24 heures chez Airbus Defence & Space, au milieu des satellites, vecteurs de la souveraineté européenne

(B2 à Toulouse) Les Européens ont besoin de leur accès à l’espace pour être indépendants face aux autres puissances spatiales. En particulier, avec leurs propres satellites. Immersion chez Airbus Defence & Space, un constructeur de satellites européens

Nous les utilisons tous les jours, et pourtant nous ne les voyons jamais. Les satellites qui oscillent au dessus de nous envoient nos mails, nous permettent de regarder la télévision, nous guident sur les routes, prennent des photos de la Terre… C’est charlotte sur la tête, blouse blanche Airbus sur le dos, que B2 a arpenté le site d’Airbus, à Toulouse, qui fabrique ces fameux objets. B2 a visité pour vous des salles blanches — ces espaces clos limitant la quantité de contaminants à l’intérieur — où sont construits, testés, assemblés des satellites européens et leurs équipements.

Le tout avec le téléphone en mode avion laissé à l’extérieur… Ici, on ne rigole pas avec la sécurité et l’hygiène. Les satellites et leurs équipements sont fortement protégés, pour des questions de sécurité industrielle et de souveraineté. Une fois assemblés et prêts, ils sont envoyés dans l’espace, et impossible, dès lors, de les réparer s’ils venaient à tomber en panne… Interdiction aussi donc, d’écrire au crayon gris, la pointe en graphite entrant en contact avec le papier pourrait créer des poussières… et endommager les équipements.

Airbus Space and Defence a été sélectionné, comme Thales Alenia Space pour travailler sur la deuxième génération de satellites de navigation européen Galileo (Airbus)

Des gros appareils photo 

Premier arrêt, la salle d’intégration des équipements optiques. Un autre nom pour désigner d’immenses appareils photos mis sur les satellites pour observer la Terre depuis l’espace. Ils servent à surveiller autant les catastrophes, que détecter le manque d’eau de cultures, suivre les changements météorologiques, ou cartographier une zone. Dans le civil, la résolution est de 30 cm (avec les derniers Pléiade néo d’Airbus), et encore plus basse pour les militaires… Le futur et l’innovation ne s’arrêtent pas à la taille de la résolution. Chez Airbus on veut notamment travailler sur la vidéo, l’agilité des appareils, le nombre des bandes spectrales (Airbus fait déjà des instruments qui peuvent décrypter 13 bandes spectrales différentes sur le même satellite).

Ici, le principal défi est d’intégrer tous les équipements avec une précision parfaite. Un satellite a un côté à l’ombre, un autre au soleil soit un côté sous +150 et l’autre à -120 degrés celsius. Tel un rail de chemin de fer qui gonfle sous la chaleur cuisante de l’été, il faut s’imaginer l’impact de la chaleur sur un satellite — et le degré de perfection nécessaire pour éviter une catastrophe.

Satellites d’observation (Airbus)

Les yeux et les pieds du satellite d’observation

La perfection n’est pas laissée à l’écart dans la suite de notre parcours. Dans un bâtiment tout proche, se cachent des équipements stratégiques, principalement dédiés à l’Observation (1), comme sur la photo ci-dessus. De leurs petits noms : gyroscopes, actionneur gyroscopique (CMG). En clair, ce sont les yeux et les pieds des satellites. Entre deux panneaux lumineux prêts à alerter : « danger d’asphyxie » et « évacuation immédiate », les équipes d’Airbus fabriquent donc ces petites choses au rôle si important.

L’actionneur gyroscopique (CMG), c’est les pieds. Il oriente le satellite d’observation (donc jusque trois tonnes, rappelons qu’il n’y a pas d’air dans l’espace), pour prendre des photos comme il le souhaite.

