[Enjeux 2021] L’Europe, une responsabilité croissante après ‘l’attentat’ du Capitole

(B2) L’année 2021 n’avait même pas démarré que venait de Washington une nouvelle incroyable, l’invasion du Capitole, le saint des saints de la démocratie américaine, par une bande incontrôlée et violente. Cet évènement peut changer la donne ou, au moins, couronner une évolution déjà engagée

Le coup de froid sur l’Amérique oblige à réflexion (crédit : marine portugaise)

Encalminée par l’épidémie de Covid-19, une bonne partie du monde, et l’Europe en particulier, est comme atrophiée par ce coronavirus qu’elle peine à combattre. Alors que d’autres enjeux courent

Trois leçons de l’attentat du Capitole

Une attaque terroriste

L’attaque contre le Capitole le 6 janvier ne peut être ramenée à une farandole rocambolesque. C’est un évènement majeur à plus d’un titre. Les réactions à chaud en sont un témoignage (lire : Entre consternation et condamnation, les Européens atterrés par ‘l’insurrection’ au Capitole à Washington). Le moment choisi n’est pas anodin : en pleine certification des votes de Joe Biden, ce n’est pas juste une manifestation qui dégénère, mais une volonté délibérée de rompre le processus démocratique. Le mode d’action (plus organisé qu’il en a l’air, et très militaire) peut être assimilé plutôt qu’à un coup d’état, à un acte terroriste visant le siège du pouvoir. Nous sommes face à un évènement similaire à celui du 11 septembre 2001.

La menace d’extrême droite devient principale

Cet évènement clôt, en quelque sorte, la séquence ouverte en septembre 2001, après l’attentat contre les deux tours jumelles à New York et le Pentagone. Non pas que le terrorisme islamiste est éradiqué. Mais parce qu’une menace, tout aussi grande, pèse désormais sur les démocraties. De façon évidente. Une menace de mouvements extrême, de la droite nationale, rassemblant suprémacistes blancs et néonazis. Ce mouvement a toujours été surveillé de près par les renseignements, mais sous-estimé au plan politique. Cependant, il a déjà frappé fort ces dernières années en Norvège, en Allemagne, en Nouvelle-Zélande (1). Et il ne peut être mis à égalité (comme certains observateurs le font) avec l’extrémisme de gauche (qui n’a plus des velléités terroristes ou de coup d’état comme dans les années 1960-1970). Cet extrémisme est complexe car il a des racines profondes au cœur des sociétés occidentales, est empreint de théories du complot voire du négationniste, et n’hésite pas à passer à l’acte contre les communautés juives, musulmanes, étrangères et aussi contre les partis démocratiques (Norvège, USA). Purement endogène, il implique une réaction plus subtile qu’une intervention militaire ou la simple traque de criminels.

La solidité démocratique et militaire américaine atteinte

Outre les conséquences internes, cet acte a des conséquences externes. Les USA, gardiens du temple de la démocratie, sont atteints doublement, dans leur âme et leur honneur, dans leur dissuasion et leur force. Quelle valeur aura demain leur admonestation contre des régimes autoritaires ? Difficile de faire la leçon à la Biélorussie ou l’Iran par exemple… Les USA sont-ils si forts aujourd’hui, alors qu’ils sont incapables de défendre leurs propres institutions contre une horde, qui n’était pas puissamment armée ?  Ces questions peuvent trouver une réponse. Le simple évènement du Capitole est une faille sérieuse.

Un rééquilibrage mondial

Cet évènement sonne aussi la fermeture d’une autre séquence, celle de la toute puissance américaine.

