Le delirium tremens du Daily express sur la participation britannique aux projets de défense européenne

(B2) De temps en temps, il faut lire la presse britannique populaire sur l’Europe. C’est un moment où on peut hésiter entre le fou rire et l’ébahissement devant autant de contre-vérités, de mauvaise foi et de vrais mensonges. La dernière livraison du Daily Express est, en la matière, un exemple.

Sous le titre « EU Army outrage as British troops risk being forced into EU defence force after Brexit », il se livre à une féroce attaque sur les dispositions figurant dans l’accord (sur le Brexit en matière de défense. En grande partie totalement fausse.

Que dit le quotidien populaire ?

« At present, the divorce deal promises to keep the UK linked to a series of EU military structures including the European Defence Fund, the European Defence Agency and Permanent Structured Cooperation (PESCO). »

« Britain could be forced to pay billions of pounds into EU defence projects and contribute troops and other military assets to Brussels defence units as a result. »

Étonnant ! D’une part les dispositions en cause — qui figurent dans la déclaration politique signée avec le Royaume-Uni — remontent tout de même à quasiment un an. Les spécialistes du ‘European Research Group‘, un think-tank férocement anti-UE, dirigé par l’ancien ministre Steve Baker, semblent venir de les découvrir. D’autre part il y a une série de confusions, voire de fausses informations.

Six confusions voire informations fausses

1° Le Fonds européen de défense comme la coopération structurée permanente sont des dispositifs plutôt que des structures au sens militaire du terme.

2° Toutes ces initiatives ont une incidence capacitaire, pas opérationnelle en soi. Cela n’entraîne aucune mise à disposition de troupes.

3° Les projets capacitaires ne sont pas des projets de l’UE en soi, ce sont des projets initiés, contrôlés, gérés par les États membres.

4° Cela reste toujours basé sur le volontariat comme toutes les initiatives de défense. Le Royaume-Uni pourra toujours choisir de payer.

5° Globalement, c’est à l’avantage du Royaume-Uni, et de l’industrie britannique en particulier qui pourraient continuer à coopérer avec des entreprises européennes, voire bénéficier de financements européens pour des projets nationaux.

6° C’est une demande expresse des Britanniques qui se ‘roulent par terre’ pour garder un pied dans ces initiatives récemment mises en place comme le Fonds européen de défense ou la coopération structurée permanente, et dans celle plus ancienne de l’Agence européenne de défense.

Pas de contribution britannique de plusieurs milliards

Quant à la facture à payer, on est dans le grand n’importe quoi. Si on prenait l’information au pied de la lettre, le Royaume-Uni était forcé de payer des milliards £ pour les projets de la défense, au ratio du poids britannique dans le PiB cela signifierait que la défense européenne a un budget de plusieurs dizaines de milliards € par an. On n’est plus dans l’imagination, on est dans le mensonge voire le délire total. S’il y a une facture à payer par le Royaume-Uni pour ces projets capacitaires, ce serait de l’ordre de quelques millions d’euros, et non pas pour des projets européens, mais des projets nationaux. C’est le budget européen qui contribue aux projets des États membres et non l’inverse.

Pas de contribution militaire sans décision souveraine britannique

Enfin sur la contribution opérationnelle britannique, ce n’est pas dans le cadre de l’agence européenne de défense qu’elle s’exerce, mais dans le cadre des opérations de la PSDC. Et là encore, la décision se fait ‘au cas par cas’, sur décision totalement souveraine du Royaume-Uni (avec l’information et/ou l’autorisation du Parlement britannique) et peut être retirée à tout moment.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Une opération européenne de protection maritime dans le Golfe. En format ‘article 44’ ?

(B2) L’annonce par le Royaume-Uni du lancement d’une force ‘sous direction européenne’ de protection maritime dans le détroit d’Ormuz fait réfléchir à plus d’un titre : pourquoi les Britanniques se montrent si enthousiastes sur l’Europe ? Dans quel format vont-ils mener cette information ? Avec quels moyens ?

Quelle ironie !

On avait connu des Britanniques beaucoup plus atlantiques et moins européens. Aussi quand Jérémy Hunt, un ministre tory bon teint, annonce devant la Chambre des communes lundi (22 juillet) une « European-led maritime force », menée en « coalition » (1) on se pince presque pour se dire qu’on ne rêve pas. Même le plus audacieux Européen n’aurait jamais imaginé une situation où Londres réclame à corps et à cri une opération ‘européenne’. Il est assez ironique qu’il ait fallu le Brexit — et les pressions de Donald Trump sur l’Iran — pour que les Britanniques se souviennent qu’avoir une force européenne peut avoir autant d’intérêt qu’une force euro-atlantique.

