Récit de Géorgie 4: l’avenir est la neutralité plus que l’Otan?

(B2)La Géorgie n’adhérera pas à l’Otan. C’est clair. Ce n’est pas pour demain. Non seulement pour des raisons géostratégiques ou politiques (plusieurs Etats membres comme l’Allemagne, la
France, l’Italie, la Belgique, l’Espagne y sont opposés… ca fait beaucoup!). Mais aussi tout simplement car les conditions primaires d’adhésion à l’organisation euro-atlantique ne sont pas remplies. L’Etat de droit ne fonctionne pas parfaitement, m’explique un diplomate à Tbilissi. Il y a environ 300 prisonniers qu’on peut qualifier « d’opinion » dans les prisons géorgiennes. La justice est assez aléatoire. La liberté de la presse est une façade ; la télévision et la presse en géorgien répètent conscienceusement la parole du pouvoir. Certains décès d’opposants demeurent mystérieux et non élucidés. La torture et les mauvais traitements restent pratiqués sans véritable sanction. La brutalité policière reste de mise. Le rapport d’Amnesty international est éloquent sur ces points. La réunion prochaine du Conseil atlantique des 2 et 3 décembre pourrait donc confirmer qu’il est urgent d’attendre pour la signature par la Géorgie du plan d’action pour l’adhésion (Map). (Les Etats-Unis viennent de confirmer cet état de fait par la voix de Condoleezza Rice, la secrétaire d’Etat).

La volonté de revanche anime les dirigeants, pas la population. La mémoire historique du géorgien vainqueur règne alors que la réalité est autre. Le pays a souvent été sous influence russe. Et son indépendance est récente. La volonté de revanche semble toujours animer le gouvernement géorgien. Il conduit le réarmement et le rééquipement de l’armée géorgienne, la reconstruction des casernes (photo) avec le soutien américain. L’ambassade américaine à Tbilissi est une véritable base. Construite à la sortie de la ville, elle s’étend sur plusieurs hectares. Et compte près de 500 agents ! Dans la population, en revanche, je n’ai pas ressenti cette volonté d’en découdre. Même chez les policiers rencontrés. Il y a plutôt l’envie d’en finir avec des années de conflit, et de situation économique et sociale mauvaise.


Caserne de l’armée géorgienne près de Gori © NGV

La situation paraît bloquée entre la Russie qui craint une extension de l’Otan à ses portes. Et la Géorgie qui craint une nouvelle invasion, ou un lent grignotage des Russes et de leurs
alliés (un peu turbulents), Abkhazes et Ossètes. L’adhésion à l’Otan n’apporterait rien de plus. Elle crisperait encore la situation, provoquerait peut-être une nouvelle intervention des Russes, ou la multiplication des incidents, tout en sachant que peu d’alliés de l’Alliance Atlantique veulent venir mourir pour la Géorgie. Le président local a oublié sans doute un précepte : jamais l’Otan n’est intervenue frontalement – sur un territoire européen – contre les Russes.

Les Européens devraient – à mon sens – être vigilants. En évitant de financer, directement ou indirectement le réarmement – à outrance – de l’armée géorgienne. En exigeant d’eux des avancées démocratiques très nettes. En évitant de laisser berner par de vagues promesses comme précédemment. En avertissant également leurs amis géorgiens, que la répétition des incidents et une nouvelle provocation – comme celle qui a eu lieu dimanche avec le président polonais -, entraîneront des mesures de rétorsion. Une nouvelle politique doit se mettre en place pour la Géorgie. La soumission aux Russes n’est pas acceptable. Mais la permanente tension non plus. Pourquoi ne pas inventer autre chose… D’autant qu’avec les voisins qu’a la Géorgie : la Tchétchénie n’est qu’à quelques dizaines de kilomètres, l’Iran n’est pas loin. Le pays a également des frontières communes avec les deux frères ennemis – Azerbaïdjan et Arménie – qui se disputent le Haut Karabagh, ce serait de l’intérêt de tout le monde – Européens, Géorgiens comme Russes, d’avoir ce coin là du Caucase un peu apaisé… Les Européens ne peuvent plus échapper à ses responsabilités comme ils l’ont fait dans le passé !


Place de l’Europe à Tbilissi – au loin le palais présidentiel © NGV

Quel avenir alors pour la Géorgie ? Personnellement je n’en vois qu’un : la proclamation de la neutralité. Au terme de ce voyage, j’en suis convaincu, la Géorgie n’aura rien à gagner à  entrer dans l’Otan, sinon la perpétuation d’un conflit, elle doit choisir des relations pacifiées avec ses voisins… Et les Européens doivent faire une pression capitale sur la Russie pour qu’elle respecte ce choix (lire aussi V. Havel et R. Sikorski). La neutralité n’empêche pas une armée forte, ni de participer – de façon ad hoc – à diverses alliance. Le modèle pourrait être en l’espèce ce qui s’est passé pour l’Autriche ou la Finlande, après la seconde guerre mondiale. L’un comme l’autre ont proclamé une sorte de non alignement qui leur ont permis l’un de voir les troupes russes se retirer de leur territoire, l’autre de pacifier ses relations avec son puissant voisin. Ce n’est sans doute pas l’idéal pour un peuple fier et ombrageux comme le sont les Géorgiens. Mais c’est mieux que cette insécurité permanente qui empêche toute vélléité de développement économique et démocratique…

Cette jeune fille devra-t-elle subir autant de douleurs et de conflits que cette vieille femme ?

Voilà la question que doivent se poser les dirigeants géorgiens, russes et… européens.

(NGV)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).