EUFOR RCA : Laurent et Jean-Yves rappellent les Européens à leurs responsabilités

Les Français et Africains un peu seuls en Centrafrique. Européens trainaillent (Crédit : DICOD / Ministère Fr de la Défense)
Les Français et Africains un peu seuls en Centrafrique. Européens trainaillent (Crédit : DICOD / Ministère Fr de la Défense)

(BRUXELLES2) Les ministres français des Affaires étrangères et de la Défense viennent de publier un communiqué pour le moins inhabituel. Une forme de rappel à l’ordre à leurs collègues européens, sur la lenteur de mise en place de l’opération européenne EUFOR RFA.

Mobilisez-vous !

« L’Union européenne s’était engagée, le 10 février 2014, à déployer une opération militaire en soutien aux efforts internationaux pour stabiliser la RCA. A ce jour, en dépit des contributions annoncées par quelques États européens, force est de constater que le compte n’y est pas » expliquent Laurent Fabius et Jean-Yves Le Drian. Et de lancer un appel en forme d’avertissement. « Si un effort supplémentaire n’est pas réalisé très rapidement, il ne sera pas possible de lancer, comme prévu, cette opération indispensable la semaine prochaine. » Mobilisez-vous lancent-ils : « L’Union européenne doit assumer ses responsabilités en matière de sécurité internationale. La France appelle vigoureusement ses partenaires à s’en donner les moyens. »

Pas encore tous les moyens pour lancer l’opération

Peu avant un haut diplomate européen avait, à plusieurs journalistes (dont B2), confirmé les informations données par B2 en primeur dès jeudi, et la difficulté de la génération de forces. « Pour le moment, effectivement, le commandant d’opération a estimé qu’il n’avait pas encore tous les moyens pour lancer l’opération ». Et d’ajouter : « Ce n’est pas les moyens humains qui manquent — le commandant d’opération a les hommes suffisants pour lancer l’opération, quitte à monter ensuite en effectif. Ce qui manque ce sont des équipements et de la logistique. C’est cela qu’on doit continuer d’obtenir des Etats membres. »

Mais il a aussi relativisé la difficulté. « Il y a pour le moment un report. Ce n’est pas plus que cela. (…) Ce genre de questions s’est posée dans le passé. Par exemple pour l’opération au Tchad (NDLR en 2008, EUFOR Tchad), nous avions rencontré les mêmes problèmes. Et ce qui avait permis de sortir d’affaires, c’est qu’un Etat membre avait apporté l’appoint (NDLR : la France). Cette fois ce même Etat membre est déjà occupé en République centrafricaine et ne peut apporter l’effectif nécessaire. »

Commentaire : ces informations venant à la fois de Paris et de Bruxelles confirment la justesse de notre papier 🙂 qui a été le premier à révéler le problème et a inspiré apparemment plusieurs autres journaux ou agences de presse. Lire : EUFOR Rca enlisée dans des questions logistiques. Au-delà de ce petit satisfecit personnel (et à la petite équipe de B2), quelques remarques.

Comparaison n’est pas raison…

• Le calendrier prévu est « éclaté« . Alors que jusqu’au 20 février, tout semblait possible, le planning de montée en puissance a été grippé et la décision de lancement retardée. Tout était prêt. Du moins au point de vue juridique et politique. Ainsi la décision de lancement – que B2 a pu lire – était écrite, distribuée aux Etats membres et prévoyait explicitement la date du 17 mars pour le lancement de l’opération !

• Si on peut comparer EUFOR Tchad RCA 2008 et EUFOR RCA 2014 dans le type de mission (interposition), la zone géographique (Rép. centrafricaine) et leur caractère militaire, la comparaison s’arrête là. Entre EUFOR Tchad RCA 2008 où il fallait trouver près de 4000 hommes pour occuper une zone quasi-désertique, loin de toute infrastructure urbaine (il avait fallu construire une partie du tarmac aéroportuaire à Abéché), sur deux pays (Tchad et République centrafricaine), avec une distance entre les différents bataillons déployés de plusieurs centaines de km, sur une durée d’un an et EUFOR RCA 2014, où il s’agit de mobiliser 600 hommes autour d’un aéroport et dans sa contiguité urbaine, dans une zone déjà « reconnue » et  « déblayée » par d’autres forces européennes (les Français de Sangaris) et africaines (Misca), sur six mois ! Il y a une nette différence…

• Soyons concrets ! Ce qui manque aujourd’hui c’est quelques rotations d’avions Europe-Bangui et « un peu de logistique. « Quelques chauffeurs de camions ! » comme l’a confié à B2 un officier. Donc pas grand chose finalement.

• Se retrouver 6 ans après dans des difficultés identiques, révèle bien quand même toute les difficultés européennes à assumer son rôle politique et son rang international. Les ministres français ont raison de le rappeler. Comment peut-être crédible aujourd’hui, si on n’est pas capable de tenir ses promesses internationales ? Mais les Français auraient tort de pousser un cocorico. La faiblesse de l’Europe est aussi la faiblesse de la France.

Qui est responsable de cette situation ?

On peut en chercher de multiples causes. Et chacun présentera bien sûr sa version. Je cernerai trois-quatre causes.

1° La France a un peu cherché à faire cavalier seul, au début, n’appelant en fait les Européens qu’à contribuer à Sangaris, avant de transformer son message et d’européaniser la mission française. Cela a mis un peu de confusion au départ.

2° Les Européens n’ont pas vraiment montré un enthousiasme délibéré. Les Britanniques fidèles à eux-même ont fait les matamores mais se sont très vite dégonflés. Les Allemands ont joué le service minimum. Les Italiens, Néerlandais, Belges ont fait répondre qu’ils étaient occupés ailleurs. Et nombre de pays ont tergiversé, à l’image des Polonais – une fois oui, une fois non, puis oui peut-être et non peut-être !

3° On ne peut pas dire que la Haute représentante de l’UE, Catherine Ashton, ait mis son poids dans la balance, ni poussé les Etats dans ces retranchements. Une simple lettre (tenue très discrète jusqu’à que B2 le révèle) que des contacts téléphoniques ou un communiqué public. La Haute représentante ne s’est en aucune façon appuyé sur l’opinion publique et les médias pour « pousser les feux » (contrairement à ce qui s’était passé en 2008 !). Ainsi aucun avertissement, aucune information n’est parvenue à la presse – de manière officielle voire officieuse – qu’il y avait un problème. La tenue d’une énième conférence de génération de forces a été faite le plus discrètement possible.

4° L’éloignement. La Centrafrique c’est loin. Les enjeux paraissent si peu saisissables aux yeux de nombre d’Européens. Et la crise ukrainienne, intervenue entre eux, a davantage mobilisé les forces politiques et l’attention des médias. Il y a là un zapping inquiétant au point de vue stratégique. La politique de sécurité européenne devrait réussir à s’abstraire de certaines contingences d’actualité pour au besoin « forcer » l’actualité. D’autant que ce qui est en jeu est tout de même une situation inextricable de violences au sein de la population dans une situation « proche du génocide ».

(Nicolas Gros-Verheyde)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).