Jeff…

(B2) Nous ne verrons plus Jeff, bondir sur les baffles d’une scène, projetant sa casquette en l’air, ou promenant son chapeau élégant dans les rues de Bruxelles. Jeff Bodart, un des chanteurs belges francophones les plus talentueux de sa génération, n’est plus. Terrassé par un accident vasculaire cérébral, il y a quelques semaines, dans la maison de ses parents, il ne s’est pas relevé. A 44 ans, sa « carcasse » est partie rejoindre les « canadairs ». Comment le définir ? rocker certainement, chanteur à textes sûrement, de variétés également, il était tout çà incontestablement. Son cinquième, et dernier, album « “Et parfois, c’est comme ça  » était à peine sec. Et la tournée venait tout juste de commencer – au Botanique de Bruxelles en février dernier. Une tournée où on voyait moins le voltigeur et davantage le poète. L’ange bondissant, empreint d’un tel dynamisme sur scène, qu’il était impossible de ne pas résister, avait opté pour un registre, sinon intimiste, moins extravagant. Mais il avait gardé toute sa chaleur…

Tour à tour adulé ou ignoré, arpentant ces montagnes russes de la célébrité qui ont noyé plus d’un artiste, Jeff Bodart a toujours gardé cette lucidité, et surtout le grain d’ironie qui était sa marque de fabrique. Se moquant de lui-même et de son métier — « Pas vraiment un boulot, un hobby de luxe » —, sa gentillesse, sa modestie ne l’empêchait pas de porter un regard acéré sur le milieu dans lequel il évoluait et les maisons du disque « qui essaient d’avoir des sous en dégraissant au maximum ». Mais en même temps, il ne se reconnaissait pas le talent de passer de l’autre coté. « Quand voit comment le single « Boire boire boire » (de son avant dernier album) a marché du feu de Dieu, alors que pour moi, ce n’est pas… le meilleur titre de l’album, c’est… fou » assurait-il. Et d’ajouter : « Donne-moi les clés d’Universal, je la coule en 15 jours, bien plus vite que Messier » !

Saltimbanque il était, jusqu’au bout, et se refusait à entrer dans le cycle classique, pourtant bien rodé de l’album tous les trois ans – un an d’album, un an de promo, un an pour se ressourcer – « Ce n’est pas suffisant ! Je préfère  avancer, faire régulièrement des nouveaux trucs, que des temps morts entre disques, il faut avancer, avancer… la vie est trop courte. » nous avait-il confié dans un entretien au bar de la piscine, près de son studio préféré d’enregistrement.

(NGV)

Crédit Photo : © Ngv

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).