Premières leçons de l’opération en Libye. Les gagnants, les perdants

(BRUXELLES2) L’opération militaire et les suites du conflit en Libye peuvent être observés de différents points de vue. Si prévoir l’avenir sur l’évolution en cours en Libye peut paraître hasardeux – entre miracle démocratique et extrêmisme – on ne dira jamais assez cependant combien l’issue du conflit libyen a un intérêt pour la suite. Coté Moyen-Orient, il constitue un élément clé de ce qu’il faut bien appeler un remodelage du proche et moyen-Orient. Le suivant pourrait être la Syrie, en attendant l’Iran ? Il peut constituer une garantie pour que les évolutions tunisienne d’une part, égyptienne de l’autre puissent continuer sans risque une déstabilisation « arrière ». Du coté sud, on peut espérer que le gouvernement de la Libye nouvelle s’engagera dans la lutte anti-terroriste dans la zone sahélienne. Son poids traditionnel dans l’Union africaine — la Libye est un des Etats fondateurs — pourrait permettre aux Français (et Britanniques) de disposer d’un point d’appui supplémentaire. Si on se tourne vers l’Europe : la Libye a d’incontestables ressources, est une terre d’accueil de main d’oeuvre européenne ciblée comme un ultime « mur » à l’immigration venue d’Afrique noire. Bref d’où qu’on se tourne, la Libye se révèle une plaque tournante.

On peut ensuite s’amuser à dresser un portrait des gagnants et perdants du conflit. Ce portrait est souvent sommaire, simplificateur. Il faudra y apporter des nuances et le réviser régulièrement car des retournements sont toujours à attendre, à plus ou moins long terme. Mais il a l’avantage de poser des tendances.

Les gagnants…

La France revient en Afrique. Pour la France, il y a un incontestable retour en grâce sur le continent africain, opérations en Côte d’Ivoire et en Libye aidant. La France n’est plus tout à fait le tonton amical et sévère de l’ère post-coloniale. mais elle reste un allié solide en matière militaire (ou un adversaire, c’est selon). Bref un « gendarme ». Le pari de Sarkozy était risqué. Il a été réussi. Il pourrait permettre de reconquérir une partie du terrain perdu depuis plusieurs années, depuis une période qu’on peut dater de 1994, au génocide rwandais.

Le couple franco-britannique a tenu. Il est resté uni dans l’action. L’opération en Libye est la démonstration pratique de l’accord politique et militaire entre Paris et Londres. Il démontre mieux que n’importe exercice dans des champs de betteraves, que les deux armées peuvent agir sinon ensemble, du moins de concert ou côte à côte.

Les armées européennes ont prouvé leur capacité. Elles peuvent intervenir dans un conflit limité, à leurs portes, sur une durée qui n’est pas de quelques jours. C’est un succès, au prix de quelques prouesses techniques, ce malgré les coupes budgétaires auxquels elles sont confrontrées. Mais il ne saurait cacher les graves manques déjà constatées dans le passé : ravitailleurs, moyens de renseignements, satellites – prêtés par les Américains. Sans ce concours, discret mais utile, les Européens auraient été condamné à faire des ronds dans l’eau. Dans la réduction du format et du budget des armées, en cours, une réorientation des fonds disponibles devra intervenir pour combler ces « trous ». Et de façon urgente.

L’aviation de chasse utile (et le Rafale). L’opération en Libye est pour l’aviation de chasse une incontestable démonstration de son utilité tout comme l’opération anti-piraterie est une caution indispensable pour l’utilité de la marine. De la même façon, les hélicoptères d’attaque ont tiré leur épingle du jeu. Pour Dassault, et son Rafale, c’est aussi le premier test grandeur nature qui lui manquait pour pouvoir prouver son efficacité. Cela ne suffira pas à compenser son sérieux handicap en matière de commercialisation. Mais cela permet de la relancer.

Une victoire pour l’OTAN. L’Alliance atlantique a démontré que malgré une division notable en son sein, elle était à même de mener une opération militaire en zone méditerranéenne avec succès. C’est la revanche sur l’Irak – où elle avait été écartée – et sur l’Afghanistan – où l’enlisement est notable. Malgré le fait que l’opération n’avait parfois d’OTAN que le nom – l’autonomie de certains pays étant notable – et les lourdeurs internes, elle a permis à d’autres pays – comme la Belgique, la Norvège, le Danemark… – de rejoindre le groupe d’avant garde formé des Français, Britanniques, Canadiens et Américains. Elle renoue ainsi avec le succès du Kosovo.

Le Qatar. Il apparait désormais comme un des pays solides de l’Alliance. L’émir du Qatar était le seul présent à la conférence de presse sur la Libye Nouvelle, aux cotés de David Cameron ou de Ban Ki Moon. Il a eu les honneurs d’une séance de travail en particulier avec Nicolas Sarkozy et Alain Juppé.

Les perdants…

L’Union européenne. Tout n’est pas noir. Certes l’Union européenne a géré d’un point de vue technique les relations avec la Libye. Et le dispositif diplomatique a, somme toute, bien fonctionné. La mécanique des sanctions s’est mise en place rapidement et sans coup férir. Mais elle a manqué d’un impetuus politique, d’une ambition, d’une volonté propre à surpasser les ambiguïtés. L’échec d’Eufor Libya, opération morte-née, restera dans les annales.

L’Allemagne. Plus que sa position (de neutralité), c’est pour sa position confuse que l’Allemagne apparaît affaiblie. Non contente de s’abstenir, elle a retiré ses navires de tout le théâtre méditerranéen, en traînant des pieds pour reconnaître le CNT, tout en affirmant soutenir l’OTAN. Bref incompréhensible.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).