L’Allemagne a proposé de commander la nouvelle capacité de réaction rapide dès 2025 ? Vrai ou faux

(B2) L’art européen c’est de passer un coup de peinture sur une décision ancienne, et surtout de mettre en avant son rôle européen. Le “montrisme” est largement pratiqué en Europe. C’est même un sport de competition. La France fait partie des professionnels. Mais l’Allemagne ne s’en sort pas trop mal non plus.

L’Allemagne vibrionnante

Témoin, la déclaration de la ministre allemande de la Défense, Christine Lambrecht, à son arrivée au conseil des ministres de l’Union européenne, lundi (23 mars) : « Aujourd’hui, je vais proposer à mes collègues de l’UE que le noyau dur militaire de la Capacité de réaction rapide puisse être fourni par l’Allemagne pendant un an en 2025. C’est notre proposition (…). » Idée reprise par certains médias sans vraiment la commenter, ni la vérifier. Chez B2, cette déclaration nous a un peu fait bondir…

Une promesse qui ne coûte pas chère, puisqu’elle a déjà été faite !

En fait, c’était déjà prévu, et de longue date.

Les battlegroups (groupements tactiques en français) sont une partie notable de la Capacité. Si cette dernière est déployée, il y a de fortes chances que les battlegroups le soient aussi. Et dans un planning établi en décembre 2019 (il y a deux ans et demi !), l’Allemagne avait déjà proposé de placer une partie de ses troupes en astreinte pour toute l’année 2025 (1er et 2e semestre). L’extrait du tableau en témoigne.

La première colonne mentionne le semestre concerné (1 et 2).

La deuxième colonne les États participants : « DE » pour l’Allemagne, en premier dans la liste, ce qui signifie que les Allemands sont les leaders du groupe. Ils formeront un battlegroup avec les Autrichiens (AT) et les Croates (HR). L’astérisque signifie « sous réserve de la confirmation gouvernementale officielle », car en général il faut un aval du gouvernement et du Parlement, logique pour une programmation six ans en avance.

La troisième colonne note la nation-cadre du battlegroup : l’Allemagne. Être nation-cadre signifie non seulement offrir le cœur du dispositif et le commandement, mais être prêt à combler les vides le cas échéant.

Dans la troisième et dernière colonne, il n’y a pas de quartier général désigné. Mais a priori à l’époque on aurait parlé de Postdam en Allemagne.

Une idée commune…

Précisons aussi que cette Capacité de réaction rapide n’est pas l’œuvre de l’Allemagne toute seule, mais bien une décision commune prise par les 27 et inscrite depuis le début dans ce qu’on appelle la Boussole stratégique, une sorte de stratégie pour la sécurité et défense de l’Union européenne (lire : La nouvelle capacité de réaction rapide. Composition, décision, financement…(fiche)) et défendue par le Haut représentant de l’UE, Josep Borrell, et son équipe, contre vents et marées.

Initiée par le quatuor européen

Pour être exact, et reprendre le sujet à la genèse, cette idée portait au départ le nom de « Force européenne d’entrée en premier ». Elle a été présentée par 14 pays à l’initiative du quatuor (France, Allemagne, Espagne, Italie) et reprise à son compte par le Haut représentant pour être incorporée dans la première version de la Boussole.

Savoir lire entre les lignes

Pour être complet, on dit que cette idée d’ « entrée en premier » était portée surtout par la France et l’Espagne. Très rapidement, elle a été (un peu) édulcorée et surtout renommée au profit d’une « Capacité » de « réaction rapide », englobant les anciens battlegroups. Une dénomination revue qui a permis d’intégrer tous les États membres, et surtout des pays de Visegrad et autres Atlantistes, pas vraiment prêts pour créer une « Force ». Une vision intégrative portée… par l’Allemagne. Christine Lambrecht n’a donc pas tout à fait tort sur ce point. Mais il faut savoir lire entre les lignes.

(Nicolas Gros-Verheyde, avec Aurélie Pugnet)

  1. Une phrase reprise dans une dépêche de Reuters, et par plusieurs médias (Euractiv, etc.) sans vraiment vérifier d’ailleurs.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).