Pour le European Business Summit, la seule industrie européenne c’est « made in USA »

Pour le European Business Summit, la seule industrie européenne c’est « made in USA »

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Annonce pour le « defence summit » avec le vice-président de Raytheon en guest star (crédit : EBS)

(B2) Après être restée dans les limbes, la défense européenne devient aujourd’hui très « tendance ». Être à Bruxelles et ne pas en parler est un peu « has been ». Et certains s’encourent donc aujourd’hui de s’y intéresser – ou du moins le feignent. En témoigne la réunion organisée à Bruxelles le 4 décembre par European Business Summit intitulée ni plus ni plus moins « European Defence Industry Summit » pour discuter « des tendances actuelles en matière de sécurité et du futur de l’industrie européenne de défense ».

Des Européens invités pour la galerie

Une séance qui sera ouverte – c’est normal – par trois des personnalités les plus impliquées dans ce projet, Federica Mogherini, la Haute représentante de l’UE, Jorge Domecq, le directeur de l’Agence européenne de défense, et Elzbieta Bienkowska, commissaire en charge de l’Industrie. Ce gratin, c’est pour épater la galerie, mais les choses sérieuses, les organisateurs ont préféré les confier à des « gens sérieux », avec le soutien de l’ATA, l’Association du traité atlantique.

… et les Américains trustent la parole pour les choses sérieuses

Autrement dit trois industriels américains — Raytheon, UTC et Bell — seront là non seulement pour financer l’évènement (sponsors) mais seront bien présents aux trois tables rondes (respectivement Chris Lombardi, Rudy Priem et Michael Thacker). Pour parler à cette conférence, il faut payer… Aucun industriel européen, bien entendu, n’a été invité à s’exprimer… (1). Pas assez sérieux sans doute, ou pas assez riches ?

Quelques sous-ministres ou conseillers de pays très « US friendly » (Bulgarie, Lituanie, Suède…) sont là pour donner un vernis institutionnel à la chose… Aucun représentant des pays de l’Ouest – les plus impliqués dans le noyau industriel européen – n’a bien sûr été invité (2). Normal… Cela permet d’éviter toute contradiction.

Et, pour animer le tout, trois journalistes réputés de médias américain ou britannique (The Times, Financial Times, Wall Street Journal). Ce sont eux qui connaissent le mieux les affaires européennes (enfin surtout financières pour les deux derniers). Normal…

Influencer la politique européenne

Quant à l’objectif de la conférence, il reste confus. Mais de façon sous-jacente le message est très clair. La défense européenne est quelque chose de sérieux, trop sérieux pour que s’en occupent les Européens tout seuls, priés de laisser les Américains la gérer – ou du moins les équiper… Et n’oublions pas : collect money and … buy American. Un événement organisé, et financé, qui n’a en fait qu’un seul objectif : influencer et diviser les Européens. On est très loin de l’objectif affiché et recherché aujourd’hui qui est la construction, ensemble, d’un modèle industriel européen et son renforcement (3).

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Alors que la conférence de l’AED tenue ce jeudi 23 novembre tient – comme chaque année – sa promesse de réunir le gratin de l’industrie européenne de la défense, le « EBS » semble décidé à les exclure et a la claire ambition de concurrencer cet événement organisé juste quelques jours plus tôt.

(2) Mis à part le ministre belge Didier Reynders qui clôture l’événement, mais vient plutôt en local de l’étape qu’en intervenant véritable.

(3) Entendons-nous : les États-Unis sont un modèle intéressant en matière de défense, et méritent toute notre attention politique, académique et médiatique. C’est un véritable modèle performant : avec son fonds de soutien et de formation, son tissu industriel développé, ses règles d’exportation assez rigides comme ses règles permettant de limiter l’export de technologies et… sa claire préférence commerciale (ultra-protectionniste et très peu libre échangiste). Toutefois, que sous ce prétexte on refourgue le concept « America first » serait pour le moins détonnant et proche de l’illusion mensongère.