La présidence tournante, très utile ma foi

Cérémonie d’inauguration de la présidence chypriote sur le site archéologique de Kourion

(BRUXELLES2 à Nicosie, opinion) Elle a été critiquée, huée, et encore aujourd’hui elle a souvent mauvaise presse parmi certains spécialistes et responsables politiques européens. Il est de bon ton d’ailleurs quand on défend une « certaine » idée de l’Europe de souhaiter la fin des présidences tournantes. J’ai entendu ainsi quelques eurodéputés répéter cette antienne encore dernièrement. Par esprit de répétition tout autant que de conviction, et au nom de l’efficacité ! Cette position me semble une vue dépassée, totalement incohérente d’ailleurs avec les nouvelles institutions mises en place par le Traité de Lisbonne, et allant plutôt à l’inverse du but recherché : l’efficacité.

Un peu de dynamisme

La présidence tournante a un gros avantage. Elle insuffle un peu de dynamisme dans une mécanique qui, parfois, tourne en rond. Le président « tournant » a le « feu aux fesses ». Il a à coeur de montrer aux yeux de tous – et de son peuple – qu’il peut – lui aussi – obtenir deux ou trois succès. Il tente ainsi au finish d’obtenir des résultats sur quelques dossiers ou de donner une impulsion que d’autres présidences se chargeront de poursuivre. Cela ressort tout autant de la psychologie humaine, d’un peu d’orgueil personnel que de la constance politique. Six mois c’est court ! Certes cela peut amener à une conduite en zig-zag. Mais l’efficacité ne signifie pas une continuité parfaite sur une ligne droite. Et mieux vaut avancer par à coups, éventuellement avec des coups de gueule, qu’à un train de sénateur monotone…

Une équipe politique

La présidence tournante a un bénéfice à son compte : mettre le focus sur une équipe politique et un système constitutionnel, montrer aux yeux de tous la diversité que représente l’Europe, que ce soit au niveau politique et géographique. Qu’il y a-t-il de commun entre le nationaliste hongrois un peu rugueux Orban, le libéral polonais Donald Tusk, la sociale-démocrate danoise élégante Helle Thorning-Schmidt et le communiste levantin Demetris Christofias ? Rien, sinon qu’ils ont exercé à tour de rôle cette présidence… Et qu’ils ont été élus démocratiquement, au suffrage universel direct. Chacun(e) à leur manière, ils représentent un petit morceau d’Europe, telle qu’elle existe, aujourd’hui, dans toute sa diversité. Nous avons ainsi un peu de foi politique, même si on peut ne pas en partager tous les contours.

Une vision géopolitique

La présidence tournante permet aussi de découvrir un pays, une histoire particulière, un positionnement géographique, une vision géopolitique, difficile à percevoir ou comprendre vu de Bruxelles ou de Strasbourg. Avec Chypre, à vrai dire, on est servi. Nous avons ici bien souvent la démonstration d’un langage plus byzantin, ou il faut distinguer derrière l’intensité des mots ou la rondeur des phrases où est la réalité. D’une certaine façon, on est plus proche – géographiquement et politiquement – de Beyrouth ou d’Istanbul que de Stockholm ou Berlin. Avec une petite touche britannique indélébile… Ce momentum est essentiel à la construction européenne !

Un regard sur des problèmes nationaux

Chypre c’est aussi le dernier territoire européen vivant sous la présence d’une armée « étrangère » à ses portes. On peut avoir tendance à l’oublier quand on est loin de l’ile. Mais les Chypriotes (grecs) ont vite fait de nous le rappeler. La réunification de l’Allemagne, la fin du conflit civil en Irlande du Nord ont ainsi laissé à ce petit bout de territoire aux confins de l’Europe un privilège. Quand le président chypriote Christophias salue à la cérémonie d’ouverture de la présidence de l’UE – sur le site archéologique de Kourion, situé sur une base de souveraineté britannique ! – la présence de chypriotes turcs et qu’il souhaite très bientôt pouvoir les compter dans un Etat réconcilié, ce n’est pas un vain mot. C’est une réalité bien présente sur le terrain. Et la présidence de l’Union européenne revêt, ici, une dimension symbolique importante, largement supérieure à celle d’autres pays.

Une présidence fixe pour quoi faire ?

Il y a aujourd’hui un certain nombre de structures fixes au plan européen : une Commission nommée pour 5 ans – avec certains commissaires qui en sont à leur deuxième (Barroso, Barnier…) voire un troisième mandat (V. Reding) -, un Parlement européen composée de représentants élus au suffrage universel pour 5 ans, sans oublier la Banque centrale européenne qui acquiert un pouvoir notable aujourd’hui dans la crise de la dette et encore plus demain avec « l’union bancaire ». Une seule a une légitimité démocratique consacrée par le suffrage universel : le Parlement européen.

La seule institution qui représente un peu la vivacité politique et la diversité des Etats, avec une légitimité démocratique, est le Conseil. Et encore certaines de ces formations sont présidées par un représentant fixe (Conseil européen par H. Van Rompuy, Affaires étrangères par C. Ashton, Eurogroupe par JC Junckeer). Je ne suis pas sûr que la suppression de cette présidence tournante soit un gage supplémentaire d’efficacité et de dynamisme. Au contraire…

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen à l'université Paris I Pantheon Sorbonne. Journaliste professionnel depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir). Auditeur de la 65e session de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale).