L’OTAN est morte ? Elle est entrée en réanimation. Attendons sa résurrection…

 (B2) « L’OTAN en mort cérébrale », le ‘bon mot’ de Emmanuel Macron fait jaser dans les couloirs bruxellois tant à l’Alliance qu’à l’Union européenne. Depuis la parution de l’interview dans The Economist chacun, dans les rangs diplomatiques et médiatiques, s’interroge et s’interpelle. Une ‘trumperie’ de plus ou une pensée plus profonde ?

Entraînement en Iraq des forces irakiennes par les militaires alliés (U.S. Army photo by Spc. William Marlow)

Un tempo à regarder de près

Précision notable : cette interview a été faite non pas hier, mais le 21 octobre, en pleine offensive turque. La colère du président Macron n’est pas feinte. Il l’a dit clairement, peu de temps auparavant, vendredi, au sortir d’un Conseil européen tendu. Furieux d’avoir appris le retrait américain par un tweet et de l’offensive turque qui menace la sécurité européenne, le président Macron dit tout haut ce que les autres pensent tout bas (lire : La faute lourde des Occidentaux et de l’OTAN en Syrie ). Mais peu réagissent. Il faut donc placer la barre plus fort. L’interview sort maintenant, selon un tempo qui ne doit pas uniquement au hasard. À un mois du sommet de Londres de l’OTAN, le président français aurait voulu porter le sujet à l’ordre du jour qu’il n’y serait pas pris autrement. L’objectif est atteint.

Un petit côté Trump européen

Sur la forme, Emmanuel Macron a compris qu’à côté des grandes phrases, bien tournées, littéraires, parfois ampoulées, dans un panorama médiatique où tout s’écrit en 140 signes, il fallait des formules chocs. Il n’utilise pas twitter comme le fait Donald Trump. Mais le résultat est identique : faire mouche, avoir une phrase compréhensible par tous, qui oblige chacun à se positionner, provoquer au besoin, ou fâcher (un peu). De fait, il fait du Trump européen. Dans tous les cas, il gagne : on écoute le message. Et chacun se positionne sur son message.

  • S’attaquer à l’OTAN, c’est aussi assez facile. Plus facile que de s’attaquer aux États-Unis. L’Alliance joue ici le rôle du lampiste, naguère dévolu à l’Union ou la Commission européenne. Curieux renversement de circonstances.

Le ‘tout va bien à l’OTAN’ est un leurre

Sur le fond, le mot ‘mort cérébrale’ est sans doute très fort. Mais il faut bien réveiller les morts. Si « l’OTAN coté militaire fonctionne, et même fonctionne très bien » pour reprendre le commentaire d’un diplomate européen, il n’en est pas de même au niveau politique. La réunion des ministres de la Défense l’a prouvé. L’espèce d’atonie qui a saisi l’Alliance après l’offensive turque en Syrie, et le lâchage américain des alliés kurdes, est pour le moins extraordinaire.

  • Si l’OTAN est affaiblie, ce n’est pas par le bon mot de Emmanuel Macron, c’est par son absence de rôle sur la scène moyen-orientale ces derniers mois.

Une défaite politique majeure des Occidentaux en Syrie

Soyons clairs. En Syrie, l’OTAN a subi une défaite majeure, d’ordre politique. Davantage que l’offensive turque, c’est le rôle de pacificateur en chef donné à la Russie, et l’opération de dédiabolisation de l’Iran, qui sont extraordinaires par leur rapidité. Pétrifiée, l’OTAN n’a pu dire un mot sur l’accord de Sotchi. Son ennemi héréditaire, sa raison d’être de toujours, la Russie, est en train de prendre l’avantage aux frontières de l’Alliance, sur son flanc Sud. Ce, en lien direct avec un des pays membres de l’alliance, pièce maîtresse historiquement dans cette stratégie de limitation de la Russie (l’ancien empire ottoman), et avec l’assentiment tacite du ‘papa’ de l’Alliance (les États-Unis). À Moscou, on peut fort bien se frotter les mains. L’Alliance a rendu les armes sans combattre.

  • Donald Trump pourra difficilement reprocher ce mot à son homologue français, lui qui avait qualifié l’Alliance d’être ‘obsolète’. Il a d’ailleurs joint le geste à parole. Dans l’affaire syrienne, à aucun moment l’OTAN n’a vraiment été mise dans la boucle. Elle a été placée devant le fait accompli.

Une stratégie russe de contournement de l’Alliance

Si on s’éloigne deux minutes du curseur de l’actualité, on ne peut qu’être frappé par l’absence de stratégie de l’Alliance. Selon une bonne vieille recette militaire éculée, la Russie a réussi à fixer son adversaire sur un territoire donné : l’Europe du nord-est à la mer Noire. L’Alliance toute à la joie de retrouver un rôle de premier plan s’est engouffrée tête baissée dans une présence, finalement assez statique, très ‘old school’, avec manoeuvres d’infanterie, exercices terrestres, et démonstrations bruyantes de chars et d’avions, non loin de la Russie. Pendant ce temps, Moscou a occupé le terrain en Syrie et placé ses pions en Égypte, en Libye, en Centrafrique (voire au Mali ou au Burkina Faso demain). Elle a effectué un mouvement tournant inversant, à son profit, la doctrine Kennan du containment utilisée par les Américains après-guerre pour limiter la percée soviétique. L’axe Moscou-Téhéran-Damas-Beyrouth (+ Ankara et Le Caire au besoin) devient désormais une pièce incontournable dans la zone Sud de la Méditerranée. Face à cela, l’OTAN est tétanisée.

  • Parler de ‘mort cérébrale’ est sans doute osé, mais si on reste dans la terminologie médicale, on est là face à un bel AVC (accident vasculaire cérébral). Et il fallait bien un électrochoc pour tenter de réveiller le patient.

La bataille des anciens contre modernes

La question fondamentale est de savoir si ce message aura un effet. À court terme, on peut dire que le choc a porté. D’une part, personne ne peut plus faire l’impasse sur le sujet. Le tabou est levé. La question va devoir être abordée. D’autre part, quand on regarde les réactions survenues de part et d’autre, à Washington, Berlin ou ailleurs, on voit bien comment elles sont gênées en fait. Certes le président français parait isolé. Mais la plupart des interventions, pour justifier l’OTAN, sont faites (littéralement) au passé, empruntant à l’histoire… Il n’est que de voir le langage de Merkel ou Stoltenberg. Difficile de faire autrement à la veille des célébrations de la chute du mur de Berlin.