Le multipolaire revient à la charge

La résurgence russe, l’émergence chinoise, suivie de celle de l’Inde, conduit à un rééquilibrage mondial. Moscou, Pékin, et dans une moindre mesure New Delhi ont aujourd’hui les moyens d’une diplomatie mondiale, tout autant que Washington. La question des vaccins contre le Covid-19 sera un test grandeur nature. Un pays a aujourd’hui vraiment le choix de se trouver des alliés si on le menace. La balance faite en Turquie entre OTAN et Russie le prouve. Cela réduit sensiblement le pouvoir extra-territorial américain qu’il s’agisse de la puissance dure (les armées), mi-dure (les sanctions ou les investissements) ou douce (commerce, culture, santé…). On est ainsi à l’aube d’un réel multipolarisme qui n’avait pu éclore réellement à la chute de l’URSS. Ce n’est pas l’évènement du Capitole qui déclenche le mouvement. Il le couronne, un peu comme la glace qui se brise, et révèle l’eau bouillante au-dessous.

Un rééquilibrage de fait entre USA et Europe ?

Dans cette nouvelle configuration, on pourrait assister aussi à une sorte de rééquilibrage naturel entre USA et Europe, que ce soit dans l’exemplarité démocratique ou au sein de l’Alliance Atlantique. L’évènement du Capitole interroge. Et si les USA faisaient défaut ? Et si les Européens ne pouvaient plus compter à 100% sur les USA ? La question revenait de temps à autre durant le mandat de Donald Trump. On pensait la page tournée. L’attaque du Capitole est une preuve que ce ne sont pas juste des questions conjoncturelles, mais une vraie évolution stratégique qui peut (ou doit) se produire.

Pour l’Europe, des responsabilités écrasantes

L’Europe n’a pas, là, quelques cartes à jouer. Elle a de vraies responsabilités. À elle de démontrer que son modèle démocratique, d’équilibre dans la société, de diplomatie mondiale, de maintien de la paix est le plus durable (cf. encadré). À elle de démontrer qu’on peut avoir une voix modérée, sans être faible, sans s’effacer. À elle de négocier fermement, mais sans outrances dans un monde qui, sous le poids de la crise du Covid-19, évolue sous deux tendances contradictoires : repli sur soi et interdépendance plus forte. À elle de surmonter le traumatisme de la perte d’un d’un pays-clés, le Royaume-Uni. À elle de s’intéresser enfin aux affaires mondiales, d’intervenir, sans s’ingérer.

Une quinzaine de zones de crises à suivre de près

Au plan géopolitique, plusieurs processus engagés interrogent car ils sont lourds de conséquences pour les Européens :

  1. La stabilisation de la Libye avec un cessez-le-feu qui devra être consolidé.
  2. Les relations avec la Turquie qui connaissent des hauts et des bas, avec une attitude pour le moins divergente d’Ankara des intérêts européens ces derniers mois (Syrie, Libye, Haut Karabagh, Méditerranée orientale, équipements militaires).
  3. Le conflit au Sahel, avec l’hypothèque qui pèse sur l’efficacité de l’opération française Barkhane, l’engagement des Européens et la transition gouvernementale au Mali (comme au Niger ou au Burkina Faso).
  4. La reprise ou l’abandon de l’accord sur le nucléaire iranien, avec la possible réintégration des USA dans l’accord ou la course en avant nucléaire.
  5. L’aboutissement (ou non) du processus de paix en Afghanistan et le retrait concomitant des pays de l’OTAN du pays, 20 ans après l’intervention de 2001.
  6. La reprise en main de sa propre sécurité par le gouvernement somalien et la diminution des forces sur place (Union africaine, USA, etc.).
  7. La suite du Brexit, avec un Royaume-Uni tenté par la compétition avec l’Europe, mais menacé d’un schisme interne rampant (séparatisme écossais, unitarisme irlandais…).
  8. Le sort des différents traités de désarmement qui sont en voie soit d’abandon (FNI, Ciel Ouvert), soit d’extinction (New Start) (Lire : Du TNP au TIAN, les traités pour le désarmement nucléaire sous la loupe).

