Que ne ferait-on pas pour un contrat d’hélicoptères… L’affaire De Decker menace le gouvernement

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L’ombre de Armand de Decker en portrait au Sénat (crédit : Sénat / Guy Bourgeois)

(B2) C’est une histoire digne d’un roman policier. Elle met en scène un président de la République française, Nicolas Sarkozy, son ministre de l’Intérieur Claude Guéant, et un ténor du parti libéral belge, Armand De Decker, tous réunis pour sauver un milliardaire belgo-kazakh, Patroh Chodiev, sur fond d’affaires de commission occulte, de contrat d’armement dans une république d’Asie centrale, dans un mélodrame qui traîne en longueur sur plusieurs années, et pourrait bien entraîner dans les bas fonds électoraux, le parti du Premier ministre au pouvoir, Charles Michel, fils de Louis et membre du Mouvement réformateur (alias le parti Libéral).

Chodiev : un ami dans le besoin

Cet « ami personnel et financier du président Nazerbaiev » comme le décrit un conseiller du ministre (français) de l’Intérieur, Desaies dans une note adressée par mail à son ministre (révélée par Mediapart et Le Soir), est dans les années 2010 en fâcheuse posture. Sous le coup d’une enquête pour blanchiment d’argent et faux en écriture pour une sombre histoire de commission occulte dans un marché public passé par le groupe énergétique Tractebel (ex GDF Suez) au Kazakhstan, il risque gros, notamment une interdiction à la bourse de Londres où son groupe est côté. L’homme qui a acquis la nationalité belge en 1997, actionne tous ses contacts, notamment en France, pour qu’on le sorte du guêpier. Le gouvernement Sarkozy qui négocie avec Eurocopter un contrat de livraison d’hélicoptères au Kazakhstan y voit une opportunité. Chodiev est un homme-clé puisqu’il est également « le propriétaire de la seule usine d’entretien et de réparation d’hélicoptères en Asie centrale » explique ce conseiller. Une usine qui porte le nom romantique de B404. Une cellule spécifique est mise en place, pilotée au ministère de l’Intérieur, pour amener les Belges à un peu… de compassion.

Une loi d’urgence

Le miracle survient quelques mois plus tard. Une loi est votée, tambour battant, en un mois à peine, début 2011. Le projet est déposé à la Chambre de députés le 11 février, les amendements commencent d’être déposés le 22 février. Le texte est voté en commission parlementaire le 11 mars, et voté en plénière à la Chambre le 17 mars, avant d’être adopté – après amendement – par le Sénat définitivement le 31 mars. Expéditif… En cours de lecture, on s’aperçoit de certains errements, le texte est trop laxiste. Mais le gouvernement veut aller vite, très vite (1). Et le gouvernement — en affaires courantes — craint un accord d’une nouvelle coalition qui l’obligerait à interrompre son travail. Le gouvernement promet une loi rectificative pour corriger le tir. Elle viendra quelques semaines plus tard. Cette loi rectificative promulguée le 11 juillet 2011, publiée au Moniteur le 1er août. Dans l’interlude, le Belgo-Kazakh s’est faufiler permettant en signant une transaction pénale, d’échapper à l’infamie. Il s’acquitte d’une jolie somme — 22 millions d’euros — mais, en échange, le Parquet belge abandonne toute poursuite. Pour Chodiev, au regard de sa fortune estimée à plus de 3 milliards $, c’est une peccadille qui vaut largement d’éviter l’infamie d’une condamnation pénale, même légale. Ce alors que le gouvernement est en « affaires courantes », c’est-à-dire uniquement en intérim, avec une loi (provisoire), c’est un joli tour de force. Et croire au hasard de circonstance est quand même très illusoire.

Un demi-million

Armand de Decker, particulièrement actif sur ce dossier, est récompensé. Il a toujours nié avoir reçu des sommes importantes pour cela (2). Juste les honoraires d’un avocat… Mais en fait d’honoraires normaux… on est un peu au-dessus. Selon un PV des enquêteurs belges, que vient de révéler la RTBF ce week-end, 741.846,55 euros lui ont été versés par Christine Degoul, l’avocate française de l’homme d’affaires kazakh Patokh Chodiev. Un demi-million seulement aurait été dédié à l’affaire kazakh proclame De Decker, le reste étant pour d’autres dossiers. Pour officiellement, 350 heures de travail, cela met l’heure à… plus de 1500 euros ! Vice-président du Sénat au moment des faits, après avoir présidé à deux reprises aux destinées de cette institution (3), et bourgmestre d’Uccle, une commune huppée de Bruxelles, l’homme est réputé et a un gros réseau personnel. Exerçant toujours son métier d’avocat, en parallèle — ce qui est étonnant à ce niveau là de responsabilité ! —, il a pris sous son aile le dossier Chodiev. Il ne s’agit pas de lobbying jure cependant l’homme politique mais de conseil uniquement (4).

Un certain mélange des genres

Dans une Belgique où le mélange des genres est courant, le scandale risque cette fois d’atteindre le gouvernement. Car plusieurs ministres semblent impliqués. Le nom de l’actuel ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders, qui était à l’époque ministre des Finances, revient régulièrement, notamment dans une note du ministère de l’Intérieur révélée par Médiapart et le quotidien Le Soir. Après avoir cru laissé passer l’orage, le parti libéral a pris les choses en main. Il a été débarqué, ce dimanche, manu militari. De Decker de toutes ses fonctions. Un simple communiqué publié sur facebook a annoncé la « mise en congé de toutes ses fonctions » de l’intéressé.

Sarkozy, Guéant, Fillon entendus…

Le principe d’une commission d’enquête, jusqu’ici toujours rejetée, a été remise en selle. Les principaux partis belges ayant donné leur accord mercredi midi (24 novembre). Une commission qui pourrait se pencher aussi sur le rôle majeur joué dans ce dossier par un certain Nicolas Sarkozy… mais aussi par Claude Guéant et même François Fillon qui était Premier ministre à l’époque. C’est en tout cas ce qu’a indiqué, jeudi, le député Francis Delpérée, qui pourrait être selon la RTBF, le président de cette commission d’enquête.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Ce texte fait partie d’un paquet entre Socialistes qui veulent le secret bancaire et les libéraux francophones et flamands, et le CD&V qui militent pour la transaction pénale.

(2) De Decker a beaucoup nié, accusant, souvent avec dédain, les journalistes d’exagération et de mensonges. En fait de mensonges, c’est bien lui qui semble en avoir prononcés souvent en démentant des faits qui se sont révélés en bonne partie exacts.

(3) Le Sénat n’a pas l’importance qu’il a en France, il n’a qu’un rôle consultatif mais un lieu notable de conciliation pour les différents pouvoirs en Belgique.

(4) A priori, il y a un certain nombre d’avocats pénalistes compétents en Belgique. Et si ce n’est pour son réseau politique, on se demande pourquoi De Decker a été choisi.