Premières leçons de la ‘crise de Kaboul’ (v2)

(B2) Après l’évacuation un peu précipitée de la capitale afghane pour cause d’avancée rapide des Taliban, on peut tirer quelques leçons à chaud de la réaction européenne. Sur l’anticipation de la crise, la coordination tactique et politique, des imperfections demeurent, et qu’il importe de corriger

Un A400M allemand chargé à bloc au départ de Kaboul (© Bundeswehr)
  • Points dont pourront discuter à loisir les ministres de la Défense de l’UE qui se retrouvent à partir de ce soir à Ljubljana, la capitale slovène, pour leur traditionnelle réunion informelle de rentrée (à l’invitation de la présidence slovène de l’Union)

Une coordination opérationnelle à consolider

Les Européens n’ont pas à rougir du nombre de personnes évacuées par leurs avions. Environ 24.000 personnes selon le dernier comptage de B2, auxquels on peut ajouter les 15.000 assurés par le Royaume-Uni (soit 40.000 au total). Même si l’environnement sur place était « chaotique », mettre en lieu sûr et rapatrier autant de personnes en un temps record, c’est un succès indéniable. Mais la coordination en amont et en aval, entre Européens, reste encore à améliorer.

Beaucoup d’avions…

Les Européens ont mobilisé autant d’avions que les Américains : une trentaine d’avions tactiques et une dizaine d’avions stratégiques, selon notre comptage. S’ajoutent des avions civils mobilisés pour la circonstance (des compagnies LOT, Air Europa, Air Belgium, etc.). Mais cela ne représente qu’un cinquième du total des personnes évacuées. Les autres étant essentiellement évacuées par les forces US.

Trois facteurs tempèrent cette comparaison. 1° Les Européens disposaient en général d’avions plus petits (les C-130 ou A400M emportent moins de personnes qu’un C-17 (sauf les avions en pool au niveau de l’OTAN de la base de Papa). 2° Ils avaient aussi un nombre inférieur de personnes à évacuer. 3° Et, surtout, ce sont les Américains qui avaient la main sur la coordination aérienne et la sécurité à l’aéroport. Mais cela ne dispense pas de se poser la question de cette absence d’efficacité.

un ratio d’utilisation plus faible que les USA

Si les Allemands par exemple ont fait le plein de leurs A400M, d’autres pays sont repartis à moitié plein, voire quasiment à vide. Comme cet avion roumain avec un évacué à bord ! (lire notre récit détaillé : Sauve qui peut. Un pont aérien s’organise pour évacuer de Kaboul ressortissants européens et employés afghan). Heureusement que la situation était, plus ou moins, sous contrôle et que la phase d’évacuation a finalement pu durer presque deux semaines, dans un autre cas de figure, une telle inorganisation aurait été dramatique.

On part en national, on coordonne ensuite

Chaque pays est parti avec ses moyens nationaux et sur les lieux où il avait une certaine connaissance des lieux. Sans aucune concertation. Particularité européenne, les États membres de l’UE n’ont pas réussi — à quelques rares exceptions près — à mettre en place des hubs communs. Entre la noria d’avions militaires qui se posaient à Kaboul et les vols stratégiques pour l’Europe, il n’y avait donc que fort peu de possibilités de mutualiser les vols une fois les ‘évacués’ sortis de la zone de risque. Un non sens.

Trop de hubs

Nous avons ainsi compté pas moins de sept hubs pour les Européens. Abu Dhabi (Émirats arabes unis) pour les Français ; Tashkent (Ouzbékistan) pour les Allemands et Navoi (Ouzbékistan) pour les Polonais ; Islamabad (Pakistan) pour les Belges, Luxembourgeois, Néerlandais et Roumains ; Koweit pour les Italiens ; Dubai pour les Espagnols ; Tbilissi (Géorgie) pour les Polonais et Néerlandais. (NB : ce qui ne facilite pas les synergies, notamment pour les rapatriements stratégiques pour l’Europe). C’est beaucoup. Beaucoup trop ! À revoir…

Un réflexe européen à consolider

Le réflexe européen ne joue pas encore pleinement. Certains pays ont joué beaucoup la carte européenne, évacuant pour le compte d’autres pays ou d’organisations leurs ressortissants (Allemands notamment, mais Belges aussi ou Espagnols). D’autres ont joué une carte assez nationale (France). Ce gros bazar improvisé n’a été un succès en fait que grâce à l’implication des personnels sur place ou dans les capitales qui ont ‘joué du téléphone’ pour se coordonner (et grâce aux Américains). Cela démontre la nécessité d’avoir une coordination ‘consulaire’ plus appropriée : des capitales vers le terrain.

La coordination politique encore timide

Le niveau politique européen a plutôt vite réagi avec une réunion dès le 17 août des ministres des Affaires étrangères de l’UE (suivie le 18 août des ministres de l’Intérieur). Mais aucune des ministres de la Défense. Le dispositif de coordination consulaire IPCR n’a pas très bien fonctionné aux dires de certains connaisseurs. En tout cas, moins bien que durant la crise du Covid-19 (pour le rapatriement des Européens au moment du plus fort de la crise sanitaire au printemps 2020). Il ne manque pas au niveau européen de ‘salle de crise’. Chaque institution en a une (protection civile à la Commission, état-major de l’UE au SEAE, consulaire au Conseil). Mais il n’y a pas de salle de crise taillée pour gérer une crise civilo-militaire. Et le niveau politique reste encore défaillant, plus prompt à réunir et déclamer qu’à décider et gérer.