  • Trente ans après, le temps de l’occidentalisme triomphant et la fin de la guerre froide apparaissent un peu désuets. Emmanuel Macron est en train de rejouer la bataille des anciens vs les modernes qui l’avait porté au pouvoir en France.

Un risque d’effet contreproductif limité ?

À moyen terme, le message présidentiel semble plus hasardeux. Il joue et surjoue le rôle prêté traditionnellement à la France. Celui d’emmerdeur patenté qui râle, bloque, impose sa vision, sans doute brillante, mais pas très consensuelle. Il y a un risque que l’on ne fasse pas de cadeau aux Français le jour venu. La France paraît aussi un peu isolée. Mais immédiatement vient une réponse : qui dans les rangs des dirigeants européens est, aujourd’hui, en capacité de s’opposer franchement et, surtout, de s’imposer ?…

Objectif : un aggiornamento de l’Alliance ?

De fait, le président français a le champ libre. Il peut avancer un pion, comme aux échecs, quitte à se le faire prendre, car derrière, il a encore des pièces. L’ambition du président français n’est pas de signer la mort de l’OTAN. Au contraire, c’est de pousser à un aggiornamento de l’Alliance, à un changement de focale, à accepter une place plus importante pour les Européens dans la direction politique (et militaire). En gros, si on pouvait oser, c’est à une perestroïka qu’appelle Emmanuel Macron.

  • Comme l’expliquait un fin observateur de la scène diplomatique européenne. Même dans une république laïque, comme est la France, « il n’est pas impossible de croire… à la résurrection ».

(Nicolas Gros-Verheyde)

Affaire ukrainienne. La crédibilité de Gordon Sondland compromise

(B2) La procédure d’impeachment aux USA a déjà fait une victime : Gordon Sondland. L’ambassadeur américain à Bruxelles auprès de l’Union européenne est devenu un témoin clé dans la procédure de ‘impeachment’ lancée par les Démocrates contre le président américain Donald Trump

La crédibilité de Gordon Sondland entamée (crédit : US mission)

Un pieux mensonge

Le transcript de son témoignage (375 pages!) devant le Congrès le 17 octobre, publié mardi (5 novembre), est patent. Le plus intéressant se situe dans les dernières pages. Dans une lettre de son avocat datée de lundi (4 novembre), l’ancien homme d’affaires devenu diplomate révise son témoignage passé devant le Congrès. En gros, il reconnait avoir légèrement travesti la vérité, et cherche à corriger le tir, pour ne pas être en flagrant délit de mensonge et rompre son serment de dire la vérité.

Un souvenir soudain

Le diplomate américain se souvient maintenant avoir dit à Andriy Yermak, un proche conseiller du nouveau président ukrainien (Volodymyr Zelensky) chargé des négociations avec les USA, que « la reprise de l’aide américaine » militaire ne se ferait « probablement pas avant que l’Ukraine fournisse la déclaration publique anti-corruption dont nous discutons depuis plusieurs semaines »

« I now recall speaking individually with Mr. Yermak, where I said that resumption of U.S. aid would likely not occur until Ukraine provided the public anti-corruption statement that we had been discussing for many weeks. »

Un dévoiement de la fonction diplomatique

Autrement dit il reconnait avoir demandé aux Ukrainiens de trouver des charges indirectes contre un des rivaux de Donald Trump, l’ancien vice-président Joe Biden, dont le fils Hunter Biden, travaille dans une entreprise énergétique ukrainienne. Le tout sur instigation directe du conseiller personnel de Donald Trump, l’avocat Rudy Giuliani, qui n’a normalement aucun rôle dans la chaîne diplomatique américaine.

L’aide sécuritaire à l’Ukraine vitale pour les USA

Une position qui va totalement à l’inverse de intérêts vitaux des États-Unis, comme Goldon Sondland le reconnait lui-même dans sa lettre. « L’aide sécuritaire à l’Ukraine est dans notre intérêt national vital. Et aucune raison valable n’aurait dû justifier son report. »

Une crédibilité entamée au niveau européen

En s’ingérant dans les affaires ukrainiennes — qui ne ressortent pas normalement des fonctions d’un ambassadeur américain auprès de l’Union européenne (l’Ukraine ne fait pas encore partie de l’Union européenne) — et en dévoyant sa fonction diplomatique pour servir les intérêts très personnels électoralistes du président américain Donald Trump, Gordon Sondland parait ‘cramé’ tant auprès de ses autorités de tutelle, mais surtout des institutions européennes. Sa crédibilité en Europe largement entamée, on voit mal comment il pourrait remplir ses fonctions à Bruxelles.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Télécharger la lettre de l’avocat de Gordon Sondland

Une montée en puissance du contrôle de la Commission européenne

(B2) Depuis le début de son élection au suffrage universel, le Parlement européen a voulu s’ingérer dans le processus de nomination de la Commission européenne, qui ne concernait au départ que les gouvernements. Un mouvement qui s’est construit par étapes

Tout d’abord, l’assemblée réussit à transformer le vote de censure en motion de confiance. Mais celui-ci concerne toute la Commission ou rien. En 1995, un système d’auditions est mis en place. En menaçant de renverser la commission Santer, en 1999, l’assemblée montre les crocs et affirme que la possibilité d’un vote de défiance n’est pas de pure forme.

Le système d’auditions se raffine et devient un véritable test où le candidat doit non seulement démontrer son enthousiasme européen, son intégrité mais aussi sa connaissance des dossiers. Cela aboutit à renvoyer à leurs foyers plusieurs candidats — l’Italien Rocco Buttiglione et la Lettone Ingrida Udre en 2004 (lire : Il y a cinq ans ! Trois commissaires recalés), la Bulgare Rumiana Jeleva en 2009 (lire : Jeleva devant le Parlement européen. Bye bye Rumiana ?) — ou à changer le portefeuille d’autres candidats — celui de László Kovacs en 2004.

