appel(é) les militants armés à quitter dans le calme les bâtiments officiels qu’ils occupent et à baisser leurs armes. Au contraire, elle a continué à faire monter les tensions par une rhétorique de plus en plus préoccupante et des manœuvres militaires en cours à la frontière ukrainienne. »

La réaction est de plusieurs ordres :

Des sanctions nouvelles vont être imposées « rapidement ». « Nous nous sommes engagés à travailler de toute urgence pour renforcer des sanctions et des mesures ciblées pour accroître le coût pour la Russie de ses actions », indique le communiqué. Pour autant il ne s’agit encore que de sanctions de « niveau 2 + » : des personnalités ou des organisations dont les avoirs pourraient être gelés. Les diplomates des 28 (en format Coreper) se rencontrent ce lundi pour en décider. B2 en a eu confirmation auprès de sources de l’UE. Les mesures seront prises ensuite « par procédure écrite » pour entrer en vigueur très rapidement (dès publication au journal officiel).

Le passage à des mesures sectorielles (visant un secteur économique) semble être pour plus tard. « Nous nous apprêtons à prendre des sanctions coordonnées et plus étendues, y compris des mesures sectorielles si les circonstances le justifient ».

Faire pression de manière économique. Il ne s’agit d’une interdiction ou d’un gel des avoirs à titre préventif ou pour lutter contre de l’appropriation de biens mal acquis (comme dans le cas tunisien, égyptien, voire en partie ukrainien), il s’agit bel et bien de faire pression, de frapper au coeur du système politico-économique de l’Etat russe. L’objectif est d’ailleurs indiqué : faire payer à la Russie le prix de son action. « Les actions de la Russie en Ukraine et la réponse de la communauté internationale ont déjà eu un coût significatif pour son économie. »

Un dernier appel à la raison : la forme de la réunion – le G8, qui s’est réuni sans la Russie, G7 est déjà un signe, le ton du communiqué en est un autre. Il sonne comme un ultimatum, un « last call » à la Russie. « Nous soulignons que la voie reste ouverte pour une résolution diplomatique de cette crise, sur la base de l’accord de Genève. Nous pressons la Russie de nous rejoindre en s’engageant dans cette voie. »

Un contexte vif de tension militaire. Il ne faut pas oublier la tension croissante sur le terrain. En quelques jours, on est passé d’une stratégie de blocage ou contre blocage des lieux publics, somme toute assez pacifique, même si quelques horions avaient été décrochés et quelques blessés relevés, à un degré supplémentaire. L’armée ukrainienne se déploie pour reconquérir les villes de l’Est. Les premiers morts ont eu lieu. Le fait qu’un hélicoptère ait été visé au lance-roquette sur une base aérienne à Kramatorsk vendredi n’est pas anodin. Sans oublier les manoeuvres russes aux frontières ukrainiennes ou les mesures de soutien militaire de l’Alliance atlantique en Pologne et dans les pays Baltes avec envoi d’avions français, britanniques, danois supplémentaires en renfort et de quelques centaines d’Américains dans la zone. On est bien dans une stratégie bloc contre bloc.

Commentaire : Sera-ce suffisant pour faire entendre raison à la Russie ?

Rien n’est moins sûr car les « Occidentaux » présument que la Russie, isolée, finira par céder. Un véritable pari car il repose sur deux postulats incertains.

1° L’isolement russe n’est pas aussi automatique qu’il en a l’air, vu de Washington, de Londres ou de Bruxelles.

Moscou peut compter sur certains alliés ou certaines neutralités, et non des moindres (Chine, Inde, Israel…). On a vu ainsi récemment la position du ministre israélien des Affaires étrangères, Avigdor Liberman, très très prudent sur le dossier, refusant de prendre parti et préférant appeler à un accord Kiev-Moscou. L’homme est né en Moldavie soviétique. Et nombre de ses compatriotes sont d’origine russes.

Sur certains dossiers internationaux, si la situation devenait intenable, la Russie pourrait « renverser la table » : se décider, par exemple, à livrer des armes S300 à l’Iran, reconnaitre la Transnistrie, etc. Toutes choses auxquelles elle s’est refusée jusqu’ici et qui pourraient considérablement changer la donne.

2° Croire que la Russie va céder est de l’ordre chimérique.

Vu de Moscou, perdre Kiev ou toute l’Ukraine, c’est comme perdre Stalingrad durant la 2e Guerre mondiale. Peu importe le prix, économique, humain, le temps et l’énergie passés, il faut garder dans son giron cette ville (hier), ce pays (aujourd’hui). Il n’est pas évident que les Occidentaux aient la même volonté ni la même résilience.

La Russie a une économie fragile. Mais l’économie européenne n’est pas vraiment en meilleur état. Du moins l’économie de certains pays. Chypre et la Grèce, comme la Hongrie, la Bulgarie ou la Roumanie, ne sont pas encore tout à fait relevés d’une grave crise financière et économique. Toute nouvelle secousse et relance de cette crise ne seraient pas de meilleur aloi. Et c’est bien le problème de passer aux sanctions économiques. Elles menacent par retour les pays encore convalescents.

Un élément manquant : le négociateur

Dans ce conflit, en train de naitre, il manque un intermédiaire neutre, assez puissant pour être écouté, mais assez crédible pour être accepté par les deux parties. En général, c’est l’Europe qui jouait ce rôle là, du « moderato ». Elle l’a fait notamment dans l’affaire nucléaire iranien.

Ce n’est pas le cas dans l’affaire ukrainienne. L’Europe a plutôt joué le rôle du fumeur qui allume sa cigarette, dans une atmosphère explosive. Si Moscou comme Washington soufflent aujourd’hui sur les braises, et par là-même ne contribuent pas vraiment à la baisse des tensions.

C’est un des facteurs aggravants de la crise : ne pas avoir un modéré qui fasse pression sur les deux bélligérants pour les empêcher d’en venir aux mains. Et si on arrivait à le trouver – et le faire accepter – ce serait une sacrée gifle pour chacun des protagonistes (UE, USA, Russie). Imaginez si la Chine ou l’Union africaine s’improvise pour proposer ses bons offices ? 🙂

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).