Big news ! L’armée européenne existe. Le Daily Mail l’a rencontrée

Le 2e York en manoeuvre sur la plaine de Salisbury pour se préparer au battlegroup européen (crédit : 2e York)
Le 2e York en manoeuvre sur la plaine de Salisbury pour se préparer au battlegroup européen (crédit : 2e York)

(BRUXELLES2) Vous vous demandez si l’armée européenne existe vraiment, si ce n’est pas une chimère, une vue de l’esprit ou une c…, un rêve ou un cauchemar virtuel. Détrompez-vous, l’armée européenne existe bel et bien. Le Daily mail l’a rencontrée. Photos à l’appui, le quotidien britannique, plus célèbre pour ses ragots que son sens de l’investigation, raconte même qu’elle est passée en phase opérationnelle sur le territoire britannique : « Invasion of the EU army! (1) Worried Euro tanks may park on our lawn, Minister? Too late… they’re already here ».

Regardons de près ce qui est dit ! Et ramenons la réalité qui semble être vraiment le cadet des soucis de cet article…

A 1,500-strong force of EU troops was on manoeuvres in Britain last week

Reconnaissons aux troupes européennes : « Envahir » le Royaume-Uni, avec seulement 1500 hommes — ce que aucun pays n’avait jusqu’ici réalisé même Napoléon avec sa Grande Armée ou Hitler et ses V2 —, c’est quand même un succès 😉

Plus sérieusement, dans ce battlegroup, il y a essentiellement… des Britanniques, sous le commandement d’un général Britannique. Avec quelques Suédois, Finlandais, Irlandais (du Sud), Lettons et Lituaniens, et même des Ukrainiens normalement ! Pas de quoi fouetter la Reine d’Angleterre.

Et le Daily Mail est en retard de quelques années. C’est à Saint-Malo, en 1998, sur une initiative  franco-britannique que nait l’idée d’avoir à disposition une force de réaction rapide des Européens pour mener des opérations d’interposition légère, ou d’évacuation de ressortissants. Ce sont les Britanniques qui inaugurent d’ailleurs en 2005 – avec les Français – ce tour de rôle. Ce qu’on appelle en France les Groupements tactiques 1500 (car formés d’environ 1500 hommes, en général beaucoup plus) est traduit par l’anglais « EU Battlegroup » (EUBG) plus aisément compréhensible. C’est cette dénomination qui l’a emportée.

They were taking part in what is thought to be the biggest EU military exercise in the UK. And in a move that might cause further concern for Brexiteer Ms Mordaunt, the joint war games played out by an ‘EU Battle Group’ represent a stepping up of plans to mount a European force capable of rapid deployment to foreign shores.

En réalité « de pas supplémentaire » et de « plans » pour mettre en place une force européenne capable de se déployer à l’étranger, c’est juste ni plus ni moins le classique entraînement de la force de réaction rapide de l’Union européenne. L’astreinte est prise par rotation tous les six mois par un ou plusieurs Etats membres. Ce depuis 10 ans ! Ce n’est pas une première en soi. Les Britanniques seront d’astreinte à partir de juillet 2016. Ce qui n’est pas une nouveauté non plus. Les Britanniques ont déjà pris à 4 reprises leur tour d’astreinte : en 2005, 2008, 2010 et 2013. C’est donc la cinquième fois depuis 10 ans que l’armée européenne « envahit » le Royaume-Uni

Ces fameuses manoeuvres sont en fait l’exercice de qualification du battlegroup qui ont été préparées longtemps d’avance. Elle ont duré une dizaine de jours jusqu’au 20 mai. Des exercices qui ne sont pas en soi d’ailleurs très différents des exercices de l’OTAN, pour la force de réaction rapide (NRF), étant conçus sur des modèles similaires. L’important dans ces exercices est d’améliorer l’interopérabilité entre les différentes forces (air, blindés, hélicoptère, médical, commandement, forces de l’avant, etc.) comme les différentes nations y participant.

Exclusive photographs show ‘Euro army’ tanks and vehicles in Britain

Les photos super exclusives du Daily Mail, même floutées, B2 en a quelques dizaines, et même de soldats britanniques ou de navires britanniques portant l’emblème européen. Le HMS Enterprise qui est au large en Méditerranée sous commandement italien porte le fanion européen. Ce qui n’est pas illogique. Jusqu’à nouvel ordre, le Royaume-Uni fait partie de l’Union européenne. Et personne n’a jamais forcé les Britanniques à hisser ce drapeau ni à participer à ces opérations. Toutes les opérations militaires de l’Union européenne, comme de l’OTAN d’ailleurs, sont fondées sur le volontariat. Chaque Etat reste totalement souverain pour engager ses propres troupes, leur durée. Il y a même des hauts gradés qui ont porté le double badge britannique et européen, et ont commandé (voire commandent encore) cette « soit-disant armée européenne.

While a British Brigadier is in charge of the force during the UK’s period of command, he takes his orders from Brussels, not from the UK’s operational headquarters.

C’est un peu faux. Si ce battlegroup devait être engagé, le général britannique à son commandement serait sous les ordres directs … du quartier général opérationnel britannique, celui situé au nord de Londres à Northwood. Car Northwood est le QG désigné pour la période d’astreinte et non Bruxelles. Certes, il exécutera un plan conçu et mis en place par les Européens. Mais seulement avec l’aval, l’accord et l’autorisation des Britanniques. De plus, et c’est une règle dans toutes ses opérations, il y a une double hiérarchie. Un général britannique rapporte aussi à sa hiérarchie, même dans une opération multinationale.

