Des Lords britanniques, ardents lobbyistes… Un problème quand on s’occupe de « renseignement »

Jack Straw avec Tony Blair lors de la présidence britannique de l'UE (photothèque de la Commission européenne)

Jack Straw avec Tony Blair lors de la présidence britannique de l’UE (photothèque de la Commission européenne)

(BRUXELLES2) « Qu’est-ce que je peux vous offrir, qu’est-ce que je peux faire pour vous ? ». C’est par ces mots que l’ancien ministre de l’Intérieur, puis des Affaires étrangères de Tony Blair, siégeant aujourd’hui à la chambre des Lords, Jack Straw (Travailliste) accueille la proposition que lui a fait une entreprise chinoise désireuse de promouvoir ces intérêts. En fait des journalistes, agissant « undercover » dans le cadre d’une enquête du Daily Telegraph et de Channel Four. Un comportement qui ne semble pas extraordinaire. Puisque son collègue, Malcolm Rifkind (Conservateur), cède aux mêmes propositions.

Un ancien ministre de la Défense

Ce qui pose un problème autrement plus sérieux. Car Rifkind préside la commission sur la sécurité et le renseignement (« Intelligence and Security Committee« ) de la chambre des Lords. Un poste qui donne accès non pas à tous les secrets d’Etat mais tout de même à certaines informations et surtout permet d’avoir une certaine influence… Devant l’ampleur prise par les révélations des journalistes, M. Rifkind a finalement décidé, après avoir hésité, de se démettre de ses fonctions de Chairman, en restant membre de la commission. Celle-ci l’a annoncé dans un communiqué.

None of the current controversy with which I am associated is relevant to my work as Chairman of the Intelligence and Security Committee of Parliament. However, I have today informed my colleagues that while I will remain a member of the Committee, I will step down from the Chairmanship.  The Committee is due to be dissolved in little over a month with the prorogation of Parliament for the forthcoming General Election.  The main substantive work which needs to be completed will be the publication of our Privacy and Security Report during March. I do not want the work of the Committee and the publication of the Report to be, in any way, distracted or affected by controversy as to my personal position. I have concluded, therefore, that it is better that this important work should be presided over by a new Chairman.

Difficile de s’en sortir avec 5000 £ par mois !

Comment pouvez-vous penser pouvoir vivre, en tant que député, avec « simplement 60.000 livres par an », se lamente Rifkind pour justifier son comportement (NB : 5000 livres par mois soit 6800 euros au cours actuel). « Si vous voulez essayer d’attirer des personnes avec un background professionnel ou du monde du business pour servir à la Chambre des communes et s’ils ne sont pas ministres (NB : avec un salaire), c’est tout simplement irréaliste de croire qu’ils exerceront leur carrière de parlementaire en acceptant simplement un salaire de 60.000 £ par an » explique-t-il aux journalistes du Daily (lire l’article).

I think also if you’re trying to attract people of a business or professional background to serve in the House of Commons and if they’re not ministers it is quite unrealistic to believe they will go through their parliamentary career being able to simply accept a salary of £60,000

On est obligé d’avoir des à-cotés. Et Malcolm balance… Plus de 200 députés ont des « intérêts variés dans le business » en dehors du Parlement. Un comportement assez inquiétant.

Du bon usage des réseaux d’un ancien responsable européen

Une activité apparemment lucratif si on en croit le tarif affiché par Jack Straw : 5000 £ par jour. Une moyenne se défend-il (autrement dit on peut négocier). Mais pour cela il promet d’être efficace. La preuve à l’appui. Ce n’est pas la première fois que l’ancien ministre de la Justice de Gordon Brown et membre de la chambre des Lords, agit pour le compte d’entreprises. Il se vante ainsi devant les journalistes, pseudo-entrepreneurs, d’avoir utilisé son « influence pour changer les règles de l’Union européenne », pour le compte de ED&F Man, une entreprise de l’agroalimentaire, menant plusieurs rencontres avec des « officiels » de la Commission européenne. De même, il affirme avoir utilisé le « charme et la menace » envers le Premier ministre ukrainien (Mihola Azarov, fidèle du président Ianoukovitch) pour son « client » qui avait une entreprise de fabrication de sucre en Ukraine.

Deux personnalités éminentes, de l’époque 1990-2000 du Royaume-Uni

Malcolm Rifkind a commencé très tôt une carrière ministérielle à des postes de second plan sous l’administration Thatcher, exerçant notamment au sein de l’administration des Affaires étrangères. Il avait été l’avocat à la fois d’un rapprochement avec Moscou mais aussi un défenseur du mouvement Solidarnosc, prônant un boycott du général Jaruzelski. Il a été notamment secrétaire d’Etat (Minister) pour l’Europe. Avec John Major, il accède à des postes de premier plan. Il été ainsi ministre de la Défense de 1992 à 1995 puis ministre des Affaires étrangères de 1995 à 1997. A ce poste, il a défendu la position britannique, hostile à une intervention militaire en Bosnie-Herzégovine, ne consentant juste un rôle de protection des convois humanitaires. Il avait signé en 2008, avec 3 autres anciens ministres de la Défense, une lettre appelant à « un monde sans armes nucléaires ».

Jack Straw est une figure éminente de la scène travailliste. Il a joué le rôle de  (un peu comme Jean-Pierre Chevènement ou Manuel Valls) Membre du cabinet « fantôme » du parti lors des années Thatcher, puis ministre en titre de l’Intérieur puis des Affaires étrangères sous Tony Blair, il est aux manettes de la diplomatie britannique de 2001 à 2006, au moment des attentats de septembre 2001, de l’engagement en Afghanistan puis en Irak, en passant par la présidence de l’Union européenne (au second semestre 2005). Il a été ensuite ministre de la Justice sous Gordon Brown.

(Nicolas Gros-Verheyde)

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