Un contrôle des conflits d’intérêts préalable

Une nouvelle étape a été franchie en 2019 avec la mise en place d’un mécanisme préalable d’examen des conflits d’intérêts possibles, permettant d’éjecter individuellement des commissaires avant même la procédure d’audition. Ce mécanisme qui mêle confrontation des déclarations officielles d’intérêts, questions écrites, voire auditions des intéressés, devient une véritable audition avant l’heure. Il a abouti à éjecter deux candidats — la Roumaine Rovana Plumb et le Hongrois László Trócsányi. Mais il a aussi montré ses limites puisque, pour des raisons en bonne partie politiques, Sylvie Goulard est passée au travers des mailles du filet.

Une leçon pour l’avenir

Gageons que ce dispositif sera désormais renforcé, pour que tous les éléments connus ou inconnus, puissent être examinés largement à l’avance et en amont. Et non au dernier moment. On aura donc à l’avenir deux dispositifs d’auditions : un sur les conflits d’intérêts, un autre sur le fond. Les présidents futurs de la Commission européenne, comme les chefs de gouvernement qui désignent leurs commissaires, auront intérêt à parfaire leurs dispositifs de contrôle et non pas se contenter de déclarations sur l’honneur ou d’une apparence de bonne foi. Le passé de leurs candidats devra être sans tâche et sans bavure.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Les sept raisons de l’échec de Sylvie Goulard

(B2) 82 voix ‘contre’, 29 voix ‘pour’ et 1 abstention, le vote en commissions du Parlement européen jeudi rejetant la candidate française Sylvie Goulard est sans appel. Retours sur les raisons d’un échec

Inutile de se voiler la face. C’est un échec. C’est la première fois que la France voit un de ses candidats rejetés.  Un échec sérieux pour l’intéressée elle-même, pour la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen mais, surtout, pour Emmanuel Macron. Chacun a une part de responsabilité dans cette tragédie politique.

La première raison : la campagne électorale offensive d’Emmanuel Macron

La volonté affirmée du leader de La République en marche de casser le jeu politique européen habituel, et notamment de fracturer le principal parti, les chrétiens-démocrates du PPE (dont font partie Les Républicains), a été perçue par les intéressés comme une véritable déclaration de guerre. Cet épisode est parfois oublié dans l’inventaire des raisons qui justifient une certaine rancœur contre Emmanuel Macron, mais il ne doit pas être négligé. Car c’est de là que tout part.

Le président français voulait, lors des élections, réitérer au plan européen son coup génial réussi en France lors de l’élection présidentielle : casser les partis traditionnels et prendre le leadership européen. Il n’a pas vraiment réussi, même si le groupe centriste-libéral a réussi une certaine percée. Sa tentative de débauchage dans les rangs des ‘populaires’, comme de jouer de l’effet Orbán comme d’un repoussoir pour diviser le parti, a échoué, mais elle a laissé des traces. Le parti l’a perçu comme une menace existentielle.

L’éviction de László Trócsányi, le commissaire désigné par Viktor Orbán, membre du parti populaire européen, est venue comme une goutte d’eau. Les PPE avaient prévenu qu’ils en ferraient un test de la bonne volonté de coopération des centristes. « S’ils [les libéraux centristes du groupe Renew] envoient bouler le candidat du Fidesz, nous répliquerons » m’avait confié, avant même le début des auditions, un eurodéputé du PPE. Sentiment confirmé en termes plus ronds mais tout aussi fermes, par un autre.

Deuxième raison : le sentiment d’une exception française

Nombre d’eurodéputés se sont interrogés pourquoi les deux commissaires, roumain et hongrois avaient vu leur candidature rejetée pour conflit d’intérêt, mais pas la commissaire française. Un ‘double poids, double mesures’ qui a heurté, à gauche, chez les Verts, mais aussi à droite, et surtout dans les rangs des pays de l’Est. Résultat, avant même l’audition, dans les couloirs se formait une coalition, improbable, allant de la gauche aux nationalistes de droite, en passant par les Verts, les Socialistes et les démocrates-chrétiens, pour être très dure avec la candidate française.

Troisième raison : la largeur du portfolio confiée à la Française

Placer le marché intérieur, l’industrie et les PME, la défense et l’espace, le numérique et l’audiovisuel… sous la responsabilité d’une seule personne avait une certaine logique politique. Mais cela a été perçu comme trop important et un cadeau fait à la France. Sylvie Goulard avait trois directions générales (les ministères de la Commission) sous sa coupe. « Il faudrait un hercules féminin pour gérer tout cela » persifle l’Allemand de la CDU, Christian Ehler, un rien envieux. « C’est une charge de travail impressionnante que vous avez » ironise la sociale-démocrate croate Biljana Borzan.

Quatrième raison : avoir sous-estimé l’exigence de la morale

Nombre de députés n’ont pas compris pourquoi la Française, sous la menace d’une enquête pour les assistants parlementaires du Modem, avait préféré démissionner de son poste de ministre de la Défense, mais refusait de prendre le même engagement au niveau européen. Invoquer ‘la présomption d’innocence’ à tout bout de champ, et la différence entre la situation au niveau européen et une coutume installée en France, a davantage irrité que convaincu. « Les même normes élevées devraient valoir aux niveaux européen comme national » remarque la Danoise chrétienne-démocrate Pernille Weiss, suivie par nombre de Nordiques, pour qui on ne peut badiner avec certaines choses. « Je ne comprends pas que ce qui vous empêche d’être ministre en France ne vous empêche pas d’être commissaire » tâcle la sociale-démocrate allemande Evelyne Gebhardt.

Quant à son travail effectué pour l’Institut Berggruen, un think-tank d’un homme d’affaires germano-américain, quand elle était députée, la défense de la Française était assez faible. Invoquer le fait que ce cumul était légal, qu’il ne s’agissait pas d’un contrat de salarié mais « de consultance », ou que le tout visait un objectif très européen, n’a pas convaincu. L’ampleur des sommes en jeu, le manque d’information sur le travail réellement effectué, et surtout le manque de regrets de la commissaire ont achevé de semer le doute. Chacun avait vraiment l’impression que l’homme d’affaires avait ‘acheté’ le carnet d’adresses de l’ancienne eurodéputée.