Le besoin d’une puissance douce

Ce choix est tout d’abord une affaire de haute politique internationale. Il s’agit pour les Britanniques de bien se distinguer des efforts américains en cours contre l’Iran. Les diplomates britanniques, comme l’ancien chef du Foreign Office Jérémy Hunt devant la Chambre des communes, l’ont répété à maintes reprises : cette force sera bien distincte de l’effort américain. Placer cette force sous commandement de l’OTAN aurait été un signe immédiat d’hostilité. Le placer sous commandement européen est un geste de ‘puissance douce’.

L’expérience européenne

L’autre intérêt européen est l’expérience acquise en matière de protection des navires contre les pirates somaliens dans l’Océan indien. Une action à laquelle ont participé également les navires iraniens — sans cependant s’associer au mécanisme de coordination international Shade mis en place par les Européens en particulier. Au Royaume-Uni, la force européenne de lutte contre la piraterie (commandée par les Britanniques depuis Northwood) est désormais labellisée comme un « véritable succès », comme l’a rappelé un député britannique lors du débat.

Un format ‘article 44’

Le format de l’opération reste à trouver exactement. Si les Britanniques veulent placer l’opération sous couvert de l’Union européenne, ils n’entendent pas apparemment, selon nos informations, placer cette opération sous celui de la politique européenne de sécurité et de défense commune alias PSDC (lire : Vers une opération maritime combinée franco-germano-britannique dans le détroit d’Ormuz. Les discussions continuent) (2). Mais il est tout à fait possible d’avoir une opération en coalition, mandatée par l’Union européenne. C’est même une disposition prévue par les Traités. C’est ce qu’on appelle le format ‘article 44‘ en référence à l’article concerné du Traité (3). Un article qui n’a jamais pu être utilisé jusqu’ici. Les différents États membres n’ayant pas vraiment réussi à se mettre d’accord sur ses modalités d’utilisation ni sur son opportunité.

Quels moyens ?

La question des moyens reste maintenant posée de façon concrète. Il existe plusieurs modalités d’assurer la sécurité des navires : de l’escorte navire par navire — quasi impossible à assurer car très coûteuse en moyens —, à la formation de convois escortés — plutôt complexe à mettre en œuvre avec des navires marchands qui ont des impératifs horaires propres — en passant par des équipes de protection embarquées à bord des navires — la solution la plus souple et la plus facile à mettre en place. Mais une des premières choses à faire, c’est d’avoir une appréhension commune de la situation. C’est ce qu’a indiqué la ministre française des Armées, Florence Parly, dans un entretien à l’Est républicain ce jeudi. Les capteurs sur zone ne manquent pas, qu’ils soient américains, britanniques ou français, par voie de mer, aérienne ou satellite. Encore faut-il avoir une analyse unique de la situation.

Une épreuve de force dangereuse

Quelle que soit la méthode, mettre des navires sans s’assurer que les Iraniens ne répliqueront pas présente des risques certains. Celui d’être pris à son propre piège, d’avoir ce qu’on appelle ‘un trou dans la nacelle’, et de ne pouvoir faire face à une percée des Gardiens de la révolution iraniens qui ne sont pas des néophytes. Un autre risque serait de devoir faire feu sur des forces iraniennes. Ce serait à l’inverse de l’objectif recherché : la désescalade, et ferait tomber dans le piège des extrêmes.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. lire : Londres lance une force ‘européenne’ de protection maritime dans le Golfe. Les Français répondent présent
  2. Il était d’usage outre-Manche pour désigner les opérations de l’Union européenne de mentionner ‘une opération multinationale européenne’. Ce qui ajoute à la confusion.
  3. « le Conseil peut confier la mise en œuvre d’une mission à un groupe d’États membres qui le souhaitent et disposent des capacités nécessaires pour une telle mission. »

NB : cet article issu du commentaire du précédent article a été reformaté et complété

Opération Sophia, EUBAM Rafah et Libya… l’UE doit apprendre à fermer des missions devenues inutiles

(B2) Les missions et opérations de sécurité et de défense communes sont aujourd’hui un peu les enfants délaissés de la politique extérieure de l’Union européenne (PESC). Elles ne suscitent que très peu d’attention aujourd’hui des responsables européens. Certaines missions et opérations n’ont plus d’efficacité ou sont arrivées au terme de leurs possibilités. Il est temps d’en tirer la leçon et d’oser les fermer !