Sans oublier

  1. Le conflit en Syrie qui ‘fête’ ses dix ans, avec un Bachar el-Assad toujours en place.
  2. La menace de l’État islamique qui n’a pas été complètement éradiquée au Moyen-Orient, notamment entre Irak et Syrie.
  3. La guerre dans l’Est de l’Ukraine et le processus en format Normandie initié par Français et Allemands qui patine.
  4. La stabilisation au Haut Karabagh conduite par les Russes.
  5. La situation au Moyen-Orient, avec les élections en Palestine en mai et juillet, le rétablissement des relations entre Israël et plusieurs pays arabes ou musulmans (Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc, Soudan) et une (hypothétique) reprise du processus de paix avec Israël.
  6. Le conflit en Éthiopie entre le gouvernement central et sa province Tigray, qui reste pour l’instant limité au plan national mais pourrait déstabiliser une région entière.
  7. La poussée islamiste et terroriste au Mozambique, nouvelle zone de crise.
  8. La situation aux USA, devenus aujourd’hui un foyer ‘potentiel’ d’instabilité.

Rester vigilant face à la crise non prévue

Ceci est ce qui est prévisible. Reste la surprise toujours possible. Les dernières années n’ont pas été avares de ces retournements de situation, de ces conflits qui éclatent ou qui se terminent. Il faut donc garder la porte ouverte à toutes les éventualités et être vigilant. La capacité de réaction aux crises ou aux évènements est un atout essentiel si l’Europe veut rester un acteur majeur. L’Europe est en fait à l’heure des choix : réagir et exister, ou se laisser enfoncer par les crises successives et s’effacer progressivement, lentement mais sûrement, dans ce qui ressemble davantage à une ‘lutte de Sumo’ qu’à une nouvelle guerre froide.

(Nicolas Gros-Verheyde)


Une réflexion sur l’autonomie stratégique

Au-delà des mots, l’Union européenne a entamer une réflexion sur son autonomie stratégique et a commencé à se doter d’instruments. L’établissement d’un dispositif de contrôle des investissements étrangers, comme la discussion autour de la régulation d’internet ou sur la boussole stratégique qui débutent, en témoignent. La mise en place du fonds européen de défense et de la facilité européenne de paix seront particulièrement à suivre cette année aussi.


  1. La liste est longue pour n’en citer que quelques uns : à Oslo et Utøya (Norvège) contre le parti travailliste norvégien et le gouvernement en juillet 2011 (77 morts, 151 blessés) ; à Münich (Allemagne) en juillet 2016 (10 morts, 36 blessés) ; à Finsbury Park (Royaume Uni) contre une mosquée en juin 2017 (1 mort, 10 blessés) ; à Pittsburgh (USA), contre une synagogue en octobre 2018 (11 morts, 1 blessé) ; à Christchurch (Nouvelle-Zélande) contre des mosquées en mars 2019 (51 morts, 49 blessés) ; à Halle-sur-Saale (Allemagne) en octobre 2019 pour la Yom Kippour (2 morts, 2 blessés) ; à Hesse (Allemagne) contre des bars à chichas en février 2020 (11 morts, 6 blessés), etc.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

Une réflexion sur “[Enjeux 2021] L’Europe, une responsabilité croissante après ‘l’attentat’ du Capitole

  • 19 janvier 2021 à 14:52
    Permalien

    Article très intéressant. Merci Nicolas.

    Effectivement, parallèlement au repli sur soi, voire à l’implosion, des États-Unis, et à l’absence de défense militaire européenne, ce sont l’expansionnisme même plus caché de la Chine (Afrique, nouvelle route de la soie, Arctique, Pacifique), la menace russe (Arctique, Biélorussie, Pays baltes et Ukraine, mais aussi Afrique) et l’opportunisme de certaines dictatures (Turquie, par exemple) qui menacent le Monde, en général, et la démocratie et l’Europe, en particulier.
    Dans ce contexte non exhaustif, que devient la Défense européenne, dès le court terme ?
    Car il y a danger imminent!

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