Cinquième raison : le persiflage à la française

Attendue au tournant, Sylvie Goulard n’a pas cherché à être humble. Au contraire. Elle s’est permise de faire des commentaires acerbes sur les uns. « Vous aussi vous avez une activité d’avocat » a-t-elle lancé à un eurodéputé qui l’accrochait un peu trop. Sa seule justification du salaire reçu de l’Institut Berggruen — « c’est une somme élevée mais elles correspond aux conditions pour ce genre de consultations internationales » — manifestait une très haute estime d’elle-même. Son leitmotiv « J’ai déjà répondu à cette question » répété à plusieurs reprises, d’une voix lasse, a été pris (à juste titre) comme la volonté de faire la leçon. Ce petit jeu teinté d’arrogance et de mépris a été mal perçu dans l’hémicycle. « Elle était déjà comme ça quand elle était eurodéputée et elle s’est attirée de sacrées inimitiés » témoigne un ancien du Parlement. 

Sixième raison : des pressions

Exercées sur certains membres de l’assemblée directement par l’équipe de la Chancelière Merkel et de la présidente de la Commission, Ursula Von Der Leyen, comme du côté socialiste, les pressions qui, habituellement, marchent n’ont pas eu l’effet escompté. Dans un mouvement de rébellion collectif, le Parlement a voulu montrer son indépendance, refusant de se laisser dicter la loi, comme cela avait été le cas au dernier Conseil européen de juillet, où les Chefs avaient décidé d’outrepasser le système des Spitzenkandidaten (têtes de listes) pour imposer leur candidat. 

Dernière raison : la volonté de contrôle du Parlement européen

Cet acte s’inscrit dans un mouvement continu, transpartisan, du Parlement européen dans le processus de nomination de la Commission européenne. Un mouvement qui s’est construit par étapes, pour imposer un vote de confiance sur le président de la et sur la Commission toute entière, des auditions véritables épreuves de confirmation pour chacun des commissaires individuellement, et enfin un contrôle préalable des conflits d’intérêts (lire article à suivre). En éjectant une commissaire française, sur ce motif essentiellement, le Parlement engrange une étape de plus.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Version revue et complétée de l’article paru dans Sud-Ouest vendredi 11 octobre.

Le delirium tremens du Daily express sur la participation britannique aux projets de défense européenne

(B2) De temps en temps, il faut lire la presse britannique populaire sur l’Europe. C’est un moment où on peut hésiter entre le fou rire et l’ébahissement devant autant de contre-vérités, de mauvaise foi et de vrais mensonges. La dernière livraison du Daily Express est, en la matière, un exemple.

Sous le titre « EU Army outrage as British troops risk being forced into EU defence force after Brexit », il se livre à une féroce attaque sur les dispositions figurant dans l’accord (sur le Brexit en matière de défense. En grande partie totalement fausse.

Que dit le quotidien populaire ?

« At present, the divorce deal promises to keep the UK linked to a series of EU military structures including the European Defence Fund, the European Defence Agency and Permanent Structured Cooperation (PESCO). »

« Britain could be forced to pay billions of pounds into EU defence projects and contribute troops and other military assets to Brussels defence units as a result. »

Étonnant ! D’une part les dispositions en cause — qui figurent dans la déclaration politique signée avec le Royaume-Uni — remontent tout de même à quasiment un an. Les spécialistes du ‘European Research Group‘, un think-tank férocement anti-UE, dirigé par l’ancien ministre Steve Baker, semblent venir de les découvrir. D’autre part il y a une série de confusions, voire de fausses informations.

Six confusions voire informations fausses

1° Le Fonds européen de défense comme la coopération structurée permanente sont des dispositifs plutôt que des structures au sens militaire du terme.

2° Toutes ces initiatives ont une incidence capacitaire, pas opérationnelle en soi. Cela n’entraîne aucune mise à disposition de troupes.

3° Les projets capacitaires ne sont pas des projets de l’UE en soi, ce sont des projets initiés, contrôlés, gérés par les États membres.

4° Cela reste toujours basé sur le volontariat comme toutes les initiatives de défense. Le Royaume-Uni pourra toujours choisir de payer.

5° Globalement, c’est à l’avantage du Royaume-Uni, et de l’industrie britannique en particulier qui pourraient continuer à coopérer avec des entreprises européennes, voire bénéficier de financements européens pour des projets nationaux.

6° C’est une demande expresse des Britanniques qui se ‘roulent par terre’ pour garder un pied dans ces initiatives récemment mises en place comme le Fonds européen de défense ou la coopération structurée permanente, et dans celle plus ancienne de l’Agence européenne de défense.

Pas de contribution britannique de plusieurs milliards

Quant à la facture à payer, on est dans le grand n’importe quoi. Si on prenait l’information au pied de la lettre, le Royaume-Uni était forcé de payer des milliards £ pour les projets de la défense, au ratio du poids britannique dans le PiB cela signifierait que la défense européenne a un budget de plusieurs dizaines de milliards € par an. On n’est plus dans l’imagination, on est dans le mensonge voire le délire total. S’il y a une facture à payer par le Royaume-Uni pour ces projets capacitaires, ce serait de l’ordre de quelques millions d’euros, et non pas pour des projets européens, mais des projets nationaux. C’est le budget européen qui contribue aux projets des États membres et non l’inverse.

Pas de contribution militaire sans décision souveraine britannique

Enfin sur la contribution opérationnelle britannique, ce n’est pas dans le cadre de l’agence européenne de défense qu’elle s’exerce, mais dans le cadre des opérations de la PSDC. Et là encore, la décision se fait ‘au cas par cas’, sur décision totalement souveraine du Royaume-Uni (avec l’information et/ou l’autorisation du Parlement britannique) et peut être retirée à tout moment.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Plusieurs candidats sur la sellette au ball-trap des commissaires. S. Goulard dans la ligne de mire ?

(B2) Comme à chaque constitution du collège de commissaires, plusieurs candidats sont sous le feu de la rampe, pour des ‘affaires’ passées, réelles ou futures. Chacun aiguise ses couteaux pour avoir des munitions au cas où son camp serait attaqué

Une candidate déjà éjectée

Une candidate semble d’ores-et-déjà avoir fait une ‘sortie de route’ : Rovana Plumb (S&D). L’ancienne ministre roumaine a totalement raté son audition à la commission des affaires juridiques (JURI), jeudi (26 septembre), n’arrivant pas à clarifier les accusations de conflit d’intérêts. Elle est ‘out’. Lire : Rovana Plumb et Laszlo Trocsanyi sont dans le même bateau. Qui tombera à l’eau ?

