Éthiopie et le conflit du Tigré. La réponse humanitaire au bord de la rupture

(B2) Le conflit dans la région du Tigré dure depuis près d’un an. La situation humanitaire empire. L’aide n’y accède qu’avec difficulté. Les acteurs humanitaires eux-mêmes sont devenus des cibles. Pour le Comité international de la Croix rouge (CICR), l’accès à la santé est la priorité numéro un. Entretien avec la porte-parole régionale Afrique, Alyona Synenko

  • B2 avait recueilli le témoignage du CICR quelques semaines à peine après le déclenchement du conflit, en novembre 2020. (Lire Éthiopie. Situation humanitaire potentiellement explosive avec le conflit au Tigré (CICR))
  • Depuis, de nombreux partenaires humanitaires dans le Tigré ont considérablement réduit et/ou interrompu leurs programmes d’intervention en raison du manque de carburant, d’argent et de fournitures, note l’agence des Nations unies pour l’action humanitaire, dans un point du 14 octobre.
  • Le cas de l’Éthiopie a été discuté entre les ministres des Affaires étrangères, ce lundi (18 octobre), au Luxembourg (article à suivre).

On parle de pénuries dues aux restrictions imposées par le gouvernement d’Addis-Abeba. Quelle est la situation au nord du pays ?

— Les pénuries d’électricité et de carburant dans le Tigré ont un impact sur tous les services vitaux, notamment l’approvisionnement en eau et les soins de santé. Si le courant a été rétabli quelques heures par jour à Mekele [la capitale de la région du Tigré] et à Shire, il n’y a pas d’électricité dans le reste de la région. Les infrastructures vitales, comme les hôpitaux et les stations de traitement des eaux, fonctionnent avec des générateurs, sans qu’aucune canalisation régulière de carburant n’ait été rétablie à ce jour.

Avec des répercussions à plus long terme ?

— Le manque d’électricité et de carburant entraîne également des pénuries d’eau. Qui pourraient avoir un impact désastreux sur la santé publique, en particulier pendant une saison des pluies connue pour favoriser la propagation de maladies contagieuses et hydriques comme le choléra. Ce risque est particulièrement élevé pour les personnes déplacées, qui vivent dans des conditions de promiscuité dans des sites temporaires et avec les communautés d’accueil. Dans les zones rurales, de nombreuses pompes manuelles ne fonctionnent pas et la population n’a pas assez d’eau pour la boisson, les activités agricoles ou les besoins domestiques de base.

Certains signes indiquent que les opérations militaires dans la région pourraient s’intensifier. Que savez-vous des conditions actuelles de vie des habitants de la région du Tigré ?

— Le déplacement des lignes de front oblige des dizaines de milliers de personnes nouvellement déplacées dans le nord de l’Éthiopie à fuir leurs foyers en quête de sécurité. Non seulement elles souffrent du traumatisme de quitter leur foyer, mais elles doivent également faire face à une insécurité croissante. Les personnes déplacées par les violences dans les régions du Tigré, de l’Afar et de l’Amhara se trouvent principalement dans les villes principales, où elles sont hébergées par des communautés d’accueil ou dans des sites improvisés, comme des écoles. Ils ont peu d’effets personnels et dorment dans des abris surpeuplés, dans des écoles ou même en plein air, où ils peuvent être exposés au froid dans les régions de haute altitude. L’eau, la nourriture, l’argent, le carburant et l’électricité sont très rares, et les personnes déplacées dépendent fortement des communautés d’accueil, qui ont souvent peu de ressources à leur disposition.

Quelles sont les implications pour d’autres parties de l’Éthiopie, notamment dans la région voisine d’Amhara ?

— Les chaînes d’approvisionnement ont été perturbées. L’absence de trafic commercial a eu un impact sérieux sur la disponibilité de la nourriture, du carburant, des fournitures médicales et des biens essentiels. Dans la plupart des régions d’Éthiopie, nous avons constaté une augmentation considérable des prix des denrées alimentaires.

Avez-vous toujours une équipe à Mekele ? Quelles sont les conditions de travail ?

— Oui, nous avons des équipes à Mekele et à Shire. C’est un environnement difficile et instable pour travailler…

Du personnel humanitaire de l’ONU a récemment été expulsé. Du personnel de l’ONG Médecins sans frontières a été tué en juin. Quelles sont dans ce contexte vos priorités et les questions humanitaires les plus urgentes selon vous ?

— L’amélioration de l’accès à la santé est la priorité absolue. Dans le Nord de l’Éthiopie, notamment dans les régions du Tigré, d’Amhara et de l’Afar, le CICR soutient les hôpitaux de référence et les hôpitaux généraux afin de leur permettre de traiter les blessés par armes et de maintenir les services médicaux essentiels. Le système de soins de santé dans les zones de conflit est soumis à une pression particulièrement forte. Les centres médicaux doivent non seulement faire face à un afflux de blessés mais aussi à une situation sécuritaire plus difficile qui met en danger le personnel médical travaillant dans les hôpitaux ou les structures de santé plus petites. Dans certaines des zones les plus touchées par le conflit, les fournitures médicales urgentes ne parviennent pas à passer. Il en résulte une absence quasi totale de services de soins de santé au moment où les gens en ont le plus besoin. Davantage de fournitures vitales, notamment médicales et alimentaires, doivent parvenir au Tigré pour éviter que cette vaste crise humanitaire ne s’aggrave. Si les hôpitaux continuent de travailler sans médicaments, sans nourriture et sans carburant, cela entraînera des décès évitables.

(Propos recueillis par Emmanuelle Stroesser)

Entretien réalisé en anglais par échange de courriels, vendredi 15 octobre 2021

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Emmanuelle Stroesser

Journaliste pour des magazines et la presse, Emmanuelle s’est spécialisée dans les questions humanitaires, de développement, d’asile et de migrations et de droits de l’Homme.

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