L’achat des talibans, une vieille pratique…

(BRUXELLES2 / A La Réunion) Hervé Morin, le ministre de la Défense, a démenti, samedi dans l’avion qui le menait dans l’Océan indien, les pratiques « d’achat de la paix » en Afghanistan. Le Times vient en effet, de « révéler » que les Italiens avaient payé les Talibans pour avoir la paix. Quand ils ont quitté la zone la laissant aux Français, ils n’en auraient pas averti ceux-ci. Selon le journal britannique,  l’embuscade fatale à dix soldats français en août 2008 dans la vallée de l’Ouzbine, à l’est de Kaboul, résulte de cette pratique, et de cette ignorance de cette pratique, les taliban décidant de faire payer aux militaires présents (les Français) l’absence de respect d’un « accord ».

Encourager le développement Oui, payer les Talibans non. Lors de son déplacement qui le mène de Paris dans l’Océan indien, le ministre de la Défense est donc venu vers l’arrière de l’avion à la rencontre des journalistes qui l’accompagnaient pour faire le point. « De telles pratiques seraient tellement contraires à l’honneur et l’idée de ce qu’on peut faire d’une armée, à l’éthique. » a-t-il souligné. Il a tenu à distinguer deux choses : « Il y a un dialogue avec les maleks, les chefs de clans. C’est une chose de mettre en place une collaboration, avec en fait les maires des villages, pour construire une coopération et stabiliser une vallée, c’est une pratique normale. Mais payer des talibans serait un signe qu’on n’est pas capable de remplir notre mission. » Il a reconnu cependant qu’il existait des financements indirects. « Nous ne sommes pas une armée d’occupation, nous participons à la construction d’un pays. Faire travailler entreprises et population locales pour qu’un cercle vertueux se mette en route, c’est absolument nécessaire. Construire une relation est nécessaire pour que les gens saisissent la reconstruction du pays. » Et concernant la présence d’hommes armés, il a expliqué : « Ce que je vois des hommes et des femmes qui assurent, éventuellement, la protection des entreprises. Mais de là à avoir des gens armés juste pour çà. Payer les talibans, non. » Il a conclu en estimant « Il n’y aura pas de victoire militaire en soi. C’est la confiance retrouvée de la population qui fera pression sur les talibans ».

Une pratique ancienne. Il est de notoriété publique que comme le disait le chef des opérations spéciales contre le terrorisme, Hank (cité par Bob Woodward : Bush s’en va-t-en guerre) : « l’argent parlait en Afghanistan ». « Les seigneurs de la guerre ou les sous-commandants – avec leurs douzaines ou leurs centaines de combattants pouvaient être achetés pour la somme modeste de 50 000 $ en liquide. Si nous savons y faire, nous pouvons acheter bien plus de talibans que nous ne devons en tuer. » « La CIA pourrait fournir de l’argent pour acheter de la nourriture, des couvertures, des équipements contre le froid et des médicaments (…). L’aide humanitaire servirait la cause américaine. » Les Américains ont ainsi largement arrosé le pays et gagné la (première partie) de la guerre de 2001. Bob Woodward parle de 70 millions de $ distribués par la CIA ont certainement remplacé plusieurs centaines d’hommes qu’il aurait fallu engager et faciliter la victoire à l’époque. Elles ont cependant conforté une habitude : si tu veux la paix, tu payes.

Commentaire. On ne peut donc que s’étonner de l’atmosphère de vierges outragées de certains responsables politiques devant cette pratique. De plus, quand on parle de développement d’un pays, il est évident qu’il y aura des « flux financiers » en direction de la population, y compris de personnes proches de la rebellion. C’est le but même de l’action civile en zone de conflit : acheter la paix, convaincre les populations qu’elles ont plus à gagner dans la paix que dans la guerre. Soutenir qu’il faut davantage promouvoir le développement sans en accepter le corollaire me paraît donc un peu utopique et surtout contradictoire. D’un point de vue, plus conjoncturel, on peut aussi se poser la question de l’intérêt de « sortir cette affaire maintenant ». Est-ce proprement un règlement de compte intra-italien ? On peut en douter : la fuite venant du Times et non d’un journal italien. C’est d’ailleurs un questionnement des Etats-Unis qui met le doigt sur la question en
interpellant les Italiens sur cette pratique. Y-a-t-il volonté des alliés de mettre la pression sur le gouvernement italien et de semer un peu la gêne entre les deux capitales, Paris et Rome ? Sans aucun doute…

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).