Un deuxième en balance

Pour le Hongrois László Trócsányi (PPE) également sur la sellette, c’est plus compliqué. D’une part, l’ancien ministre de la Justice de Viktor Orbán a utilisé tous ses talents d’ancien diplomate et avocat pour clarifier sa situation, au point que les eurodéputés ont été un peu dépouillés de toute possibilité de critique, du moins d’un point de vue juridique. En témoigne le vote très juste à la dernière réunion de Commission JURI (11 voix ‘contre’, 9 voix ‘pour’ et 2 abstentions), tout comme l’impossibilité de coucher exactement par écrit ce qui est lui reproché au niveau légal. De fait, c’est surtout son positionnement politique qui est cause. Il appartient au gouvernement Orbán et a, en bonne partie, inspiré ou/et assumé la politique anachronique du gouvernement hongrois en matière d’État de droit et de lutte contre les migrations (1). De vrais questions mais qui ne sont pas toutes juridiques.

Des mesures de rétorsion en préparation ?

Le Premier ministre Viktor Orbán défend d’ailleurs pied à pied son candidat, même s’il n’a pas exclu, après un entretien avec Ursula von der Leyen, de trouver un autre remplaçant. Mais si Trócsányi est éjecté, pour raison politique, des répercussions pourraient avoir lieu sur d’autres candidats libéraux (lire notre dernier Carnet de veille). Le Parti populaire européen (PPE), dont est membre la Fidesz de Viktor Orbán pourrait ne pas laisser un de ses candidats phares éjecté sans réagir. Un de ses cadres, peu suspect d’avoir une sympathie extrême pour le Hongrois, m’avait confié ne pas « vouloir tirer en premier ». Mais si « notre candidat est pris pour cible, nous répliquerons ».

La Française Sylvie Goulard dans la ligne de mire ?

Dans le camp centriste-libéral, c’est la Française Sylvie Goulard (Renew) qui apparait ainsi dans la ligne de mire. Mise en cause dans l’affaire des assistants parlementaires du MODEM, elle a réussi à s’en tirer honorablement en remboursant les sommes litigieuses. Tout est clair désormais. Mais elle traîne toujours une casserole plus embêtante : celle de rémunérations assez extraordinaires perçues d’un think-tank américain (l’Institut Berggruen) quand elle était eurodéputée. Elle aurait ainsi perçu, selon ses propres déclarations des sommes non négligeables : 36.000 euros en 2013 et 13.000 euros en 2014. Soit environ 10.000 euros bruts par mois selon Libération. Cela représente davantage que son salaire d’eurodéputée. Cela interpelle !

Elle pourrait ainsi bien être chahutée lors des auditions, d’autant que dans sa réponse au questionnaire du Parlement européen, elle reste plutôt elliptique sur ce point (lire : Questionnaire du Parlement : des réponses de Sylvie Goulard plutôt banales et parfois floues). Une éventualité prise très au sérieux, y compris dans son propre camp, même si on affecte la sérénité.

Deux autres candidats s’échappent de l’œil du cyclone

À ces candidats, il faut ajouter quelques autres qui viennent de passer sous la loupe de l’actualité. Le candidat polonais Janusz Wojciechowski (Conservateurs/PiS) faisait l’objet de problèmes sur des frais de voyage superflus quand il était député européen. Une enquête de l’Office européen anti-fraude (OLAF) vient de le blanchir, le remboursement des sommes litigieuses ayant été accompli.

Quant au candidat belge Didier Reynders, objet d’une plainte en conflit d’intérêt par un ancien agent de la Sûreté (belge), il s’en sort tout juste. Le procureur du Roi aurait renoncé à ouvrir une enquête, selon l’avocat du responsable politique libéral, qui occupe trois postes aujourd’hui — ministre des Affaires étrangères, ministre de la Défense et ‘informateur royal’ —. Score inégalé dans l’Union européenne.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. L’ancien Premier ministre macédonien Nikola Gruevski, condamné à deux ans de prison dans son pays, aurait obtenu l’asile politique en Hongrie, par décision spéciale du gouvernement hongrois.

Deux petits nouveaux dans l’initiative européenne d’intervention

(B2 – exclusif) Nos lecteurs les plus fidèles le savent déjà (lire : carnet de veille du 13.09). La Norvège et la Suède pourraient rejoindre l’initiative européenne d’intervention.

Soldats norvégiens en exercice (crédit : MOD Norvège – forsvaret.no)

Du moins, c’est un des sujets mis sur la table à la réunion ministérielle prévue demain (vendredi 20 septembre), sous présidence néerlandaise, au domaine De Zwaluwenberg à Hilversum. Réunion à laquelle assisteront de nombreux ministres de la Défense dont la Française Florence Parly.

Si la candidature d’Oslo ne fait pas de doute, celle de Stockholm est plus discutée, surtout à Paris. « Les Français notamment ne sont pas franchement enthousiastes à l’idée de voir l’un des pays qui est le moins ‘opérations’ » rejoindre l’initiative, nous confiait récemment une source européenne à B2. En effet, on a rarement vu les Suédois sur les théâtres d’opérations européennes ces derniers temps. Le moment où les forces spéciales suédoises faisaient impression au Congo (durant l’opération Artémis) semble bien loin (1). Mais il y a des logiques fortes au plan géopolitique : la Suède travaille beaucoup en bilatérale avec la Finlande, et est associée de près à l’arc nordique. L’objectif pourrait être aussi de convaincre Stockholm de prêter main forte aux Français, en déployant des troupes au sein de l’opération Barkhane au Mali.

Commentaire : une IEI de moins en moins ‘noyau dur’

Si cette nouvelle était confirmée demain, l’IEI prendrait une tournure résolument nordique puisque du Royaume-Uni à l’Estonie, en passant par le Danemark ou la Finlande, tous les pays peu ou prou du nord de l’Europe seront présents.

L’IEI (ou EI2 selon l’abréviation anglaise) compterait alors douze participants. Chiffre mythique de la construction européenne (l’Europe du marché unique, les douze étoiles du drapeau européen, etc.).

L’Italie — consultée au début de l’Initiative mais qui avait fait faux bond après l’arrivée de la Ligue du Nord et Salvini au pouvoir — pourrait revenir dans le jeu. La Grèce également aurait été approchée.

Au rythme régulier des agrandissements de l’IEI, elle pourrait bien compter assez rapidement une quinzaine de participants. Ce qui la rapprocherait sensiblement, en nombre de pays participants, de la coopération structurée permanente (25 pays participants).

