Pour les Européens, des leçons à tirer de la crise ukrano-russe. Merci Poutine ?

Les ambassadeurs de l'Union européenne et de l'OTAN, en réunion de "crise", mercredi, à Bruxelles (Crédit : Conseil de l'UE)
Les ambassadeurs de l’Union européenne et de l’OTAN, en réunion de « crise », mercredi, à Bruxelles (Crédit : Conseil de l’UE)

(BRUXELLES2) Dire merci à Poutine pourrait être provocateur effectivement aujourd’hui au moment où le président russe a lancé des forces armées « non badgées » occuper à pied le terrain en Crimée. Mais l’Europe peut dire merci d’une certaine façon à la Russie. Car l’intervention russe en Crimée, pour être condamnable et condamnée, sonne comme un singulier rappel à la réalité.

Un message à l’Union européenne

Via la Crimée, Moscou envoie aujourd’hui à l’Union européenne le même message qu’elle avait envoyé à l’OTAN via l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie (Lire : Attention frontière ! La Géorgie gagne l’Europe, l’Ossétie s’en détache). Les pays qui bordent la Russie ne sont pas destinés à devenir membres de l’OTAN (message 2008) ni de l’UE (message 2014).

Les Européens ont joué avec le feu en croyant pouvoir signer un accord d’association et un accord de libre circulation, en toute quiétude, sans susciter aucune réaction. Un accord perçu à Moscou comme étant un premier pas vers l’adhésion à l’Union européenne (ce qu’avaient d’ailleurs dit clairement les dirigeants lituaniens et polonais) et le signal d’un nouveau rétrécissement de son influence, et de son espace qu’elle estime vital. Les Européens n’ont cependant pas tenu compte de ceux-ci, soit volontairement, soit involontairement, leurrés qu’ils pouvaient être par des signes, apparemment conciliants des responsables de la diplomatie russe.

Un certain dédain

Les Russes ne sont pas fait faute cependant d’envoyer plusieurs avertissements ou propositions aux Européens, directes ou indirectes. Ils avaient notamment proposé un partenariat de sécurité. UNe proposition Medvedev, faite à Berlin en 2008. L’idée a été reprise mais très mollement (lire aussi : L’UE et la Russie créent un groupe de travail sur la sécurité. Détails et Un comité de sécurité UE-Russie plaide le triangle de Weimar). Plus récemment, Moscou a demandé, sur tous les tons, d’organiser un trilogue sur l’Ukraine avec l’Union européenne. Cette main tendue était certes pleine de… sous-entendus. Mais le refus des Européens, assez dédaigneux, qui n’ont même pas envisagé d’en discuter, a été remarquable et provocateur. Ajouté à cela la proclamation de l’indépendance au Kosovo en 2008 — soutenue à bout de bras par les Etats-Unis et le Royaume-Uni — et surtout l’intervention en Libye en 2011 sur la base d’une résolution des Nations-Unies, arrachée plutôt que négociée, la coupe semblait pleine au Kremlin. Le positionnement très dur du gouvernement russe sur la crise syrienne a été révélateur. Comme la publication toute récente des conversations des diplomates européens et américains, qui a sonné aux yeux de certains observateurs (dont B2), comme un autre avertissement. Un retour à des pratiques qui semblaient oubliées, car datant de la guerre froide, mais ont toujours persisté de façon plus ou moins discrète. Et aujourd’hui dans la crise ukrano-russe, on retrouve des fondamentaux de la guerre froide : présence militaire, discours autistes (de part et d’autre), propagande, révélations d’écoutes, etc.

