Le Fonds européen de défense rapiécé. Est-ce grave docteur ?

(B2) La proposition de la présidence finlandaise (negociating box) pour le cadre budgétaire (MFF)  des sept années futures (2021-2027) a fait tomber de leur chaise ceux qui se voyaient déjà puiser allégrement dans une cagnotte européenne alléchante. Cette initiative a un grand intérêt : poser des questions fondamentales qui n’ont pas été résolues : Faut-il une défense européenne ? À quel prix ? Pour quoi faire ? Quid de l’exportation des armes

© NGV / B2

À quelle sauce est mangé le fonds européen de défense (FEDef) ?

Sur les 11,5 milliards prévus pour les 7 ans à venir (en prix 2018, 13 milliards en euros courants), la Finlande n’en a retenu que la moitié : 6 milliards d’euros (Lire : Des nouvelles du programme EDIDP. Inquiétude pour le futur Fonds européen de défense. Le budget raboté ?). Soit à peine 1 milliard par an au lieu des 2 milliards espérés. « Avec çà, on ne peut que remonter » plaisante un vieux grognard du fonds défense.

Cette coupe est-elle une surprise ?

Non. Cette coupe était proprement attendue. Personne (à part de doux rêveurs) ne pensait pouvoir terminer avec le budget présenté par la Commission. Au Berlaymont, siège de l’exécutif européen,  on s’était préparé à l’épreuve du coupe-coupe, assez classique. La barque avait été un peu chargée, en se disant qu’ainsi on pourrait perdre quelques ballots en route, sans trop de dégâts. En gros, avec 9 milliards d’euros sur sept ans (10 milliards en euros courants), le Fonds européen de défense tiendrait déjà un certain cap, ambitieux. Soit entre 1,2 et 1,3 milliard d’euros par an (1,5 milliard en euros courants). Si cet objectif était atteint, on pourrait sabler le champagne. Les Finlandais ont mis le coup de rabot beaucoup plus bas.

Le rabot finlandais a-t-il opéré en préférence sur la défense ?

Oui. sans conteste. La défense (-50%) tout comme la gestion des frontières (-33%) sont les premières visées par les coupes en pourcentage (1). Tout le budget ‘défense’ est passé au ‘rabot finlandais’. Le budget de la mobilité militaire passe autour de 2,5 milliards € (au lieu de 5,76 milliards €) sur les 7 ans de la période 2021-2027. Tandis que la facilité européenne pour la paix (budget prévu pour la gestion de crises extérieure) n’aurait plus que 4,5 milliards € (sur 9,2 milliards prévus). L’agence Frontex aussi perd des plumes : 6,15 milliards au lieu de 9 milliards d’euros (-32%). Seul le fonds de sécurité intérieure s’en sort un peu mieux, avec 1,7 milliards € (au lieu de 2,2 milliards) et l’espace qui ne perd « que » 10% !

Est-ce grave ?

Raison gardons. Nous sommes en pleine négociation budgétaire. Chacun doit dramatiser pour tenter d’arracher les centaines de millions d’euros supplémentaires sur ‘ses’ priorités. Le chiffre proposé est sans doute insuffisant pour faire face à tous les enjeux auxquels la recherche et développement (R&D) en matière de défense doit faire face. Surtout après des années de serrage de vis. Mais, même raboté, ce budget n’est pas négligeable si on le compare à ce que les États membres dépensent, de façon cumulée, aujourd’hui pour la R&D = pas loin de 9 milliards d’euros par an, selon les chiffres de l’Agence européenne de défense (2), y compris le Royaume-Uni. Cela représente tout de même un sixième du budget des États. Le budget européen même raboté est donc loin d’être négligeable. Avec le Brexit, ce ratio sera encore supérieur. De plus, il faut tenir compte de la R&D ‘civile’ qui a désormais une utilité plus forte pour la Défense, que par le passé (3).

Est-ce à la hauteur des ambitions recherchées ?

Clairement non. L’Europe est aujourd’hui placée face à un choix. Soit elle développe des technologies  autonomes qui, demain, irrigueront le tissu économique. Et elle doit avoir un coup de fouet dans la recherche. Soit elle continue de subir et d’utiliser des technologies venues d’ailleurs (américaines et chinoises aujourd’hui, indiennes ou turques demain) en se contentant d’être un bassin de consommation et de services, sans maitriser les industries et les réseaux.

Quelques questions à poser

L’exportation des armes ?

Développer de nouveaux ‘équipements’ est sans doute important pour l’industrie et les armées européennes. Mais d’un point de vue purement économique, ces matériels ne seront pas rentables à produire sans un vecteur ‘exportation’. Certains industriels le disent franchement (4). Et là on nage en plein tabou : l’Europe doit-elle développer une industrie de défense à l’export ? Quelles règles appliquer ? Peut-on laisser chaque pays ‘bricoler’ sa propre règle ? Faut-il s’inspirer de l’accord franco-allemand pour avoir une règle européenne ? Toute une série de questions se posent que n’ont pas pu ou pas voulu se poser les États européens. Mais ces derniers mois, les exemples se multiplient où une position européenne plus affirmée serait nécessaire : l’Arabie saoudite après l’affaire Khashoggi, la Turquie après l’intervention en Syrie (lire : Embargo sur les armes ou coordination de la politique d’exportation d’armes ? Y voir clair). Les Européens ne pourront plus faire l’économie d’une réflexion et d’une initiative sur le sujet.

Quel est l’objectif de l’industrie de défense ?

On ne peut pas juste accoler l’axiome : industrie de défense + dépenses = protection du citoyen. C’est un raccourci, auquel personne ne peut croire décemment. Ce n’est pas une industrie performante de défense qui fait (automatiquement) la protection du citoyen. Un axiome d’autant plus vérifiable quand on regarde la cinquantaine de projets déposés au titre de la coopération structurée permanente (dont une bonne dizaine ont été soumis à financement communautaire). En ‘off’, des responsables européens reconnaissent ce que chacun peut constater : certains projets n’ont à voir que de façon très lointaine avec les besoins communs.

Une défense pour quoi faire ?

Avoir des équipements modernes, riches de technologies, c’est bien. Mais pour quoi faire ? Quand on voit l’atropisme d’une bonne moitié des pays européens à aller en opération, à risquer la vie de leurs soldats, la question doit se poser. Si on regarde les interventions récentes, on voit que des pays avec des moyens beaucoup plus limités que les Européens (Russie, Turquie par exemple) arrivent à développer des capacités militaires, et surtout à les utiliser, de façon stratégique, pour acquérir un pouvoir de négociation, et un pouvoir tout court sur la scène mondiale ? Tout ramener ainsi à un enjeu budgétaire — dépenser davantage pour la défense — ou techno-industriel est ainsi une erreur. Les Européens devront se poser cette question : la défense, pour quoi faire ?

(Nicolas Gros-Verheyde)


  1. Le marché unique est le troisième secteur visé en termes de pertes en pourcentage (-23%).
  2. Sauf durant les années de crise financière, où ce chiffre tournait autour plutôt autour de 8 milliards d’euros (voire un peu moins).
  3. Le paradigme qui voulait que la R&D de défense irrigue la R&D civile s’est aujourd’hui renversé avec l’arrivée de l’économie en réseau. La ‘défense’ prend tout autant des technologies civiles éprouvée qu’elle transforme, adapte, ‘durcit’ pour ses propres usages, que le contraire.
  4. Lire notamment Entretiens européens de la Défense (2) : Des champions européens, à l’export aussi (O. Martin, MBDA)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).

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