L’Europe met 40 milliards pour la défense à partir de 2021 ? Halte au feu

L’Europe met 40 milliards pour la défense à partir de 2021 ? Halte au feu

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(crédit : DICOD / EMA)

(B2) Quand l’Europe de la défense était un sujet minoritaire, que peu d’entre eux y croyaient, on entendait déjà un certain lot d’âneries et de contre-vérités. Mais elles disparaissaient enfouies sous le tapis de l’oubli. Depuis que l’Europe de la défense est très « hipe », l’effet loupe permet de faire circuler les chiffres les plus farfelus. Avec la complicité, voire l’incitation, de ceux là même qui sont sensés promouvoir ce projet.

Ainsi en est-il de l’idée de la Commission européenne de mettre sur la table 40 milliards d’euros après 2020 ou 5,5 milliards par an. Chiffre repris allègrement par plusieurs médias, dont le téléphone sonne à France-Inter, avec Stéphane Leneuf (qu’on a tout de même connu un peu mieux inspiré). Il faut le dire très nettement : ce chiffre est, vraiment, totalement, bidon. La Commission européenne adore gonfler ces chiffres en les faisant s’étaler sur plusieurs années et surtout en agglomérant des pommes et des cerises. Mais tout ce que dit la Commission n’est pas vérité.

Soyons précis… La Commission n’a, pour l’instant, mis concrètement sur la table que 90 millions d’euros sur trois ans pour l’action préparatoire de recherche sur la défense : 25 millions par an en 2017, 35 millions en 2018 et elle projette 25 millions en 2019. Elle a annoncé vouloir mettre en jeu 250 millions par an en 2019 et 2020 en plus pour les projets de développement industriel (500 millions sur deux ans).

Pour ces deux actions, elle a émis l’idée (ce n’est pas encore une proposition ferme), de mettre 1,5 milliard d’euros par an à compter de 2021 pour le prochain cadre budgétaire (et la prochaine Commission) : 500 millions pour la recherche de défense et 1 milliard pour le développement industriel de défense. C’est notable. Mais on est très loin des 40 milliards.

Pour arriver à ce chiffre mirifique, on le calcule sur les sept ans de la période budgétaire. Ce qui donne 10,5 milliards d’euros. C’est plus rond… la Commission évalue que pour 1 euro qu’elle mettra, les États mettront 3 ou 4 euros. Et on arrive ainsi aux fameux 40 milliards (sur 7 ans) ou 5 ou 6 milliards (par an). Cela fait plus riche et sonne mieux…

Mais cela relève d’un talent de prestidigitation. D’une part, ces 3 ou 4 euros ne viendront pas du budget européen mais du budget des États membres. Et ce ne seront pas automatiquement des euros supplémentaires. Les États vont puiser dans leurs budgets existants ou futurs. D’autre part, le coefficient multiplicateur est très éventuel. Le projet de développement industriel de la défense mentionne un cofinancement communautaire allant de 30% ou 20% (pour les prototypes, selon qu’ils sont menés dans le cadre de la coopération structurée permanente ou non) à un pourcentage non défini pouvant aller jusqu’à 80% ou 100% (pour les autres projets). Autrement dit, on n’est pas dans un coefficient multiplicateur de 1 à 4 mais de 1 à 2 ou 2,5 plutôt.

Si on prend la même échelle au niveau français, on arriverait à un budget de plus de 600 milliards d’euros ! C’est-à-dire les quelque 33 milliards d’euros de budget annuel sur sept ans + le multiplicateur de retombées économiques (2 euros pour 1 euro investi selon l’échelle du chef d’état-major Pierre De Villiers). Ce n’est pas vraiment sérieux ! L’Europe de la défense n’a pas besoin de chiffres bidons. Ce qu’a mis sur la table la Commission est déjà suffisamment notable et important. Ce n’est pas nécessaire d’en rajouter. Elle ne doit pas craindre la réalité des chiffres plutôt que de phosphorer sur des prospections très aléatoires. Sur un terrain aussi sensible que la défense, où la crédibilité européenne n’est pas encore assise, il ne faut pas plaisanter avec les chiffres et les méthodes habituelles de la Commission européenne (1) ne peuvent avoir cours.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) La Commission européenne a pris l’habitude d’une communication qui prend « ses aises » avec la réalité. Cela a été le cas notamment pour vanter les bénéfices attendus des accords commerciaux ou de certaines mesures de libéralisation.

(2) Ajoutons à cela que l’actuelle Commission s’engage pour un futur incertain. La discussion du prochain cadre financier devrait, en effet, être faite plutôt dans l’horizon 2019-2020, donc dans le cadre d’une nouvelle Commission et d’un nouveau Parlement issus des élections de 2019, avec la sortie du Royaume-Uni au surplus, qui oblige à revoir de fond en comble les financements européens. C’est hasardeux mais c’est un pari politique. Et il faut rester modéré dans la critique. L’Europe a, si souvent, souffert d’une timidité politique sur la Défense qu’il serait, peut-être, malvenu de la critiquer aujourd’hui, quand elle connait un sursaut d’audace.

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