Une réflexion sur la politique russe

Paradoxalement, même s’il ne faut pas se réjouir de la situation très tendue en Crimée et à l’est de l’Ukraine, ce raidissement du pouvoir russe a des vertus que les Européens ne devraient pas renier. D’une part, il oblige l’Europe à un aggiornamento sur sa politique à l’égard de la Russie. Un sujet qui a toujours suscité des divisions au sein des pays européens et devrait encore en susciter quelque temps, tant les histoires et les parcours sont différents. Entre ceux qui tiennent la Russie pour un ennemi juré, un allié stratégique, un voisin encombrant ou un partenaire utile, il y a des divergences. Les Européens vont aussi devoir revoir, rapidement, leur politique sur le voisinage oriental, et définir également, de façon indirecte, leurs frontières.

Autonomie énergétique

Enfin certaines notions — évoquées au dernier sommet européen de décembre (consacré à la défense), — comme l’autonomie stratégique qui paraissaient alors plutôt théoriques devraient recouper très vite des enjeux pratiques. Cela commence par l’autonomie énergétique – qu’il va falloir accélérer. Le développement des énergies renouvelables n’étant pas seulement un « luxe » environnemental mais aussi une nécessité stratégique.

Et autonomie stratégique

Cela pourrait être suivi d’une réflexion à tous les niveaux de cette autonomie : sur les matières premières notamment mais aussi les relations financières, sur la présence en mer également (la stratégie maritime). Il faut réfléchir au degré d’interdépendance que l’on peut accepter d’un Etat – comme la Russie – qui ne rechigne plus à utiliser la force quand cela le sert. Mais il faut aussi avoir à l’esprit une notion. Les économies sont, en effet, davantage imbriquées que durant la guerre froide. C’est une des grosses différences entre aujourd’hui et les années 1980. Et il parait difficile aux uns comme aux autres de revenir en arrière, totalement.

La double face des sanctions

Représentant environ 7% des exportations et 12% des importations de biens de l’UE28, la Russie est le troisième partenaire commercial de l’UE28, derrière les États-Unis et la Chine. Et elle représente un débouché pour les produits manufacturés de plusieurs pays (Allemagne, mais aussi Pologne, Pays-Bas, Italie, Royaume-Uni…). Y compris en matière militaire (lire : Le Russe achète, les Baltes râlent, la France philosophe). Hasard du moment : le Vladivostok, navire construit par les chantiers de St Nazaire, sur le modèle du BPC Mistral, vient de faire sa première sortie en mer… hier. La notion de sanctions économiques devient ainsi une arme à double tranchant. Il ne faudrait pas en abuser au risque de provoquer, en retour, une nouvelle crise financière ou économique, face aux banques engagées en Russie ou en Ukraine, par exemple. La Russie n’est plus une superpuissance. Mais croire pouvoir prendre des sanctions sans en susciter des mesures de rétorsion, c’est s’illusionner aussi sur sa propre force.

La défense européenne

Enfin, il va falloir accélérer la réflexion sur la défense européenne. Dépenser davantage parait difficile en ces temps de restriction budgétaire. Il va donc falloir abandonner certains leurres internes, comme l’autonomie stratégique et militaire de chaque pays européen. Les armées d’opérette sont terminées. Il va falloir coopérer davantage en rendant les forces militaires un peu plus efficaces, et opérationnelles, notamment dans certains domaines moins matériels : le 2.0, le cyber, le PsyOps, le renseignement, etc. Ce qui suppose aussi d’avoir quelques moyens notables (drones, satellites, communications, …). Cela risque d’être douloureux dans plusieurs pays : il va falloir réduire le personnel pour investir dans un peu plus de technologie. Il va falloir aussi revoir nos politiques. La « petite course à la culotte » entre l’OTAN et l’UE va devoir trouver une porte de sortie. Cette crise le montre, les deux organisations sont d’une certaine façon, nécessaires. Et réserver le hard à l’une et le soft à l’autre n’est pas automatiquement une saine répartition.

Bref, encore un petit effort, M. Poutine… Et vous allez forcer les Européens à accomplir sur l’Europe politique les quelques pas qu’ils rechignaient encore à accomplir auparavant.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire aussi : Quelques leçons de la crise ukrainienne

A relire : Conception russe du droit à l’autodétermination, selon Gorbatchev (lecture)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).