Tactical decisions, such as the rules of engagement for the EU Battle Group, are decided by the Foreign Affairs and Security Council of the European Union.

Les décisions ne sont pas décidées par le Conseil des ministres des Affaires étrangères en soi mais par les 28 Etats membres (27 en matière militaire – sauf le Danemark) réunis au Conseil. Ce n’est pas un détail de langage. Car toutes les décisions sont prises à l’unanimité.

Pour avoir suivi plusieurs circuits de décision, je peux témoigner combien les représentants britanniques (et ce ne sont pas les seuls) sont très sourcilleux sur ces sujets. Autrement dit, tant que le Royaume-Uni est membre de l’union, il peut émettre un droit de veto, formel ou informel, et empêcher ainsi toute décision, tel le déploiement d’un battlegroup. Un droit que Londres ne s’est pas privé d’utiliser dans le passé, pour retarder ou limiter les effets d’une opération.

En outre, tout Etat qui décide de participer à l’opération (c’est facultatif), peut indiquer des « caveouts », des exceptions aux règles d’engagement. Il y a toujours un officier supérieur par Etat — dit « red flag » — chargé de faire respecter les « lignes rouges » fixés par un Etat dans sa participation. Dans tous les cas, un soldat britannique ne pourrait jamais aller contre les limites ou la volonté décidée par son Etat membre.

Précisons aussi que les ’28’ ministres décident surtout des options stratégiques : décision d’envoi d’un battlegroup, cadre d’emploi de la décision, etc. Les règles d’engagement sont généralement discutées et décidées à un niveau infra-politique par les militaires ou les diplomates spécialisés (le Conseil ne donnant que son imprimatur). Mais toujours selon le même principe de l’unanimité. Il n’y a pas de majorité qualifiée en matière de défense.

Three 1,500-troop rapid reaction forces, directed by the EU’s Council of Ministers, and designed to respond to security crises.

Il n’y a pas trois mais deux battlegroups de permanence normalement ensemble. Mais effectivement, les « EU Battlegroups » sont désignés pour répondre à des crises de sécurité (1). Du moins en théorie. Car, en réalité, ils n’ont jamais été déployés…  La faute notamment aux Britanniques ! (Lire : Les GT 1500 ou battlegroups. Une belle idée jamais mise en pratique)

Austrian Lieutenant General Wolfgang Wosolsobe is in command

Mes collègues britanniques ont, là encore, un temps de retard. Le général Wosolsobe vient de quitter ses fonctions au terme de son mandat. Et c’est un Finlandais qui le remplace (lire : Un Finlandais succède à un Autrichien à la tête de l’Etat-major). Mais ce général ne dirige « que » l’Etat-major de l’Union européenne. Or contrairement à sa terminologie, cet état-major ne commande pas directement le battlegroup… Londres a toujours mis son veto, une « ligne rouge » avait précisé Cameron, à ce que l’Union européenne soit dotée d’un vrai quartier général. Et c’est d’ailleurs tout l’enjeu actuel.

The EU has three Battle Groups and the one deployed to the UK is a ‘light force’ – using armoured patrol vehicles such as Humvees and the RG-32M ‘Scout’.

L’Union européenne n’a pas vraiment de battlegroups permanents. Mais juste deux, désignés par rotation entre les Etats membres. Tous sont une « force légère » de 1500 à 2500 hommes. Les Etats y contribuent de façon « volontaire » pour avoir des troupes de permanence, une astreinte tournant tous les six mois.

En conclusion, du grand n’importe quoi dont seule la presse britannique est capable avec un grand talent (il faut le reconnaitre). Au final, c’est un vrai chef d’oeuvre de désinformation, doublé d’une très méconnaissance, crasse, à la fois du fonctionnement de l’armée britannique et de la défense (2). A coté, le meilleur spécialiste de la propagande de l’école soviétique parait un petit télégraphiste honnête. Quand un quotidien britannique monte en mayonnaise ce qui n’est qu’un simple exercice pour la préparation à une très (éventuelle) intervention de maintien de la paix — qui a de grandes chances de ne jamais venir —, pour en faire une « invasion » de l’armée européenne », ce n’est plus de l’information, c’est de l’ordre de la pathologie miraculeuse…

(Nicolas Gros-Verheyde)


(1) Sans doute le seul passage exact de cet article.

(2) Un peu timide tout de même. Le quotidien britannique, un peu mieux informé, un peu plus soucieux de pousser le sens de l’enquête (;-), aurait pu pousser le bouchon un peu plus loin. Deux – trois suggestions.

  1. Une invasion de terroristes irlandais soutenus par des anciens soldats de Crimée. Explication : dans ce battlegroup se trouvent aussi des Irlandais du Sud et quelques Ukrainiens (auparavant stationnés en Crimée).
  2. Le QG d’opérations britanniques envahi par les Européens. Explication : Le QG britannique d’opérations à Northwood accueille le QG européen d’EUNAVFOR Atalanta et le drapeau européen est de sortie (uniquement lors des cérémonies officielles)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

Une pensée sur “Big news ! L’armée européenne existe. Le Daily Mail l’a rencontrée

  • 4 juin 2016 à 19:24
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    Que dire des manœuvres franco britanniques dans la Perfide Albion alors ? 🙂 Gros soupir.

Commentaires fermés.