Les fonds européens de défense changent l’ambiance chez les industriels. On se parle ! (v2)

(B2) Le Fonds européen de défense n’est pas encore né que certains effets commencent déjà à se faire sentir. L’ambiance change. Lors d’entretiens informels, avec certains industriels, nous avons pu nous en rendre compte

(crédit : Conference on European Space)

Le budget du Fonds européen de défense est un des points clés de la discussion aujourd’hui et demain entre les chefs d’État et de gouvernement sur le futur cadre budgétaire (MFF) pour 2021-2027 (lire : Le Fonds européen de défense rapiécé. Est-ce grave docteur ?).

On se parle enfin !

Du fait du futur Fonds européen de défense (FEDEF), qui doit entrer en œuvre dans un an — et de son précurseur le Programme industriel de développement de la défense européenne (EDIDP) déjà en place — les industriels ont appris une chose : ils doivent coopérer. Ce n’est pas une question de volonté uniquement. C’est une obligation. Il n’y a pas d’autre moyen s’ils veulent bénéficier des subventions européennes. Et, pour cela, ils doivent dialoguer. Ce qui n’était pas vraiment tout à fait dans le karma des industriels de la défense auparavant. On se parlait, mais la méfiance était souvent là. Grâce au dialogue créé, les industriels reconnaissent l’expertise de leurs concurrents et partenaires. Ils apprennent à se faire confiance.

Le naturel change de camp

Les coopérations nationales, qui étaient encore jusqu’à peu la logique naturelle, perdent la cote. Il est impératif en effet de trouver des partenaires hors de ses frontières. Le Fonds européen défense pose en effet comme condition de réunir des entreprises de différents pays (trois au moins). Mais tout n’est pas gagné pour autant. Les plus petites entreprises doivent jouer des coudes pour s’imposer. La tentation est grande, en effet, chez les plus grosses entreprises de faire jouer leurs filiales, directes ou indirectes, déjà établies dans un autre pays pour remplir les conditions.

Des champions européens

Le risque est ainsi grand de voir les grandes entreprises continuer à gagner du terrain en formant des partenariats entre elles, au détriment des petites et moyennes entreprises (PME). Elles formeraient des champions européens, qui prendrait ‘en otage’ le marché de la défense européenne subventionné par le Fonds… sans laisser de place aux petits. Une crainte chez de nombreux industriels, mais aussi du côté des institutions européennes.

Faire que le FEDEF devienne l’affaire de tous

À la Commission européenne, on ne veut pas utiliser le terme de « champion européen », souvent très utilisé en France, pour se démarquer à l’international. L’implication des PME dans le Fonds est une « question très importante », jauge-t-on au Berlaymont (siège de la Commission). « Il faut faire en sorte que la défense européenne devienne l’affaire de tous ». Les projets candidats « devront intégrer des PME ».

Un défi : le volet acquisition

Une chose manque absolument dans le futur FEDEF : la promesse d’achat et de contrat d’État. Car si l’industrie s’engage dans le développement d’un projet sans contrat final — habituellement passé avec l’État —, ses coûts seront certes compensés par les subventions et il n’y aura pas de perte financière substantielle immédiate. Mais l’effort consacré l’empêchera de se concentrer sur une autre technologie, elle aura donc perdu des ressources et en rentabilité sur le long terme.

Le débouché des marchés de la Commission européenne 

Au cas où les États ne sauraient garantir des contrats aux industriels développant leurs programmes dans le cadre du Fonds, la Commission européenne devrait s’en charger. Elle pourrait ainsi fournir les besoins de ses différentes agences (maritimes, de pêche, de protection des frontières…). Encore faut-il qu’elle joue le jeu. À voir les marchés et tests passés par l’agence Frontex, par exemple pour un drone israélien ou le Reaper américain, on peut en douter… (1)

Vers une communautarisation de la défense européenne 

Par la création du Fonds, au travers duquel la Commission européenne finance les projets d’armement, on assiste à un transfert de l’expertise industrielle des capitales vers le Rond point Schuman. C’est lent, invisible. Mais cela ouvre certainement une porte à la communautarisation d’une relation jusqu’ici exclusivement intergouvernementale. (2)

(Aurélie Pugnet)


Dans les ministères aussi l’ambiance change

Cette évolution se reflète au sein même des ministères de la Défense (ou MOD dans le jargon otanien ou européen). Ils commencent « à s’organiser, à penser ‘Europe’ » raconte à B2 un fin observateur de la situation. L’objectif est très concret : pouvoir être performant lors des appels à propositions de la Commission européenne pour glaner des financements européens.

C’est un vrai changement de culture dans des institutions organisées de façon traditionnelle autour d’une pensée nationale, voire de l’OTAN. Après quelques réticences, la France s’est mise au diapason. Et la direction générale de l’armement (DGA) est désormais « au taquet » pour reprendre une expression favorite dans le milieu de la défense.

Quelques petits pays le font plutôt bien selon nos informations (ex. Estonie, Roumanie, Bulgarie par exemple). Mais cette transformation, ce ‘shift‘ n’a pas eu lieu partout. C’est le cas par exemple des Néerlandais qui reste avec un logiciel très ‘otanien’ et ont un peu de mal à s’adapter.

(NGV)


  1. Lire : Frontex : quels drones aériens pour surveiller les frontières maritimes ? et Les curieux achats de drones de Frontex
  2. Lire : La défense, une compétence intergouvernementale qui se communautarise ? (v2)

Papier mis à jour début mars avec l’encadré sur les ministères de la défense

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