Ce n’était pas l’idée de départ de l’IEI, initiée par Paris, qui voulait un esprit ‘noyau dur’ — ceux qui peuvent et le veulent — contrairement à l’approche ‘inclusive’ développée au sein de la coopération structurée permanente (PESCO) sous impulsion essentiellement de Berlin. Cela traduit une inflexion gouvernementale, impulsée par Emmanuel Macron, visant à rassembler différents partenaires européens autour de projets communs.

(NGV)

  1. Les Suédois se sont davantage investis dans la mission de maintien de la paix de l’ONU au Mali. Jusqu’à 310 militaires ont ainsi servi la MINUSMA, en particulier en fournissant une unité de reconnaissance et de renseignement ( Intelligence, Surveillance and Reconnaissance ISR) stationnée à Tombouctou, et un détachement aérien basé à Bamako.

Un groupe de forces spéciales européennes au sein de Barkhane. Cela avance lentement

(B2) Afin de compléter l’action de l’opération Barkhane au Sahel (Mali, Burkina Faso), les Français ont sollicité une dizaine de pays européens pour leur fournir quelques effectifs de forces spéciales. Mais les réponses tardent

Forces spéciales belges en entraînement au Sénégal (crédit : Mil.be / Archives B2)

Objectif : mentoring

L’objectif est d’avoir un groupe de quelques centaines de militaires capables de se déployer dans différents lieux du Mali pour accompagner les forces armées sahéliennes après les avoir formées. Il s’agit de faire ce qu’on appelle dans le jargon opérationnel du ‘mentoring‘. Ce qui permettrait aux forces françaises de se concentrer sur d’autres zones géographiques, pour traquer les groupes armés terroristes.

Un appel lancé aux forces spéciales européennes

L’idée avait déjà été évoquée par la ministre Florence Parly devant les forces spéciales à Pau à la mi-juin. « Si les Européens, qui sont directement concernés, ne le font pas, qui le fera ? » s’interrogeait-elle, évoquant « un projet qui consiste à fédérer des forces spéciales de différents pays afin de soutenir l’effort de nos forces spéciales, au Sahel par exemple ». Elle s’était montrée optimiste. « Les retours sont encourageants et j’ai bon espoir que ce projet pourra prospérer » disait-elle.

Silence radio sur les avancées

Depuis, on ne semble pas avoir avancé de façon décisive. Et, devant l’université d’été de la défense à Avord (près de Bourges), vendredi (13 septembre), la ministre s’est bien gardée d’évoquer ce sujet. Personne d’ailleurs ne se hasarde à avancer une date de mise en place de cette force. Des processus de consultation internes à chaque pays sont en cours, nous assure-t-on. Mais la situation politique instable dans plusieurs pays rend la chose très compliquée (1).

Plusieurs pays de l’IEI consultés

La liste des pays consultés elle-même reste secrète. « Inutile de mettre de la pression sur les pays concernés » précise-t-on de façon officielle. Mais, selon nos informations, les Pays-Bas et l’Estonie auraient été très concrètement sollicités pour fournir quelques dizaines de militaires chacun, ainsi que l’Espagne, le Danemark et le Royaume-Uni et d’autre pays participant à l’Initiative européenne d’intervention (IEI) (2). L’objectif étant de constituer une force de 400-450 personnes.

Un seuil minimal fixé à 200 personnes pour être efficace

En matière d’engagement concret, pour l’instant, on en semble cependant loin. Or, « pour avoir un réel effet, il faut avoir 200-250 personnes » a confié à B2 un haut gradé. En deçà, ce ne sera pas possible d’avoir une force spécialisée et autonome. La seule solution sera alors d’intégrer les contributions extérieures à la force Barkhane, comme c’est le cas actuellement pour la cinquantaine de soldats estoniens ou les hélicoptères britanniques.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Gouvernement en affaires courantes en Belgique, à la recherche d’une majorité en Espagne, issu d’un renversement d’alliance en Italie, en proie à des dissensions internes au Royaume-Uni ou avec un point d’interrogation en Allemagne. Sans compter les changements gouvernementaux à la suite d’élections générales, comme en Finlande ou en Estonie.
  2. NB : Officiellement cette idée n’est pas l’IEI. « Il ne faut pas associer à l’IEI ce qu’elle n’est pas », explique à B2 un très bon connaisseur du sujet. L’objectif de l’initiative, ce ne sont pas les opérations ou d’avoir une force opérationnelle, « mais l’anticipation, la réflexion stratégique, le partage d’analyses ».

La présence maritime coordonnée. Un nouveau concept européen ? Explications

(B2) Le concept de présences maritimes coordonnées a fait irruption lors de la réunion informelle des ministres de la Défense de l’Union européenne ce jeudi (29 août) à Helsinki. Que recouvre-t-il ? Ce qu’il est ? Ce qu’il n’est pas ?

Ravitaillement entre plusieurs navires dans l’Océan indien (crédit : EUNAVFOR Atalanta – Archives B2 – septembre 2018)

Un concept ‘made in‘ détroit d’Ormuz ? Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas la situation dans le détroit d’Ormuz et le Golfe qui a déclenché la réflexion. Elle avait commencé auparavant. Mais c’est certain, la tension maritime dans cette zone si stratégique a sûrement aidé à la prise de conscience et à la nécessité d’y réfléchir… plus rapidement.

D’où vient l’idée ? L’idée est dans l’air depuis plusieurs mois, voire plusieurs années dans les couloirs européens. Tout part en fait du bilan de l’opération anti-piraterie Atalanta dans l’Océan indien. Alors que l’option d’une fermeture de l’opération est évoquée, la plupart des opérationnels européens estiment qu’il faut au moins garder le centre nerveux de l’opération : l’échange d’informations entre les Européens tout d’abord mais aussi avec le monde civil, la marine marchande. Une nécessité se fait aussi sentir : maintenir une présence semi-permanente, en cas de résurgence de piraterie. Et la solution est toute trouvée : il s’agit de coordonner les moyens des marines nationales présents pour d’autres missions (Lire aussi : Les huit options pour l’opération anti-piraterie de l’UE (EUNAVFOR Atalanta) dans le futur).

Comment cela pourrait se passer en pratique ? L’essentiel reposera sur l’information. Les pays membres s’échangeront des informations sur leur présence navale dans la zone concernée, comme des menaces ou des incidents rencontrés. Des ‘bulletins de situation’ seront transmis aux États participants. Si nécessaire vu la situation de crise, les Européens pourraient décider de renforcer leur présence ou d’intensifier les échanges. Au besoin, le ‘régulateur’ européen pourrait demander à certains pays de prolonger ou augmenter leur présence, si une crise se profile.