Les yeux prennent la forme du gyroscope. Lui sait comment le satellite est orienté. Nous en avons tous sur nous, ils sont présents dans nos smartphones pour faire pivoter les écrans en format paysage/ portrait — sauf que celui développé à Toulouse est à peu près 100.000 fois plus précis. Plus précis encore, dans un coin de la salle, un gyroscope militaire. Celui-ci est « le plus précis du monde » se vante-t-on chez Airbus (Non, on n’a pas le droit de savoir ce que cela signifie). Pour imaginer la précision de la chose, dans le gyroscope il y a des fils de fibre optique. Dans le gyroscope civil, c’est environ 200 mètre de fibre, dans le gyroscope militaire c’est 4 kilomètres de fibre bobinée — le travail prend un mois entier.

Et quand le satellite se perd, il fait appel à un senseur solaire, ce petit boîtier de la taille de votre main, qui saura remettre le satellite sur le droit chemin.

C’est l’heure de l’évaluation !

Passage obligatoire pour les gyros et CMG : les tests. Des heures entières dans des boîtes qui tournent et retournent dans tous les sens, pour mesurer l’actionneur, le positionnement dans l’espace. La performance est ici mesurée à la précision. Le CMG est si sensible que la climatisation ou un train qui passe non loin fera trembler la table et bouger l’actionneur, et le gyroscope enregistrera un mouvement. Pour éviter ce genre de souci, la table de test est prévue en conséquence : elle est est faite de marbre, pèse plusieurs tonnes, posée sur une plaque anti-sismique et désolidarisée du bâtiment, coulée plus profond dans la Terre. En termes d’innovation des gyros et CMG, une voie en particulier est recherchée : être encore plus performant, soit plus fiable et précis…

15 jours pour cartographier la Corée du Nord

Au sein d’Airbus Defence & Space se cache un département de commercial intelligence, soit un service de fourniture d’analyse d’images satellites. Les images satellites sont belles à voir, mais sans analyse elles peuvent paraître un peu inutiles. 

La mission : se préparer à répondre à différentes menaces. Par exemple, une invasion ou une guerre : les militaires peuvent avoir besoin d’images très rapidement et donc accès aux images civiles — Airbus a des contrats avec la direction générale de l’armement (DGA) et la direction du renseignement militaire (DRM). Face au terrorisme, les armées ont aussi besoin de couvrir les terrains, pour faire un battle management assessement, estimer les dégâts après une frappe, vérifier si une zone est habitée… Pour la marine, ils surveillent les côtes, dont les ports, et observent les échanges. Autre zone d’intérêt : le suivi de travaux dans des endroits peu sécurisés, comme des pipelines ou des mines. Grâce aux images, des équipes mesurent le tas de gravas, ou l’avancement de la construction pour leurs clients, qui n’ont donc pas à envoyer du personnel de sécurité sur place.

Avec ses satellites, Airbus mettrait par exemple 4 à 5 mois pour cartographier le Mali, une quinzaine de jours pour la Corée du nord. Sans surprise, certaines zones font l’objet de restrictions. Airbus ne peut pas vendre des images sous un mètre de résolution dans les zones sensibles françaises (exemple, quand on y voit des zones opérationnelles françaises ou des corps militaires français).

Assemblage & tests

Dernière étape : l’assemblage et les tests. C’est l’heure de vérité pour les satellites. Les panneaux sont déployés, puis ils passent des tests de radio fréquence, de résistance aux températures extrêmes… C’est le moment aussi de se rendre compte de la différence de taille entre un satellite de télécommunications en orbite géostationnaire, qui fait la taille de deux ou trois bus mis bout à bout, et d’un petit satellite d’observation pour constellation, qui fait la taille d’un frigidaire.

Pour continuer votre voyage dans l’espace, lire nos 24 heures chez Ariane.

(Aurélie Pugnet)

(1) Les CMG sont surtout utilisés pour les satellites d’observation en orbite basse (low earth orbit, LEO). Les satellites télécoms en orbite géostationnaire (GTO) fonctionnent plutôt avec de la propulsion, car ils n’ont pas besoin de la même agilité.

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