D. Eliades: « Chypre veut se maintenir en dehors de toute alliance militaire »

(BRUXELLES2, à Nicosie, exclusif) Originaire de Famagusta, en zone turque maintenant, le ministre chypriote de la Défense Demetris Eliades (*) se définit « comme un réfugié dans mon propre pays ». Avocat, député, puis ministre de l’Agriculture Demetris Eliades est devenu Ministre de la Défense par accident… A cause d’un accident même, puisqu’il a pris ses fonctions il y a un an, le 14 juillet 2011, trois jours juste après l’explosion d’un dépôt de munitions survenue sur la base navale de Evangelos Florakis à Zygi. 13 personnes sont mortes dont le commandant de la base navale. Six militaires sont toujours sous le coup d’une procédure judiciaire pour « négligence ». Lors d’un diner offert par le président chypriote, nous avons pu converser sur le sens d’une armée chypriote, son intégration dans l’Union européenne, les relations avec l’OTAN, la France … et la situation dans ce Proche-Orient si proche ! Extraits…

• Comment vous définissez la présidence européenne pour un pays comme Chypre ?

Il s’agit de prouver à nous même – et à l’Europe – que nous pouvons être un partenaire crédible et créatif.

• Quel est le rôle de l’armée ou plutôt de la « Garde nationale » puisque c’est son nom officiel ?

C’est un outil. C’est comme un couteau. Cela dépend comment on l’utilise. Dans mon esprit et celui du gouvernement chypriote, cette armée est destinée à défendre le pays. Il faut bien voir que nous n’avons que 15.000 hommes. Ce n’est pas très important face aux 45.000 soldats turcs présents de l’autre coté, sans compter ceux qui sont en Turquie. Nous n’avons de marine de guerre, si ce n’est des navires patrouilleurs gardes-côtes ; pas d’aviation de combat, juste des hélicoptères (NB : des Gazelle et Mi-35 essentiellement). Mais nous sommes déterminés à défendre notre territoire, notre population. Nous n’avons pas d’autre choix. Nous n’avons pas de pays où nous replier. De l’autre côté, il n’y a que la mer.

• Le service militaire reste long ?

Oui, il dure 24 mois. Mais c’est obligatoire vu notre situation. C’est impossible de le diminuer, pour maintenir toujours une force capable de réagir.

• Jusqu’à présent Chypre connaissait un budget de la Défense en hausse ? La crise a frappé

Oui. Notre budget a baissé cette année. Et la tendance pour l’année prochaine n’est pas à la hausse. La discussion budgétaire commence dans quelques semaines. Et cela ne va pas être facile…

• Quel est le statut de l’ile, êtes-vous neutre ?

Chypre veut se maintenir en dehors de toute alliance militaire. Nous étions membre du mouvement des non-alignés (jusqu’à 2004). Aujourd’hui, nous sommes membres de l’Union européenne. Chypre est totalement impliquée dans la politique européenne de défense et de sécurité commune. Nous participons à toutes les missions de défense de l’UE, à la hauteur de nos moyens (NB : en envoyant quelques officiers, pour EUTM Somalia, Chypre a aussi fourni des équipements pour les soldats somaliens). La seule mission à laquelle Chypre ne participe pas est la mission militaire en Bosnie-Herzégovine (EUFOR Althea) car elle sous Berlin Plus, avec le commandement de l’OTAN.

• L’adhésion à l’OTAN n’est donc pas d’actualité ?

Non. Et même si on le voulait, elle ne serait pas possible. Nous ne pourrions pas faire un pas sans être immédiatement l’objet d’un veto (turc). Comme nous l’avons déjà été dans plusieurs accords ou organisations internationales (NB : l’accord de Wassenaar par exemple).

• Les relations UE – OTAN peuvent-elles se développer cependant ?

Oui. Nous sommes pour le renforcement du dialogue entre les deux organisations. Mais il y a, en effet, un problème de relations entre les deux organisations. Pas de notre fait. La Turquie ne veut pas reconnaître que l’Union européenne est composée de 27 pays. Et elle pose un veto à toute tentative de rapprochement. Alors que Chypre n’a pas mis le moindre veto ou désaccord sur le renforcement du dialogue (de l’UE) avec l’OTAN.

• Et avec la France ?

Vous savez, personne n’oublie ici qu’aux pires jours de 1974 (lors de l’offensive turque), les Français ont été les premiers à fournir des armes à l’armée chypriote, suivie ensuite par d’autres, les Belges… etc. En revanche, Américains et Britanniques n’ont rien fourni. Même pas une balle. J’entretiens de bonnes relations avec mes homologues français. J’ai rencontré Gérard Longuet et j’espère voir votre nouveau ministre JY Le Drian prochainement. De nombreux officiers chypriotes sont reçus ou formés par leurs homologues en France.

• Chypre est tout près du Moyen-Orient, même quasiment au Moyen-Orient, comment voyez-vous l’évolution, notamment en Syrie ?

Je suis anxieux, inquiet pas seulement sur la Syrie mais sur toute la région. On peut vraiment se demander si après le printemps, on ne va pas voir arriver un nouvel « hiver arabe » qui succédera ainsi à un autre hiver arabe. L’Union européenne doit s’impliquer davantage sur ce dossier (**). Nous devons renforcer les institutions démocratiques, la vie démocratique, tisser des liens, pas seulement économiques, en matière culturelle, d’éducation, d’énergie et de sécurité. Il faut pouvoir discuter avec tous les gouvernements élus…

• Les frères musulmans comme le Helzbollah ?

Ces gouvernements ont été élus. Nous verrons à la prochaine élection s’ils seront réélus ou battus. En attendant il faut discuter avec eux, et soutenir la démocratie.

• Et le Hamas ?

L’Europe ne discute pas avec des mouvements mais avec des gouvernements.

  • (*) Né en 1947, à Lefkoniko dans le district de Famagusta, Demetris Eliades étudie le droit à l’université d’Athènes. Il pratique à Nicosie, et est élu en 1985 à la Chambre des représentants. Poste qu’il exerce jusqu’à 2001. Il préside la commission de l’Environnement. En 2005, il devient membre du board des directeurs de la banque centrale jusqu’à mars 2010, où il est nommé ministre de l’Agriculture. Il a été nommé ministre de la Défense le 14 juillet 2011. Marié, il a deux enfants, Sofia et Yannis.
  • (**) Un des premiers évènements organisés par le ministère de la Défense lors de la présidence chypriote, lundi et mardi derniers (2 et 3 juillet) a justement été consacré au « Moyen-Orient et la sécurité » (avec l’ancien ministre espagnol des Affaires étrangères M.A. Moratinos, et les représentants spéciaux de l’UE pour la Méditerranée, Bernadino Leon, et pour le processus de paix au proche Orient Andreas Reinicke et l’universitaire Aref-al-Obeid (lire une de ses analyses sur la révolte syrienne).