Il y a 70 ans, Mers el Kébir. Ou l’incompréhension franco-britannique

(BRUXELLES2) Ces derniers mois auront été l’occasion de maintes commémorations publiques de plusieurs événements de la seconde guerre mondiale. Ainsi, le 1er septembre, jour du déclenchement de la guerre, a été fêté en Pologne ; le 4 juin, dernier jour de l’évacuation de Dunkerque, au Royaume-Uni ; tandis que le 18 juin était célébré l’appel de Londres du général de Gaulle. Mais il est peu certain que ce 3 juillet soit fêté avec pareille pompe, sauf par les familles des victimes (1).

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Ce jour-là, cependant, au large d’Oran (Algérie), la marine française perd près de 1300 marins tués au combat et plusieurs navires (dont le cuirassé Bretagne) au terme d’une bataille fratricide avec les Britanniques. Un jour noir pour la marine française. Et un peu plus d’incompréhension entre les alliés d’hier. Pour la France, comme pour l’Angleterre, cet acte a aussi été une occasion perdue, politique comme militaire.

Si cet acte était fêté, il serait intéressant surtout de voir comment et pourquoi les Britanniques en sont arrivés là. Une fois n’est pas coutume , je vais donc prendre le point de vue britannique, puisé aux meilleures sources. Je me réfère là aux discours de guerre de Churchill, excellent ouvrage, publié dans la collection Texto, déjà cité (2). Et ce propos est intéressant car il montre que les Français avaient d’autres alternatives, qu’ils n’ont pas voulu ou su choisir…

L’ultimatum britannique : 4 possibilités d’échapper à la frappe destructrice

Les Britanniques envoient au vice-amiral qui commande l’escadre française, Marcel Gensoul, un message par le biais du capitaine Holland, ancien attaché naval à Paris, porteur de 4 possibilités:

a) prendre la mer avec nous et continuer à combattre jusqu’à la victoire contre les Allemands;

b) se rendre dans un port anglais avec des équipages réduits placés sous nos ordres. Les équipages seront rapatriés au plus tôt;

Dans les deux cas, les Britanniques s’engagent à “rendre les vaisseaux à la France dès la fin de la guerre ou (la) dédommager pleinement si, dans l’intervalle, ils venaient à être endommagés”.

c) gagner ensemble avec des équipages réduits, un port français des Antilles (Martinique par exemple) où ils pourront être démilitarisés de façon satisfaisante pour nous, ou être confiés aux Etats-Unis (alors pays neutre), et préservés jusqu’à la fin de la guerre;

d) saborder vos vaisseaux dans les six heures à venir.

Impensable que la flotte française serve aux Allemands

Ces propositions suscitent de la réserve, un peu d’hésitation, mais finalement pas de réponse positive, coté français. Et c’est la cinquième proposition qui l’emporte : la destruction. “J‘ai reçu l’ordre du gouvernement de Sa Majesté d’employer toute la force nécessaire pour empêcher vos vaisseaux de tomber aux mains des Allemands et des Italiens” explique la fin du message.

Car, pour Churchill, il est impensable que la flotte française tombe aux mains des Allemands, en vertu de l’accord datant de mars 1940 qui lient France et Grande-Bretagne à ne pas conclure de paix séparée. “Le moins qu’on puisse attendre du gouvernement français, c’est qu’en abandonnant la bataille et en laissant tout son poids retomber sur la Grande-Bretagne et l’empire britannique, il évite soigneusement d’infliger une blessure gratuite à son fidèle camarade dont la victoire finale est la seule chance pour la France de recouvrer sa liberté, maintenant et dans l’avenir” explique le Premier ministre, le 4 juillet 1940, dans un discours prononcé devant la Chambre des Communes… Difficile de ne pas l’approuver.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) le site des familles des victimes (sur lequel figurent de nombreux schémas et photos) : http://www.ledrame-merselkebir.fr

(2) Lire : “Discours de guerre” de Winston Churchill

(crédit photo : Le Bretagne en feu – source : blog des familles des victimes)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

Une réflexion sur “Il y a 70 ans, Mers el Kébir. Ou l’incompréhension franco-britannique

  • 9 juillet 2010 à 02:13
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    Je vous trouve injuste à l’égard des Français. Face à la débâcle, les égoïsmes nationaux se sont imposés – ce qui était somme toute naturel –, et cela de part et d’autre de la Manche. Les Britanniques n’avaient-ils pas lancé le rapatriement de leurs troupes sans prévenir leurs alliés, et gardé leurs avions pour protéger leur île ? En outre, il convient de rappeler que la parole donnée en 1940 par les marins français fut respectée : après l’invasion de la zone sud, la flotte se saborda plutôt que de tomber dans les mains des Allemands. Les drames vécus par la Royale illustrent bien les déchirements de l’époque…

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