La formation des garde-côtes libyens : aux mains des Turcs ? Mauvais signal pour les Européens

(B2) C’est un projet phare des Européens, la formation et l’équipement des garde-côtes et de la marine libyenne, qui risque de tomber à l’eau. Les Turcs en ont pris possession avec tambours et trompettes. À Bruxelles comme à Rome, on suit l’affaire avec attention. Les réponses qui nous ont été apportées le prouvent

Une formation entamée par les Turcs

Partie intégrante de l’accord conclu par les Turcs avec le gouvernement libyen d’Al-Sarraj (reconnu par la communauté internationale), la formation de la marine et des garde-côtes libyens a apparemment démarré si on en croit le ministère turc de la Défense. Celui-ci l’a en effet claironné à plusieurs reprises sur son compte twitter depuis quelques jours.

« Grâce à la coordination avec les éléments locaux, une formation des garde-côtes a commencé à être dispensée aux soldats libyens », indique-t-il ainsi le 20 octobre.

Des « formations SAS ont également été données aux soldats libyens » au centre de formation navale interarmées de Homs, ajoute-t-il le 21 octobre. Formations données « dans le cadre de l’accord de formation militaire, de coopération et de conseil ».

Douche froide pour les Européens

Pour les Européens, et les Italiens en particulier, cette annonce est une petite douche froide à plus d’un titre. D’une part, ils ont beaucoup investi en temps et en argent pour recréer la garde-côte libyenne, la soutenir, la former et l’équiper. 46,3 millions d’euros en 2017-2018 avaient été débloqués par la Commission européenne pour soutenir un programme mené par les Italiens (lire : Le soutien européen aux garde-côtes libyens ? Le point). Ce sans compter les études de faisabilité et autres soutiens.

Un investissement en temps et en argent

D’autre part, un effort important a été fait pour équiper la garde-côte libyenne, et accompagner la montée en puissance de la zone de secours et de sauvetage (SAR) et du MRCC libyen (le centre de coordination du secours en mer). Une douzaine de vedettes ont ainsi été fournies (avec l’aide européenne) à Tripoli. Ces mêmes vedettes qui servent aujourd’hui aux Turcs pour entraîner les Libyens. Des formations ont aussi été assurées. L’opération maritime de l’UE (EUNAVFOR Med Sophia) a, elle seule, formé plus de 400 garde-côtes (lire : 78 garde-côtes et marins libyens formés en Italie). Un point « important » pour les Européens, comme l’a confirmé à B2, le porte-parole du haut représentant Peter Stano (interrogé lors du briefing de midi vendredi 23.10). « La coopération de l’Union européenne avec la garde cote libyenne, c’est important pour nous. »

La coopération avec les garde-côtes stoppée

Mais, depuis plusieurs mois, les Libyens battent froid les Européens. Ainsi que nous l’avions indiqué dès juillet, la formation des garde-côtes libyens a été stoppée, depuis l’arrivée de l’opération Irini. Un point jamais vraiment officialisé. Mais que le porte-parole de la Commission européenne, interrogé par B2 vendredi (23.10), a confirmé. En effet, « nous n’avons pas commencé dans le cadre de l’opération Irini car […] les partenaires libyens ne sont pas prêts à continuer cette coopération pour des questions logistiques et opérationnelles. » Sans autre précision.

Les Turcs doivent respecter le droit international dit Bruxelles

Quant à l’activité turque, au niveau européen, on reste un peu gêné aux entournures. La Commission européenne n’a pas voulu ainsi commenter ces photos ni la question du financement des garde-côtes. C’est un simple rappel aux règles qui a été indiqué. « Les activités bilatérales de nos partenaires avec la garde côtiere libyenne mais on doit toujours respecter le droit international. »

Une question stratégique pour l’Italie

La presse italienne commente avec amertume cette prise de position : « une gifle pour l’Italie », indique le site internet ilsussidiario.net. Et la Repubblica conclut son article par cette phrase d’Atatürk : « Soldats, votre premier objectif est la Méditerranée. En avant ! ». Autant dire qu’à Rome où on considère le sujet des garde-côtes libyens comme une question stratégique, l’attention est grande. « Nous allons certainement demander au gouvernement italien de comprendre comment les choses se passent et si les conditions existent pour la poursuite de notre mission de formation militaire des garde-côtes libyens », nous a confirmé Gianluca Rizzo, le président de la commission défense de la chambre des députés (camera) italienne, membre du Mouvement 5 étoiles (qui fait partie de la coalition au pouvoir).

Commentaire : un nouveau moyen de pression à disposition des Turcs

Prudence sur la com’, raison sur le fond

Il faut toujours rester prudent avec ce genre de communication publique qui semble surtout être une mise en scène (quelques militaires uniquement sur les photos diffusées par le ministère turc, prenant plutôt la pause, qu’étant formés). Mais il y a deux éléments de fond qui existant : 1) la coopération entre Turcs et Libyens au niveau maritime fait partie des accords scellés. 2) La coopération entre la garde-côte libyenne et les Européens a été suspendue de façon quasi-simultanée.

Un objectif politique

Cette coopération ne ressort pas du seul hasard ou du seul objectif militaire pour les Turcs. Elle a un objectif très politique. Le risque est désormais de voir les Turcs se servir de la garde-côte libyenne comme d’un nouveau robinet (ou verrou) d’immigration vers l’Europe, selon sa volonté. Une menace ‘hybride’ non négligeable dont Ankara s’est servir subtilement pour faire pression sur les Européens afin d’éviter toute mesure trop forte. Deux des trois principaux courants d’immigration (Est et Centre de la Méditerranée) seraient ainsi directement ou indirectement sous contrôle turc.

(Nicolas Gros-Verheyde)

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Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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