La France stoppe sa coopération avec l’armée malienne. La task-force Takuba stoppée dans son élan (v2)

(B2) La France a décidé de suspendre sa coopération avec l’armée malienne que ce soit au niveau de l’opération Barkhane ou du conseil, afin de protester contre le coup d’État militaire, a fait savoir la ministre des Armées Florence Parly, jeudi (3 juin) en fin de soirée. Coup de bluff ou réelle volonté ? En tout cas, c’est un pari risqué

L’annonce française signifie un ‘stop’ à la task-force Takuba, et aux belles photos comme celle-ci avec les ministres de la Défense française (F. Parly), estonien (K. Laanet) et tchèque (L. Metnar) en visite au Mali (crédit : MOD Tchéquie)

Un avertissement à la junte militaire de Bamako

Ce message envoyé à certains journalistes, dans un communiqué non officiel (1), tient en trois éléments :

  • Des exigences et des lignes rouges ont été posées par la CEDEAO (communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) et par l’Union africaine pour clarifier le cadre de la transition politique au Mali. Il revient aux autorités maliennes d’y répondre rapidement.
     
  • Dans l’attente de ces garanties, la France, après information de ses partenaires et des autorités maliennes, a décidé de suspendre, à titre conservatoire et temporaire, les opérations militaires conjointes avec les forces maliennes ainsi que les missions nationales de conseil à leur profit.
     
  • Ces décisions seront réévaluées dans les jours à venir au regard des réponses qui seront fournies par les autorités maliennes.

Concrètement cela signifie que les militaires français de l’opération Barkhane entend continuer ses opérations anti-terroristes à travers le Mali, mais en ‘solo’, sans la coopération de l’armée malienne.

Les missions européennes continuent

Du côté de l’Union européenne, jusqu’à présent, il avait été décidé de poursuivre les missions de conseil et de formation de leur mission (EUTM Mali) de formation des FAMA, les forces armées maliennes, comme de celles dédiées aux forces de sécurité intérieure (EUCAP Sahel Mali). Le Haut représentant de l’UE, Josep Borrell, l’avait confirmé à l’issue de la réunion informelle des ministres de la Défense, vendredi dernier (28 mai), à Lisbonne (Lire : Coup d’État au Mali. Les Européens condamnent. La mission EUTM Mali continue).

… mais la situation est suivie de près, et la posture sera adoptée en conséquence

Aujourd’hui, après l’annonce française, la prudence semble être de mise. « Les deux missions PSDC qui ont un mandat non exécutif et ne sont pas impliquées dans des opérations conjointes, suivent de près l’évolution de la situation et adaptent leur posture en conséquence. Les prochaines étapes dépendront de l’évolution de la situation sur le terrain » a indiqué à B2 ce vendredi, Nabila Missrali, la porte-parole du Haut représentant de l’UE.

NB : précisons que la mission EUTM Mali est actuellement dirigée par un général espagnol, Fernando Gracia Herreiz, qui doit être relayé d’ici le 7 juillet par un général allemand Jochen Deuer. Tous deux membres de l’Eurocorps, le corps européen, basé à Strasbourg.

Quelques éléments de commentaires

Un second coup d’État très mal accepté par Paris

On peut remarquer la rapidité de décision entre l’annonce du coup d’État lundi (24 mai), le premier coup de semonce donné par le président Macron dans une interview au Journal du dimanche le week-end dernier, et cette annonce de l’arrêt. Le premier coup d’État avait été perçu, par plusieurs responsables européens et français, avec une espèce de soulagement, finalement. Car il mettait fin à un certain immobilisme et une certaine atonie du pouvoir central malien. Ce second coup d’État, en moins d’un an, menée par le colonel Goïta, est beaucoup moins bien perçu. Si la méthode du coup d’État militaire est condamnée, on peut remarquer les deux poids – deux mesures, entre ce coup d’État au Mali et ce qu’il faut bien appeler un coup d’État au Tchad.

La nomination de Maïga et le bourbier malien

Ce qui semble troubler l’Élysée est la proximité de certains militaires avec les milieux islamistes. L’annonce de la nomination de Choguel Maïga, le président du comité stratégique du M5-RFP (Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques), réputé proche de l’imam conservateur Mahmoud Dicko, comme Premier ministre, ne réjouit pas précisément l’Élysée. Et cette annonce ressemble tout autant à une ‘sommation politique’ contre cette nomination que contre les auteurs du coup d’État.

