L’Europe doit acquérir sa souveraineté technologique

(B2) La souveraineté technologique est une des notions clés dans le programme de la nouvelle Commission. Un concept vague, certes. Mais qui a le mérite d’être à la fois ambitieux et plutôt consensuel. Et, surtout, en ligne avec les nouvelles réalités technologiques et géopolitiques. Sa mise en œuvre sera cruciale pour la sécurité de l’Europe, c’est le point de vue défendu par Burkard Schmitt, un expert du domaine, directeur ‘sécurité et défense’ à l’ASD, l’association des industriels de la défense et de l’espace

(crédit : Commission européenne/Cristof Echard)

La technologie est de la géopolitique

Nous vivons dans un monde qui change. Des changements géopolitiques, avec l’émergence de la Chine comme nouvelle puissance mondiale, d’un côté. La mise en question des relations entre Europe et les États-Unis, de l’autre. Des changements technologiques aussi, avec la prochaine révolution numérique et l’apparition de nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle, le Quantum computing, etc. Ces deux niveaux sont étroitement liés, comme la discussion sur la 5G le montre. « La technologie est de la géopolitique », comme le disait le Britannique Julian King, l’ancien commissaire européen chargé de l’Union de la Sécurité.

Un changement de paradigme

L’expression de cette réflexion est l’idée de la souveraineté technologique qui a fait l’apparition avec l’arrivée de la nouvelle Commission européenne. Ce concept représente un véritable changement de paradigme et sera clé pour assurer la sécurité de l’Union européenne et de ses citoyens.

Certes, le terme reste générique. Toutefois, il exprime bien deux aspects fondamentaux. Premièrement, les nouvelles technologies numériques sont d’importance stratégique car elles vont déterminer non seulement la prospérité, mais aussi la sécurité de notre continent. Deuxièmement, le XXIe siècle sera numérique dans tous ses aspects, y compris les domaines de souveraineté comme la défense, la sécurité et l’espace. Cette importance du numérique, et son lien avec la défense et l’espace se reflètent aussi dans le portefeuille du nouveau commissaire pour le marché intérieur, Thierry Breton.

Le stop à la dépendance technologique

Selon Thierry Breton, la souveraineté technologique n’est pas un concept protectionniste. C’est la volonté de ne pas dépendre complètement de sources non-européennes pour les technologies stratégiques. Pour les technologies qui déterminent la position géopolitique de l’Europe, on devrait disposer aussi de fournisseurs européens.

L’expression d’une telle volonté au niveau européen marque un changement politique considérable. Jusqu’à présent, la dépendance technologique était plutôt un non-sujet pour la plupart de nos États membres, mais aussi pour les institutions européennes :

  • Dans le civil, l’ouverture des marchés était le principe de base et non-controversée, y compris dans la recherche et le hi-tech ;
  • Dans la défense, la dépendance des États-Unis était plutôt confortable, au moins jusqu’aux incertitudes créées par l’administration Trump ;
  • Dans la sécurité, la technologie était considérée comme une quantité négligeable. Aucune culture capacitaire ou technologique s’est développée, les achats se sont faits n’importe où pour satisfaire des besoins immédiats, et selon le seul critère du prix le plus bas.

Une rupture silencieuse

Le terme ‘souveraineté technologique’ marque une rupture par rapport à ce laxisme à l’européenne. Et le fait qu’il soit utilisé aujourd’hui dans le discours européen sans faire scandale est tout à fait remarquable, parce qu’il montre une sensibilité nouvelle en Europe et à Bruxelles.

Dans un monde où tout devient numérique

Deuxième aspect important : Le terme ‘souveraineté technologique’ s’applique d’abord à la nouvelle génération des technologies numériques qui sont d’origine civile. L’importance stratégique de ces technologique résulte non seulement de leur application à la défense ou le spatial (domaine classique de la souveraineté), mais aussi de leur omniprésence dans nos sociétés. Dans un monde où tout devient numérique, c’est celui qui contrôle les données et les réseaux qui contrôle notre vie, nos infrastructures, nos entreprises et nos institutions.

Autrement dit : les enjeux de la souveraineté se multiplient, et nos vulnérabilités aussi. Maitriser les nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle, cloud et quantum computing, ou bien le 5G et ses composants, n’est pas seulement une question économique mais surtout stratégique.

Une stratégie industrielle de sécurité pour renforcer la base technologique

Cibler les investissements

Face aux méga-investissements des hyperpuissances américaines et chinoises, l’Europe n’a pas les moyens de se lancer dans une course technologique tous azimuts. Elle doit bien cibler ses investissements et réfléchir où mettre ses ressources.

Pour y arriver, il faudrait faire une analyse systématique de la dimension sécuritaire des technologies, y compris dans les politiques qui semblent à priori non pertinentes pour la sécurité, comme le Green Deal ou l’Europe numérique. Il faut éviter de répéter l’expérience 5G, où l’on ne se rend compte que juste avant le déploiement de la technologie qu’il peut y avoir un problème de sécurité. En même temps, il faudrait prioriser l’application de ces technologies aux domaines particulièrement sensibles, à savoir la défense, la sécurité et l’espace.

Intégrer l’ambition technologique dans la politique industrielle

Enfin, et surtout, il faut intégrer l’ambition technologique dans une vraie politique industrielle de sécurité. Théoriquement, l’Union a tous les moyens à sa disposition pour une telle politique : Elle a des agences et de programmes pertinents, mais elle ne les utilise rarement comme instruments pour soutenir la base industrielle et technologique de sécurité en Europe.

Financer la recherche ne suffit pas, il faudrait mobiliser l’ensemble des outils pertinents et les orchestrer par une stratégie globale et ambitieuse qui soutient l’ensemble de l’écosystème et couvre l’ensemble du cycle industriel. Les éléments existent ou sont en préparation — il est temps d’y ajouter de la cohérence et les mettre au service de l’idée de la souveraineté technologique.

Burkard Schmitt, directeur ‘Défense et Sécurité’ à l’ASD (AeroSpace and Defence Industries Association of Europe)

L’auteur exprime ici ses points de vue propres. Titres et intertitres sont de la rédaction.

Rédaction de B2

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