(B2) Il y a comme un problème à la direction de l’opération européenne de stabilisation en Bosnie-Herzégovine. Le général commandant EUFOR Althea, un Autrichien, a pris position de manière étrange sur la situation politique dans le pays.

Pas de menace militaire

Dans une interview au quotidien autrichien Der Standard donnée début novembre, le commandant de la force EUFOR Althea à Sarajevo, le général autrichien Alexander Platzer, a livré sa propre analyse du terrain. Au plan militaire, il ne voit « fondamentalement aucune menace militaire classique » face aux velléités séparatistes de Milorad Dodik et de la Republika Srpska. Mais il est presque d’accord aussi avec le dirigeant serbe sur le plan politique. « L’armée commune n’est pas ancrée dans l’accord de paix de Dayton. À l’époque du traité de Dayton, nous avions trois armées basées sur l’ethnie. L’armée commune a alors été créée sur la base d’une volonté nationale », ajoute-t-il. La seule réserve pour lui est d’ordre technique : « cela n’a aucun sens d’un point de vue structurel ».

Une proximité avec les thèses de Dodik

Un point de vue qui détonne dans le panorama explosif de la Bosnie-Herzégovine aujourd’hui. Certes l’armée commune n’est pas formellement reconnue dans l’accord de Dayton. Mais elle est inscrite dans les décisions postérieures. De plus, elle constitue un élément intrinsèque de la stabilisation en Bosnie-Herzégovine. Cette position intervient pour le moins en contrepoint de la position européenne et ressemble étrangement à épouser les thèses du dirigeant serbe de Bosnie, Dodik, qui a qualifié ses récentes annonces de « retour à l’Accord de Dayton original ».

Un retour à un passé dangereux

Si les projets annoncés étaient mis à exécution, « les militaires résidant en Republika Srpska se retireraient des forces armées de la Bosnie-Herzégovine, les installations des forces armées situées sur le territoire de l’entité passeraient sous le contrôle de la Republika Srpska et l’armée de la Republika Srpska serait rétablie, manifestement en y intégrant le personnel issu des forces armées de la Bosnie-Herzégovine. Une telle mesure nous ramènerait quinze ans en arrière dans le seul domaine de la réforme de la défense, et encore plus loin dans le passé pour ce qui est du renforcement de la confiance et de la sécurité », dénonce le haut représentant de la communauté internationale, l’Allemand Christian Schmidt.

Une sécession qui ne dit pas son nom

Celui-ci critique d’ailleurs violemment à la fois la volonté des Serbes de Bosnie, comme leur phraséologie de retour à l’accord de Dayton Original. C’est un « terme inadapté sur le plan politique et fondé sur des interprétations erronées » de la Constitution de la Bosnie-Herzégovine. « Cette politique vise [en fait] à défaire nombre des réformes mises en œuvre de haute lutte au cours des 26 dernières années, en vue non pas de respecter strictement la lettre de l’Accord-cadre général pour la paix, mais de revenir à la situation qui prévalait sur le terrain avant la mise en œuvre de l’Accord de paix de Dayton. » En bref, « M. Dodik cherche à obtenir que la Republika Srpska s’affranchisse de l’ordre constitutionnel établi en vertu de l’annexe 4 de l’Accord-cadre général et cesse de participer à la mise en œuvre du volet civil de l’Accord prévue à l’annexe 10. Il s’agit là d’une sécession qui ne dit pas son nom », écrit le haut représentant dans son dernier rapport publié fin octobre.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Commentaire : plus qu’une erreur, une faute !

On ne peut qu’être étonné (le mot est faible) par ce type de propos, dans la bouche d’un militaire à la tête d’une opération de stabilisation, qui agit dans un cadre mixte (OTAN-UE), dans un des pays les plus fragiles et sensibles du continent européen. On est à la limite du dérapage incontrôlé.

Est-ce un tournant de la doctrine européenne ? Nous avons posé la question. Non, nous a-t-on assuré du côté européen. L’Union européenne reste attachée aux structures communes de la Bosnie-Herzégovine. Du côté de l’OTAN, c’est encore plus clair : il faut « soutenir fermement les structures étatiques unies et les forces armées multiethniques du pays ». Le secrétaire général de l’OTAN l’a rappelé vendredi (25 novembre) en prélude à la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Alliance à Riga.

Est-ce un avis personnel ? Ici, le général Platzer semble avoir édicté un commentaire, davantage personnel et très politique. Les thèses qu’il défend sont très proches de celles défendues par le groupe I&D (Identité et démocratie) au Parlement européen. Peu étonnant. Le caractère militant du général auprès du mouvement d’extrême-droite FPÖ est de notoriété publique. Tant qu’il ne déborde pas dans la sphère professionnelle et militaire, cela ne devrait pas poser de problème. Là on peut se poser vraiment la question. Un simple militaire qui profèrerait de telles opinions pourrait-il rester en poste ? Pas sûr. Quand il s’agit d’un commandant de force de l’UE (et de l’OTAN), il y a un fait : un clair manquement à la ligne politique.

La sanction devrait être immédiate et exemplaire. Pour reprendre la célèbre phrase de Jean-Pierre Chevènement, quand il a décide de quitter le gouvernement en 1983 : « Un ministre de la défense, cela ferme sa gueule ou ça démissionne ».

(NGV)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

3 thoughts on “Le général commandant la mission de l’UE en Bosnie dérape. Peut-il rester en poste ?

  • 29 November 2021 at 14:46
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    Peut-être sait-il de quoi il parle, lui ? Étant sur le terrain… La Bosnie-Herzégovine est-elle viable comme pays, à part coûter un bras à l’Europe ?
    Ou peut-être pas ?
    Quel est l’avenir de ce pays (et du Kosovo), à long terme ? Être en paix et prospère dans 90 ans ?

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  • 29 November 2021 at 17:29
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    Un général peut-il s’exprimer quitte à déclarer que la fédération de Bosnie – Herzégovine est un montage artificiel qui ne tiendra pas la route ? A mon avis, il s’agit là d’une vue de l’esprit, cette fédération, orchestrée par le binôme Mitterrand Kohl.
    Les serbes ne se mélangeront jamais avec les bosniaques de Mostar, que cela plaise ou non à nos énarques.

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    • 30 November 2021 at 21:30
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      Toujours cette impression de revenir 30 ans en arrière. De grand ecart, de dialogue de Sourds…
      Pb politique, institutionel,… de fond entre, d’une part un état centralise et d’autre part des entitees seccessionistes.
      Ne comprend pas pourquoi un modèle Confederation a la Suisse ne serait pas , la seule bonne (de facto je le reconnais) option réaliste.
      Je comprends l’amertume et rancune de certain(e) s… Mais on ne reconstruit pas un pays sur de telles valeurs. On ne construit pas la justice legitime, le pardon, la reconciliation eventuelle sur de telles valeurs.
      Maintenant… 🙄

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