La crainte d’un tir fratricide et le bourbier malien

Au plan strictement militaire, on pourrait craindre également des tirs fratricides dans le cas où un militaire malien en opération ou en formation ne retourne tout d’un coup ses armes contre ses camarades militaires français. Ce qu’on appelle dans la terminologie OTAN, des attaques ‘Green on blue‘. Une pratique très courante durant l’engagement en Afghanistan, plus rare au Mali. Décidément, le Mali commence véritablement à ressembler pour les Français à l’Afghanistan des Américains, un petit bourbier où il est facile de s’enliser. Avancer plus avant est difficile, reculer est compliqué, rester immobile est risqué…

La suspension de la task-force Takuba ou son arrêt ?

Au niveau européen, cette décision est un coup dur pour la task-force Takuba. Cette task-force qui associe des forces spéciales françaises et européennes aux forces maliennes, pour agir dans la zone des trois frontières au Mali, doit également stopper ses opérations. Elle pourrait même lui porter un coup fatal, si la décision se prolongeait. De nombreux pays européens étaient déjà réticents à venir se mettre dans le bourbier malien, dans une opération mise en place, conduite et dirigée par la France, sans réel contrôle ni d’une organisation internationale (OTAN, Union européenne…) ni d’un dispositif parlementaire. Cette suspension qui était nécessaire montre toute la fragilité d’un dispositif brinquebalant, ni vraiment national ni vraiment européen.

Opérer en solo dans un territoire étranger ?

Au plan interne du Mali, cette décision n’est pas sans risque pour la France. La contradiction est en effet assez intense. La France refuse de reconnaitre le coup d’état militaire, et le possible gouvernement civil qui en serait issu (s’il ne lui agrée pas), refuse tout contact avec l’armée régulière de ce pays, mais continue d’opérer de façon autonome sur un territoire qui n’est pas situé sous sa juridiction. Au plan des principes comme du droit international, la position est pour le moins difficilement tenable. Les dénonciations de quelques opposants maliens criant à la force d’occupation (qui n’avaient pas de réalité jusqu’ici) pourraient trouver là une base plus solide au plan politique (comme juridique).

Un coup de bluff risqué

Au niveau géopolitique, aussi le pari est risqué. C’est considérer que sans l’armée française, l’armée malienne va s’effondrer et ne pourra pas tenir. Une réalité certainement sur le terrain (au plan technique comme matériel). Mais c’est faire peu de cas de l’orgueil naturel de toute armée. C’est surtout ne pas tenir compte de l’environnement international. D’autres pays, tels la Russie toujours aux aguets dans l’Afrique noire (voire la Turquie), pourraient s’afficher à être prêts à reprendre le relais. Pour la Russie, la lutte contre l’État islamique — déclarée ‘organisation terroriste’ (comme prend bien soin de rappeler dans chacun de ses articles le site officiel Russia Today) — est aussi un objectif. Et les relations entre les militaires maliens et russes ne sont pas inexistantes. Au contraire, plusieurs de ses hauts gradés ont été formés en Russie (comme en France) d’ailleurs. De façon assez logique, devant ce coup de force de la France, les Africains pourraient être très tentés par cette alternative, sinon à court terme, du moins à moyen terme. Le coup de bluff d’Emmanuel Macron se retournerait alors contre la France : contrainte de rester pour contrer l’influence russe (comme en Centrafrique), ou de partir réellement…

(Nicolas Gros-Verheyde)

Une communication très étrange. La façon dont cette information a été répandue — un simple message envoyé par une boucle What's app — interpelle. La communication de la ministre française des Armées, Florence Parly, dirigée par Grégoire Devaux, a choisi ce mode de communication, moderne, mais sélectif et évanescent. C'est pour le moins très étonnant pour une nouvelle de cette importance qui aurait à tout le moins pu prendre la forme d'un communiqué écrit de la ministre des Armées, voire de l'Elysée, comme c'est l'habitude dans toutes les décisions opérationnelles (par exemple en cas de décès ou victime sur le champ de bataille). Un message what's app peut en effet se supprimer et reste privé, tandis qu'un communiqué écrit demeure. 

Mis à jour (samedi 5.06) avec les deux derniers aspects du commentaire. Et réécriture de l’encadré)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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