Atalanta onze ans après. Une opération toujours utile (Rear admiral Piegaja)

(B2, à Rota) Le contre-amiral de la marine italienne Giovanni Battista Piegaja est le numéro de l’opération européenne contre la piraterie au large de la Somalie (EUNAVFOR Atalanta). Nous l’avons rencontré dans son quartier général dans la base espagnole située dans la baie de Cadiz pour un point de situation

Rear Admiral Piegaja pointant le lieu d’une dernière attaque (© B2 / NGV)

Quel est l’enjeu de l’opération aujourd’hui ?

Rar G. PIagaja — L’enjeu reste le même qu’au début, le mandat n’a pas changé. Le premier objectif reste de contrer la piraterie, dans l’Océan indien en surveillant la zone, en pouvant intervenir aussi, comme nous l’avons fait à plusieurs reprises cette année (cf. encadré).

… Mais la piraterie a baissé ?

— C’est sûr. Le nombre d’attaques n’est pas du tout au même niveau qu’au début de l’opération. Heureusement ! La piraterie est pour l’instant sous contrôle. Et on fait tout pour que cela continue. Des équipes de protection embarquée sont toujours à bord des navires du Programme alimentaire mondial (PAM) qui transportent l’aide. C’est notre première tâche : permettre la délivrance de l’aide humanitaire à la Somalie. Elle est primordiale.

On pourrait cependant se dire : fermons l’opération. Et si nécessaire, on avisera ?

— Non. Soyez certains que si on ferme l’opération, cela recommencera. Garder une présence est nécessaire. C’est une question de dissuasion. Qui peut dire, avec certitude, que la piraterie ne ressurgira pas. Sûrement pas moi. […] Si on les laisse voir qu’il n’y a plus personne en face, et qu’on les laisse se réorganiser, ils pourront recommencer, profitant de la moindre fenêtre d’opportunité. Notre évaluation — et nous le disons régulièrement à tous nos interlocuteurs — est que la piraterie est enrayée (disrupted) mais non pas éradiquée.

Comment faites-vous pour avoir cette analyse ?

— On surveille régulièrement la zone avec nos avions. Nous faisons des patrouilles, avec nos bateaux, tout au long de la côte. Nous observons de près ce qui se passe pour pour avoir une vue de la situation, voir s’il y a des signes de résurgence, jour après jour. Nous sommes particulièrement vigilants quand la météo est bonne. C’est bon pour l’action des pirates. La fin de la période de mousson, par exemple, est un moment particulièrement dangereux.

… Mais les Somaliens ont de nombreux bateaux, ne serait-ce que pour pêcher, comment faites-vous pour distinguer ceux-là des autres ?

— Quand on ne voit pas de matériel de pêche à bord d’un bateau, c’est un signe. Nous avons aussi des contacts, avec les pêcheurs. C’est important pour sentir le pouls dans les villages, comprendre le mode de vie. Quand il y a un incident, comme celui qui s’est passé en avril dernier, on va au contact. Un navire d’Atalanta était sur place pour pouvoir recueillir des informations.

Sur place également ?

— Chaque fois qu’on le peut, oui, on va voir les autorités locales. Ce n’est pas seulement pour prendre le pouls de la situation sur place, mais aussi fournir des possibilités de formation, de premier secours, s’entraîner aussi avec leurs équipes, qui sont impliquées dans la police maritime, pour les aider à construire leurs capacités [Capacity building]

… Mais ils ne sont pas encore bien organisés pour faire face ?

— Le respect de la loi est encore au niveau embryonnaire, sauf un peu au Puntland [province autonome] où existe une force maritime et de police portuaire. Dans le reste de la Somalie, particulièrement à l’Est, il n’y a rien, vous avez raison.

En patrouillant ainsi le long des côtes, c’est un formidable poste d’observation, pour les autres trafics ?

— En effet. L’opération Atalanta a d’ailleurs cet objectif, à la demande de la Somalie, d’aider à lutter contre la pêche illégale, les trafics de charbon, d’êtres humains.

Et si vous voyez des trafiquants, vous pouvez intervenir sur le fait ?

— Non. Notre mandat est (pour l’instant) d’observer, de rapporter, mais nous ne pouvons pas intervenir.

Comment rendez-vous compte ?

— Aux autorités européennes, à la sphère ONU également (UNODC). Mais nous avons des contacts avec le gouvernement, un officier de liaison à Mogadiscio.

Et avec la marine marchande ?

— C’est, en effet, une des particularités de l’opération. Nous n’avons pas seulement une activité navale, nous avons aussi beaucoup de relations avec le monde civil. Atalanta, c’est un réseau de relations avec les marines marchandes, avec les organisations gouvernementales et les ONG. La sécurité de la marine marchande dans la zone est vitale pour notre approvisionnement de la plupart de nos pays [européens]. Rien que de voir ce qui se passe dans une région stratégique comme le détroit de Bab El Mandeb qui voit passer tant de matériaux stratégiques (gaz, pétrole…) est important.

Justement, on rencontre aussi un problème à l’Est de votre zone, de sécurité de la marine marchande, avec l’Iran. C’est de votre compétence ?

— Non. Ce qui se passe dans le Golfe [arabo-persique] n’est pas dans notre zone d’opération ni notre mandat. On n’est pas impliqués et on ne veut pas l’être.

(Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde, )

Entretien en face à face, dans le bureau de l’amiral, au QG de Rota, le 11 octobre, en anglais


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Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).