La défaillance de l’OTAN

Dans ce rapide panorama, la surprise est venue du ‘Bd Leopold’. L’Alliance atlantique, pourtant au premier rang de l’engagement militaire en Afghanistan (ISAF, Resolute Support), s’est fait prendre à revers. La réunion des ministres des Affaires étrangères de l’OTAN n’a ainsi eu lieu que le 20 août, une semaine après le début des décisions d’évacuation. Et trois jours après une réunion équivalente de l’UE ! (lire : Afghanistan. Les ministres des Affaires étrangères de l’OTAN, inquiets, supplient les USA de rester plus longtemps). Aucune réunion des ministres de la Défense. Un véritable trou d’air. L’organisation parait KO debout tout d’abord par la débandade de l’armée qu’elle a soutenue et formée durant près de vingt ans. Le ‘nation building’ à l’otanienne a échoué. La doctrine d’intervention extérieure est mise à mal. L’organisation pourrait devoir se recentrer sur sa fonction première : la défense territoriale de la zone euro-atlantique. Quant au cavalier seul américain, il ramène l’Alliance à ce qu’elle est : une organisation construite à Washington. L’OTAN n’a pas encore vraiment trouvé son équilibre, et son deuxième pilier de stabilité !

Une autonomie stratégique à développer

Cette crise montre, à chaud, que la recherche d’une certaine autonomie stratégique n’est pas juste une lubie politique. C’est une nécessité pratique.

Se préparer à gérer une crise seuls

Si demain, une autre crise se présentait dans une zone où les Américains se désintéressent ou n’ont pas envie de s’engager, les Européens pourront-ils faire le job qu’ont fait les forces US à Kaboul ? La mise en place d’une coordination aérienne pourrait être améliorée en amont, en se reposant sur un EATC élargi ou un CAOC européen ad hoc (1). L’idée d’une force d’entrée en premier ne peut rester éternellement l’objet d’un questionnement politique. Point besoin d’un nombre important. Le chiffre de 5000 militaires est largement suffisant (comme le montre l’engagement US).

Une meilleure anticipation

L’anticipation commune sur la crise n’a pas été parfaitement clairvoyante. Non pas automatiquement faute de renseignements. Mais faute de réelle analyse et de conséquences politiques. La France avait cependant averti — dans une vision jugée alors pessimiste — des faiblesses afghanes et mis en place un premier mouvement d’évacuation, dès juillet de ses ressortissants. Le message n’était-il pas assez clair, pas audible. En fait, les autres Européens (dans leur majorité) ont préféré temporiser, attendant le signal américain. Ils se sont aussi auto-intoxiqués sur la valeur de leurs protégés afghans. Une double erreur… Là encore les Européens doivent apprendre à faire sans les Américains, en créant leur propre ‘Five Eyes’ (2)

Les évacuations d’urgences : un cas d’école pour les Européens

C’est l’option la plus évidente (et la plus facile) dans lesquelles doivent se mobiliser les États membres. Ce n’est pas une possibilité, c’est une obligation, sous forte pression de l’opinion publique. Dans pareille situation, les États sont soumis à forte pression. On l’a vu dans cette crise. Les pays avec une tradition parlementaire ont ainsi, très vite, mobilisé leurs parlementaires pour obtenir l’aval à l’envoi de troupes (Finlande), voire anticipé leurs avis (Allemagne). Et elle est susceptible de se reproduire régulièrement, pour des causes très différentes (coup d’État, catastrophe naturelle, etc.). Les Européens auraient tout intérêt à mieux se préparer.

La fin de la lune de miel avec Biden

C’est la leçon principale au plan politique. Depuis l’arrivée de Joe Biden à la présidence des États-Unis, les Européens étaient tout attentionnés à leur hôte de la Maison Blanche. Rassurés de voir leur bête noire, Donald Trump, quitter le pouvoir, ils voyaient dans le Démocrate leur bouée de secours à leurs différentes incapacités. Le désenchantement est net. Joe Biden, comme son prédécesseur, n’a pas vraiment consulté ni interagi avec ses alliés. Les USA ont fixé le tempo. Et les Européens ont dû suivre. En maugréant parfois (dans une critique à la limite de la mauvaise foi), mais sans possibilité d’agir différemment (ou sans oser le faire). Cœur brisé d’une retrouvaille à peine entamée, les Européens vont devoir regarder la réalité en face : le temps où ils pouvaient s’appuyer à 100% sur le cerveau, les épaules et les jambes américaines est révolu.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Le commandement européen du transport aérien (EATC) à Eindhoven coordonne les moyens d’une demi-douzaine de pays européens (France, Allemagne, Espagne, Italie, Benelux). Le commandement des opérations aériennes de la coalition (CAOC) planifie, conduit et programme les opérations aériennes interalliées. Pour l’Afghanistan, il était basé au Qatar sur la base d’Al Udeid sous responsabilité américaine.
  2. Ce terme reprend la communauté d’échange d’informations et d’analyses mise en place entre les USA, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle Zélande.

Complété sur la partie OTAN et le recentrage sur la zone euro-atlantique

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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