Conflit en Israël : où est passée la Commission géopolitique ?

(B2) Le conflit gelé entre Israël et Palestiniens s’est soudainement réveillé. Ne le dites surtout pas trop fort à Bruxelles. La Commission européenne « géopolitique » de Ursula von der Leyen est en congés !

(Crédit : Commission européenne)

Le réveil d’un conflit

Parti d’émeutes réprimées sur l’esplanade des Mosquées, le conflit a pris une tournure plus vive avec des roquettes parties de Gaza et la réplique israélienne de frappes aériennes sur l’enclave palestinienne. En rythme journalier (un indicateur objectif), on atteint un chiffre de 30 morts / jour (1). Sans que la Commission européenne, proclamée ‘géopolitique’ par Ursula von der Leyen, n’interrompe sa pause. Week-end prolongé de l’Ascension oblige !

Seuls les diplomates sont sur le pont

Comme d’habitude, Josep Borrell, le Haut représentant de l’Union, passe des coups de fil, au ministre des Affaires étrangères Gabi Ashkenazi, au président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, etc. Il multiplie les appels à la désescalade. Sans grand espoir. L’Europe semble atone, attendant que les États-Unis impriment le rythme d’un cessez-le-feu, incapable de prendre une initiative, ni même de réfléchir à une solution (2).

La stratégie du sofa

Où est passée la Commission européenne « géopolitique » promise par Ursula von der Leyen ? Est-elle pleinement mobilisée pour préparer une initiative, en réunion d’urgence ? Où est passée la colère de la même von der Leyen, dépitée de ne pas eu sa place sur la scène internationale ? Pousser un ‘hum hum’ d’insatisfaction car on n’a pas droit à un beau fauteuil à Ankara est facile (lire : La stratégie du sofa. De la puissance et de la brutalité). Donner des leçons à l’Europe entière devant le Parlement européen est aisé (lire : A Ankara, le ‘sofagate’, miroir tendu aux faiblesses européennes). Se prononcer sur un conflit international sensible semble plus délicat.

Un défaut d’initiative criant

Le Parlement européen a appelé pourtant à plusieurs reprises les Européens à prendre l’initiative. En septembre 2015, notamment, il a voté une résolution pour que l’Union joue un véritable rôle politique dans le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens. Sans réaction. La dynamique d’une initiative de paix, souvent promise par exemple par Federica Mogherini, ne s’est jamais réalisée. La grande initiative de paix pour le Proche-Orient, lancée par la France en janvier 2017, s’est évanouie dans les sables. Les États européens restent encore très divisés, entre le soutien à la création d’un État palestinien ou au seul État d’Israël (3). En clair, on aimerait bien aujourd’hui un petit ‘hum hum’ de la Commission sur le conflit au Proche-Orient.

La fin de certains tabous

Prendre l’initiative, c’est prendre un risque. En effet. Cela supposerait de reconnaitre l’évolution des faits sur le terrain. Le processus d’Oslo, avec la solution à deux États, parait hors de portée, du moins dans l’état des forces aujourd’hui. Certains diplomates européens le reconnaissant en off : le processus d’Oslo est « en coma profond », « moribond »… Que faire ? Hugh Lovatt, un chercheur du think-tank britannique EFCR, propose « d’élaborer un nouveau paradigme fondé sur l’égalité et la fin de l’occupation » (4). Cela peut être une idée. On pourrait aussi réitérer l’idée d’une force conjointe de police sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem, suggérée il y a plusieurs années déjà par certains responsables européens (5). Etc. Aucune solution n’est évidente. Mais tout vaut mieux que l’immobilisme actuel.

Commentaire : le risque d’un effacement stratégique est réel

L’épisode récent entre Tel Aviv, Jérusalem Est et Gaza le prouve. Tant qu’une solution ne sera pas trouvée au conflit israélo-palestinien, difficile d’entrevoir une stabilisation de la région. Si elle veut être géopolitique, l’Europe doit être à l’initiative. Elle n’a pas d’autre choix. Pour le conflit en cours… mais aussi pour son propre avenir. Si l’Europe arrive à peser sur certains conflits du moment (Sahel, Mozambique, Éthiopie) ou sur des dossiers comme le nucléaire iranien ou la crise politique en Géorgie récemment (6), elle s’est aussi fait exclure (ou s’est exclue toute seule) de la solution de crises majeures. De la guerre civile syrienne au conflit Arménie-Azerbaïdjan, les exemples ces dernières années sont frappants. Cette question n’est pas que conjoncturelle. Elle est structurelle. Toute attentionnée à ses crises internes (Grèce, Immigration, Brexit, Covid-19, cadre budgétaire…) parfois très superficielles (comme le Sofagate), l’Europe loupe des marches géopolitiques. Elle n’anticipe pas suffisamment. Et, surtout, elle n’arrive pas à réagir à temps aux crises qui surviennent. Résultat : sa sphère d’intervention se rétrécit.

Ce qui se passe entre Israël et Palestiniens pourrait être une opportunité dans une Europe géopolitique… à condition d’être un peu dynamique, inventive.

(NGV)

  1. Ce qui n’est pas encore le chiffre de la précédente ‘guerre’, en 2014. Mais cela ressemble plutôt pour l’instant à une autre remontée de la tension en 2012. Benny Gantz aujourd’hui ministre de la Défense était alors chef d’état-major de Tsahal. Lire : Entre Israel et Gaza, l’escalade. Le chef militaire du Hamas tué
  2. « Nous aidons la Palestine à survivre. Mais nous n’avons pas la capacité de médiation. Seuls les États-Unis peuvent le faire » a reconnu Josep Borrell lors d’un débat organisé par l’institut Real Instituto Elcano à Madrid jeudi (13 mai), comme le rapporte Europapress.
  3. « Nous n’avons plus de consensus sur les paramètres de ce processus de paix » reconnaissait Jean Asselborn, le ministre luxembourgeois en janvier 2020. B2 a regroupé les 27 en trois catégories, selon leurs affinités auprès d’Israël ou pour la défense de la cause palestinienne. Des plus « pro-palestiniens » aux plus « pro-israéliens ». Lire : Entre Israël et Palestine, le coeur des Européens balance…
  4. « La fin d’Oslo : une nouvelle stratégie européenne pour Israël-Palestine », Hugh Lovatt, EFCR, Policy Brief, 14 janvier 2021. A télécharger ici
  5. Cf. les propositions du secrétaire d’État aux Affaires européennes, Pierre Lellouche en 2010 ! Lire : Gaza: « Ne plus se contenter de sortir le chéquier mais s’impliquer largement »
  6. Lire : [Récit] Comment l’Europe a réussi à obtenir un accord politique en Géorgie ?

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.