Est-ce semblable aux groupes permanents de l’OTAN (SNMG) ? Cela n’a pas vraiment à voir. En l’espèce, ces groupes malgré leur nom ne sont pas permanents. Ce sont plutôt des missions régulières maritimes, avec un trajet identifié, qui permettent de faire quelques exercices, de la ‘diplomatie navale’, voire de contribuer à des opérations de renseignement ou d’information, le tout sous un commandement otanien (*). Côté européen, le dispositif ne disposera pas du commandement de force navale en soi. Il reposera son action sur les navires déjà présents dans la région, avec un plus : la liaison avec le monde civil. Le dispositif sera réellement permanent. Si on peut le comparer, c’est plutôt un mini-Marcom.

Est-ce une mission ou une opération PSDC ? Non, même si le format peut être semblable, il ne s’agit pas d’une mission ou d’une opération. D’une part, il n’y a pas de chaîne de commandement. Le centre européen n’aura pas d’autorité de commandement. Le dispositif est beaucoup plus léger et repose davantage sur la technologie, l’échange d’informations que sur une emprise maritime.

Comment va-t-on déterminer les zones concernées ? Cela fera partie d’un travail en amont. Les Européens vont déterminer des zones d’intérêt maritime commun. Les critères doivent être encore définis. Mais on peut préciser qu’il y en a trois ou quatre principaux. Premièrement, cela doit être une zone qui a un fort enjeu d’un point de vue stratégique, mais aussi économique ou politique pour, sinon la totalité des États membres, du moins nombre d’entre eux. Deuxièmement, différents moyens européens (à titre national) y sont déjà déployés et la nécessité d’une coordination se fait sentir. Troisièmement, l’intérêt de cette coordination et d’un échange d’informations accru doit avoir une valeur ajoutée par rapport aux autres dispositifs déjà existants. Si une opération de la PSDC est déjà déployée dans la zone, cela ne nécessite pas la mise en œuvre de ce dispositif supplémentaire. Enfin, les États riverains doivent être associés ou désireux de voir les Européens s’impliquer davantage.

Quelle sera la première zone test ? Normalement le Golfe de Guinée. C’est une zone bien balisée. Il existe déjà un programme européen (soutenu par la Commission européenne) pour consolider les pays de la zone et mettre en place un réseau d’information. Les Français avec l’opération Corymbe, comme les Espagnols, Portugais et autres forces sont présents dans la zone. Il y a déjà un centre de coordination, basé à Brest, géré par la marine française. Et le ‘hasard’ fait bien les choses… Ce centre de coordination a pris en charge également la gestion des échanges d’information avec la marine marchande pour l’opération anti-piraterie EUNAVFOR Atalanta (le MSCHOA).

Pourquoi pas le détroit d’Ormuz ? Cette zone correspond à peu près aux différents critères. Mais c’est prendre un risque politique certain. Les débats lors de la réunion informelle des ministres des Affaires étrangères à Helsinki jeudi (29 août) l’ont montré. Les Européens ne tiennent pas à mettre en place une opération dans le détroit d’Ormuz, préférant miser sur la diplomatie avec Téhéran que sur l’option militaire comme l’ont décidé Américains et Britanniques. Démarrer la mise en place d’un nouveau concept militaire par l’aggravation d’une crise politique ne serait pas de bon augure pour la survie de ce concept. Mieux vaut le tester sur une zone avec moins d’enjeux crispants.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire aussi : Pour construire une Europe de la Défense, il faut travailler avec toutes les marines européennes (RA Gilles Boidevezi)

(*) Les SNMG sont des « forces maritimes multinationales intégrées » composées de façon ad hoc de navires de pays alliés. Ils sont placés temporairement (le temps de la mission) sous commandement de l’OTAN pour effectuer « un large éventail de tâches allant de la présence dissuasive, en passant par la connaissance de la situation, les exercices et la conduite de missions opérationnelles ». Il existe deux formations : deux groupes sont composés de frégates et destroyers chargés de missions plus générales (SNMG 1 et 2) et deux groupes sont axés plus précisément sur la lutte contre les mines avec une vocation plus opérationnelle (SNMCMG 1 et 2).

Une opération européenne de protection maritime dans le Golfe. En format ‘article 44’ ?

(B2) L’annonce par le Royaume-Uni du lancement d’une force ‘sous direction européenne’ de protection maritime dans le détroit d’Ormuz fait réfléchir à plus d’un titre : pourquoi les Britanniques se montrent si enthousiastes sur l’Europe ? Dans quel format vont-ils mener cette information ? Avec quels moyens ?

Quelle ironie !

On avait connu des Britanniques beaucoup plus atlantiques et moins européens. Aussi quand Jérémy Hunt, un ministre tory bon teint, annonce devant la Chambre des communes lundi (22 juillet) une « European-led maritime force », menée en « coalition » (1) on se pince presque pour se dire qu’on ne rêve pas. Même le plus audacieux Européen n’aurait jamais imaginé une situation où Londres réclame à corps et à cri une opération ‘européenne’. Il est assez ironique qu’il ait fallu le Brexit — et les pressions de Donald Trump sur l’Iran — pour que les Britanniques se souviennent qu’avoir une force européenne peut avoir autant d’intérêt qu’une force euro-atlantique.

Le besoin d’une puissance douce

Ce choix est tout d’abord une affaire de haute politique internationale. Il s’agit pour les Britanniques de bien se distinguer des efforts américains en cours contre l’Iran. Les diplomates britanniques, comme l’ancien chef du Foreign Office Jérémy Hunt devant la Chambre des communes, l’ont répété à maintes reprises : cette force sera bien distincte de l’effort américain. Placer cette force sous commandement de l’OTAN aurait été un signe immédiat d’hostilité. Le placer sous commandement européen est un geste de ‘puissance douce’.

L’expérience européenne

L’autre intérêt européen est l’expérience acquise en matière de protection des navires contre les pirates somaliens dans l’Océan indien. Une action à laquelle ont participé également les navires iraniens — sans cependant s’associer au mécanisme de coordination international Shade mis en place par les Européens en particulier. Au Royaume-Uni, la force européenne de lutte contre la piraterie (commandée par les Britanniques depuis Northwood) est désormais labellisée comme un « véritable succès », comme l’a rappelé un député britannique lors du débat.

