La crise en Ukraine : le Viagra de l’Alliance ?

Exercice Noble Jump sur le terrain d'exercice de Zagan en Pologne (crédit : OTAN)
Exercice Noble Jump sur le terrain d’exercice de Zagan en Pologne (crédit : OTAN)

(BRUXELLES2) C’est un peu son élixir à elle ! Pour l’Alliance atlantique, la récente tension avec la Russie n’est pas une bénédiction. Mais pas loin. En tout cas, assurément, c’est un seconde jeunesse. Le drapeau haut levé, les tanks dans la boue, les hommes et femmes grimés dans la poussière, les colonnes de véhicules sur les routes… Enfin ! L’Alliance retrouve sa vertu première : défendre le territoire européen.

Sur le front de l’Est du nouveau

Des armées qui croupissaient à l’Est à ne rien faire se redécouvrent en première ligne. Et les pays orientaux qui n’avaient pas vraiment de visée stratégique se savent désormais un rôle indispensable : être la dernière barrière du « monde civilisé » face à l’ogre russe. Le monde redevient binaire et simple à comprendre : il y a les bons et les méchants, les bleus et les rouges comme les couleurs des exercices ! On joue à se faire peur. Il y a 10.000 hommes, 20.000 hommes, 30.000 peut-être même plus massés aux frontières de l’est de l’Ukraine, prêts à passer la frontière, à aller jusqu’à Kiev et faire la jonction avec les troupes en Transnistrie, voire continuer plus loin. Yallah ! (lire : Stratfor voit le Russe aux portes de Kiev !).

 

On dépoussière

Cette « guerre » molle n’a que des avantages en fait pour les stratèges de l’OTAN. La crise en Ukraine l’oblige à dépoussiérer les vieux concepts, les structures qui rouillaient un peu faute de menaces réelles. On découvre ainsi que la force de réaction rapide (NRF) n’est pas vraiment à réaction rapide et n’est plus vraiment adaptée à la guerre moderne, hybride et de mouvement dans laquelle se sont fondues les troupes russes. La leçon géorgienne de 2008 (où les forces russes n’étaient pas vraiment adaptées) a été tirée à Moscou. L’OTAN s’est fait « surprendre » en Crimée en 2014 et à l’est de l’Ukraine, par la détermination et la rapidité des Russes à dégainer (du moins c’est la version officielle).

L’hémorragie des dépenses stoppée

L’augmentation des tensions sur le front de l’est renverse aussi les tendances économiques qui grapillaient, année après année, des ressources aux budgets de défense. Malgré la crise, l’heure n’est plus totalement aux économies. Dans certains pays, on stabilise les ressources consacrées à la défense. Dans les autres, on les augmente. Partout, on essaie de rendre un peu plus performant le rendement d’un outil. Si certains pays – France et Royaume-Uni – en particulier – ont restructuré et rendu plus performant leur outil de défense malgré une baisse de leur budget, dans la plupart des autres pays, ce travail est à peine entamé. Soit on a diminué à la hache les budgets, sans vraiment réfléchir aux côtés opérationnels, car l’armée n’était pas destinée vraiment à être engagée à l’extérieur (mis à part quelques unités d’élite). La Bulgarie, la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie, la Suède * n’ont plus que l’ombre d’une armée. Soit on a conservé un volume de dépenses, mais avec beaucoup de graisse. C’est le cas en Allemagne et en Pologne qui ont décidé de faire les réformes qu’a fait la France il y a 20 ans ! Entre les deux, certains pays ont tenté de conserver un outil opérationnel mais sont à « l’os » aujourd’hui en termes opérationnels. La Belgique, l’Espagne, la Finlande, le Portugal, la Grèce…

Se rééquiper une urgence…

Résultat, sous la contrainte de la menace renouvelée russe, on restructure, on se rééquipe … Il est plus que temps ! Le carnet de commandes est de sortie. Il va falloir acheter de nouveaux engins à 4, 6 8 roues tout neufs, des tanks, de l’artillerie, des avions ronflants pour aller faire joujou dans les plaines de Pologne ou de Roumanie.

Sans peur et sans reproches et avec 0 risque

Avec un peu d’audace, on ira titiller le « Ruskof » sur sa frontière, sans trop de risques. Car de façon, le gentil tonton américain veille, comme depuis 70 ans sur sa progéniture européenne toujours incapable de faire un pas sans son ombrelle à 50 étoiles. C’est un peu comme le sale gosse derrière la grille qui vous tire la langue, sachant qu’il y a un gros doberman qui le garde et un grillage qui le sépare.

Car c’est tout l’avantage de cette guerre là. Elle ne présente quasiment aucun risque. Elle permet de faire des belles photos au milieux des exercices. Elle permet toutes les outrances nationalistes devant une opinion publique. Et on peut rentrer tranquillement chez soi le week-end. C’est autrement plus simple et moins risqué que de s’engager au Mali ou en Centrafrique, en Somalie, en Libye ou en Syrie. Ca fait moins de morts (sauf en cas d’accident de la route) et çà fait de meilleures photos.

Merci Poutine ! Les militaires de l’Alliance peuvent donc dire merci… à Poutine. Sans lui et la nouvelle attitude de la Russie d’aujourd’hui, l’Alliance était promis à la désespérance. Le coup de fouet, de viagra a été salutaire.

Conclusion : Attention aux vertiges

Attention cependant car l’abus de la petite pilule bleue peut conduire — comme le précise la notice de Pfizer, le fabricant du Viagra (télécharger ici) – à une « vision trouble, une diminution de l’acuité visuelle, des sensations vertigineuses… et au pire un arrêt cardiaque ». Une notice en quelque sorte très stratégique et peut-être prémonitoire 🙂 A force d’être concentrée sur sa frontière Est, l’OTAN ne referait-elle pas la guerre du siècle dernier sans voir le danger qui la menace dès demain sur un autre flanc de sa frontière !

(Nicolas Gros-Verheyde)

* pays non membre de l’OTAN mais associé


Un pilier européen de l’Alliance pas très efficace

La réalité est cruelle. Avec 1,5 millions de soldats, l’Europe n’est toujours pas capable d’aligner quelques dizaines de milliers de militaires en réaction rapide, dans un délai de 48 heures ! Et avec un budget global qui frôle la moitié du budget US, les Européens sont incapables de faire plus de 10 ou 15% des missions US. Autrement dit on a une rentabilité de 1/3. On se demande ce qui a été fait depuis ces dizaines d’années au sein des comités « théodule » de l’Alliance !

Jens Stoltenberg et des soldats de l'exercice Noble Jump 2015 (crédit : OTAN)
Le secrétaire général Jens Stoltenberg posant avec des soldats de l’exercice Noble Jump 2015 (crédit : OTAN)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).