Faute d’activité les marins de l’opération Sophia en sont réduits à faire des exercices (crédit : EUNAVFOR Med / Sophia)

Un amaigrissement salutaire

Au lieu de 16 missions/opérations aujourd’hui, l’UE pourrait avoir, à assez court terme 7 missions avec la même efficacité. Bien entendu, ces fermetures amèneraient un bilan peu glorieux. Mais ce n’est pas le nombre qui importe ou une épingle sur la carte. Ce qui est vital, c’est ce que ces missions ‘délivrent’ en termes de ratio résultats / coûts par rapport à leur objectif premier : la stabilisation.

Trois missions – opérations doivent être fermées

Selon notre analyse, trois missions – opérations (au bas mot) peuvent être fermées, tout de suite, car elles ne répondent plus aux critères minimums définis ou n’ont tout simplement plus les moyens d’assumer leurs tâches.

EUNAVFOR Med / Sophia (Rome)

Le présupposé de départ de cette opération maritime militaire créée  en 2015 — lutter contre les trafics d’êtres humains au plus près des côtes libyennes — n’a jamais été atteint. Les Européens n’ont jamais obtenu des Libyens de pouvoir agir dans leurs eaux territoriales ou sur les côtes (et ont peu fait pression pour cela). Le consensus politique qui a présidé à son existence n’existe plus aujourd’hui : l’Italie ne veut plus accueillir de possibles personnes recueillies en mer. Et aucun pays ne veut assumer cette tâche. Un à un, plusieurs contributeurs (Belgique, Royaume-Uni, Allemagne, …) se sont retirés au point que l’opération Sophia ne dispose plus en ce moment de la présence minimale en mer pour assurer ces missions : une seule frégate (italienne) en permanence en mer, avec une autre (française) en renfort de temps à autre (lire : Le FS Jacoubet dans l’opération Sophia : pour briser la solitude italienne ?).

Ce n’est pas tant que l’opération a totalement démérité. C’est tout simplement que le contexte a changé. Le flux de migrants de la Libye vers l’Italie n’est plus au pic atteint dans les années 2015-2016, il est revenu à une donne ‘normale’ ; l’attention se focalise plutôt sur l’Espagne, la Grèce ou les Balkans. D’une certaine façon, le boulot est terminé. La seule tâche qui peut être conservée – la fonction de formation des garde-côtes et marins libyens – peut fort bien être assurée par une mission plus légère (de type EUTM).

EUBAM Libya (Tunis / Tripoli)

Cette mission civile née dans l’après-2011 et censée aider les Libyens à renforcer leurs frontières n’a jamais pu décoller. Si elle a réussi à prouver son utilité en faisant des études de faisabilité, en faisant la navette avec des officiels… cela reste plutôt maigre pour un coût redoutable : environ 62 millions d’euros pour 18 mois. Honnêtement, deux ou trois bons conseillers à la délégation de l’UE pour la Libye feraient exactement le même boulot.

EUBAM Rafah (Tel Aviv)

Cette mission civile, une des plus anciennes de l’UE (créée il y a 14 ans), avait pour objectif de servir d’observateur honnête au poste frontière de Rafah. L’irruption du Hamas dans la bande de Gaza, il y a plus de dix ans, a contraint la mission à rester sur le strapontin de l’action. Malgré plusieurs espoirs ou tentatives, aucune relance opérationnelle n’a pu avoir lieu. La mission en est réduite à faire un peu de conseil ou de planification. Coût : 2 millions d’euros par an. C’est cher pour une tâche qui peut être fort bien assumée au sein de la délégation de l’UE à Tel Aviv.

Deux missions à l’efficacité en question

On peut aussi se poser des questions sur l’efficacité réelle de EUCAP Somalia, basée à Mogadiscio. Ses tâches (renforcement de la sécurité maritime) pourraient être reportées sur une opération anti-piraterie de l’UE ou fusionnées avec celles de EUTM Somalia, l’opération militaire de formation qui souffre également d’un sous-effectif non assumé. Quant à la mission de conseil EUAM Iraq basée à Bagdad et lancée en 2017, elle peine à afficher des résultats.

Ces deux missions disposent d’un budget pourtant conséquent au regard des résultats : 66 millions pour 2 ans pour EUCAP Somalia et 65 millions d’euros pour 18 mois pour EUAM Iraq (Lire : Les missions et opérations de la PSDC. Budget, personnel, commandement… ). Il est nécessaire à moyen terme d’envisager leur fermeture.