Un format ‘article 44’

Le format de l’opération reste à trouver exactement. Si les Britanniques veulent placer l’opération sous couvert de l’Union européenne, ils n’entendent pas apparemment, selon nos informations, placer cette opération sous celui de la politique européenne de sécurité et de défense commune alias PSDC (lire : Vers une opération maritime combinée franco-germano-britannique dans le détroit d’Ormuz. Les discussions continuent) (2). Mais il est tout à fait possible d’avoir une opération en coalition, mandatée par l’Union européenne. C’est même une disposition prévue par les Traités. C’est ce qu’on appelle le format ‘article 44‘ en référence à l’article concerné du Traité (3). Un article qui n’a jamais pu être utilisé jusqu’ici. Les différents États membres n’ayant pas vraiment réussi à se mettre d’accord sur ses modalités d’utilisation ni sur son opportunité.

Quels moyens ?

La question des moyens reste maintenant posée de façon concrète. Il existe plusieurs modalités d’assurer la sécurité des navires : de l’escorte navire par navire — quasi impossible à assurer car très coûteuse en moyens —, à la formation de convois escortés — plutôt complexe à mettre en œuvre avec des navires marchands qui ont des impératifs horaires propres — en passant par des équipes de protection embarquées à bord des navires — la solution la plus souple et la plus facile à mettre en place. Mais une des premières choses à faire, c’est d’avoir une appréhension commune de la situation. C’est ce qu’a indiqué la ministre française des Armées, Florence Parly, dans un entretien à l’Est républicain ce jeudi. Les capteurs sur zone ne manquent pas, qu’ils soient américains, britanniques ou français, par voie de mer, aérienne ou satellite. Encore faut-il avoir une analyse unique de la situation.

Une épreuve de force dangereuse

Quelle que soit la méthode, mettre des navires sans s’assurer que les Iraniens ne répliqueront pas présente des risques certains. Celui d’être pris à son propre piège, d’avoir ce qu’on appelle ‘un trou dans la nacelle’, et de ne pouvoir faire face à une percée des Gardiens de la révolution iraniens qui ne sont pas des néophytes. Un autre risque serait de devoir faire feu sur des forces iraniennes. Ce serait à l’inverse de l’objectif recherché : la désescalade, et ferait tomber dans le piège des extrêmes.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. lire : Londres lance une force ‘européenne’ de protection maritime dans le Golfe. Les Français répondent présent
  2. Il était d’usage outre-Manche pour désigner les opérations de l’Union européenne de mentionner ‘une opération multinationale européenne’. Ce qui ajoute à la confusion.
  3. « le Conseil peut confier la mise en œuvre d’une mission à un groupe d’États membres qui le souhaitent et disposent des capacités nécessaires pour une telle mission. »

NB : cet article issu du commentaire du précédent article a été reformaté et complété

Une certaine décrispation des relations avec la Russie ?

(B2) Le retour de la Russie au Conseil de l’Europe ne tient pas uniquement du hasard de circonstances. Elle reflète une position franco-allemande visant à tempérer l’attitude actuelle vis-à-vis de Moscou

L’objectif n’est pas de ‘copiner’ avec le Kremlin, mais d’avoir une attitude moins ostracisante, plus responsable et plus respectueuse vis-à-vis d’un pays qui reste tout de même une des principales puissances mondiales et… un voisin.

La politique de durcissement n’a pas payé

Le constat est frappant. La volonté de plusieurs pays — de l’Est notamment, mais aussi de la Suède et des Pays-Bas comme du Royaume-Uni — d’avoir une position de plus en plus dure vis-à-vis de la Russie ne produit pas les effets escomptés. Certes, la fermeté européenne a été visible, mais elle n’a entraîné aucun changement dans la politique russe depuis cinq ans. Au contraire. Le conflit en Ukraine perdure, les tentatives d’entrisme dans les républiques voisines aussi. Et, crise après crise, le Kremlin avance ses pions sur la scène internationale. Certes son budget de la défense reste modeste : 66,3 milliards $ en 2017 selon le SIPRI à comparer aux quelque 150 milliards $ des budgets cumulés français, britannique et allemand (selon les mêmes sources). Mais la Russie maintient un tempo d’engagement élevé et, surtout, n’hésite pas à payer le prix du sang, là où la plupart des pays européens s’alarment au moindre blessé grave.

Une présence russe qui s’affirme

Moscou a ainsi gagné sa première guerre depuis des années en intervenant en Syrie depuis 2014. Intervention quelque peu minorée au départ par certains experts et sources militaires occidentales, mais qui a prouvé son efficacité. Son retour en Afrique s’affirme clairement : outre la présence renforcée en Centrafrique (via des sociétés privées liés à la sphère gouvernementale), la Russie s’affiche au Congo Brazzaville et dans plusieurs pays de zone francophone. Et elle veille au grain dans le conflit libyen. Enfin, ses navires restent bien présents de la mer Noire à l’Océan indien, en passant par la Méditerranée ou la mer de Chine. Face à une façade sud qui s’embrase, de l’Iran à l’Algérie, face à un allié américain qui souffle sur les braises, Paris et Berlin sont d’accord : il importe de renouer le contact avec les Russes, d’envoyer quelques signaux positifs, sans lâcher l’essentiel — la non-reconnaissance de l’annexion de la Crimée par exemple.

Trouver des voies de convergence avec la Russie

L’enjeu principal recherché par le couple franco-allemand est d’apaiser le conflit à l’Est de l’Ukraine, de relancer le processus de Minsk aujourd’hui bloqué, et de s’assurer ainsi d’un certain pôle de stabilité à l’Est du continent. Il s’agit aussi de garder la Russie à bord de l’accord sur le nucléaire iranien. Le dispositif de commerce ‘légitime’ avec l’Iran mis en place sous forme d’une société (Instex) devrait ainsi lui être ouvert. C’est paradoxal, mais aujourd’hui, sur plusieurs dossiers internationaux (Iran, processus de paix au Proche-Orient et statut de Jérusalem, situation dans le Golfe, multilatéralisme…), la Russie semble plus proche, parfois, des positions européennes que de celles des Américains. D’où un nécessaire recentrage de la politique européenne.

(Nicolas Gros-Verheyde)