Deux missions en mode freinage

Enfin deux missions sont dites en ‘phasing out‘, c’est-à-dire en phase de passation de dossier, mais leur fermeture semble s’étaler dans le temps : EULEX Kosovo  (lire : La mission EULEX Kosovo en voie de fermeture) ou EUPOL Copps Palestine qui est désormais bloquée dans son évolution par le blocage palestinien sur les réformes. Il faut accélérer la passation à d’autres structures.

Des missions passées sous le radar politique

Les missions et opérations de la PSDC ne suscitent que très peu d’attention aujourd’hui des responsables européens. Au mieux, c’est un ennui, au pire une charge. La dynamique qui présidait ces dernières années s’est brisée sur un manque de volontarisme à Bruxelles comme dans les États membres. C’est indéniable.

Peu de missions et opérations lancées

En cinq ans, malgré un enthousiasme qu’on ne peut dénier, Federica Mogherini a un bilan très faible en matière d’opération. Sous son mandat n’ont été lancées que trois missions et opérations militaires : EUNAVFOR Med / Sophia en 2015, EUTM Rca en 2015-2016 et EUAM Iraq en 2017 (1). Ce qui représente le plus faible rythme d’un mandat de Haut représentant. Même sous Lady Ashton, qu’on ne s’est pas privé de critiquer ici-même, le bilan était plus glorieux avec six missions civiles et deux missions-opérations militaires préparées ou lancées.

Peu d’initiatives

On ne peut pas mettre ce maigre bilan sur le compte uniquement des États membres. Peu d’initiatives ont été préparées ou lancées. Selon nos informations, il n’y a rien dans les cartons : ni sur la formation des forces de sécurité ou militaires en Ukraine (juste du conseil), ni sur le soutien à Barkhane, ni sur une force d’observation en Colombie, etc.

Les chefs de missions rasent les murs

Histoire de ne pas faire de vagues, les missions et opérations sont ‘placardisées’. Les chefs de mission et d’opération ont reçu une consigne informelle de communiquer a minima au niveau européen. Depuis plus de deux ans maintenant, les chefs de mission et d’opération rasent les murs quand ils passent à Bruxelles. Il n’y a plus de point presse, plus aucun compte rendu public des chefs de missions/opérations face à la presse européenne, zéro visite ou voyage de presse sur place. Les interviews se font au compte-goutte. Le passage devant les commissions parlementaires de ces responsables se fait rare… alors que les différents responsables des missions de l’OTAN y défilent régulièrement. Un paradoxe…

Une ‘fatigue’ de la PSDC ?

La Haute représentante n’est pas la seule responsable de cette évolution. La politique de sécurité et de défense commune (PSDC) ne suscite plus vraiment d’attention et de dynamique des États membres.

La France n’y croit plus

La France qui a été l’un des moteurs notables d’une bonne majorité des missions et opérations PSDC dans le passé n’y « croit plus ». Elle n’est pas la seule. Les raisons sont multiples et mériteraient d’être décryptées. On peut en citer cinq au moins : le manque de solidarité sur le Mali, le recentrage sur l’OTAN, le manque de rigueur de certaines missions et opérations, les problèmes rencontrés par plusieurs hauts gradés français, et un sentiment imperceptible de ‘désappropriation’.

Les autres non plus

D’autres pays, comme la Belgique qui a été une ‘pièce’ notable de la PSDC, ont aussi perdu la foi, pour d’autres raisons, de priorité politique. L’Allemagne n’est plus vraiment motrice comme elle a pu l’être auparavant (pour l’Afghanistan par exemple). L’Italie est en position de repli. Etc. Or, sans un ‘push‘ d’un pays membre, difficile de faire une mission.

La tendance au conservatisme

Tout le monde — États membres comme la structure du SEAE, la Haute représentante – connait la situation. Mais chacun répugne cependant à ‘fermer’ une mission ou opération. Parfois, il s’agit de motifs compréhensibles : le risque d’instabilité reste latent et/ou l’opération répond à une volonté de plusieurs pays de rester présents (EUFOR Althea, EUNAVFOR Atalanta), la mission fait partie d’un accord international de pacification (EUMM Georgia). Parfois, il n’y a pas vraiment de motifs, sinon la tendance à conserver des positions acquises, la volonté de garder un certain nombre de points d’ancrage dans certains pays… comme de postes ouverts.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire aussi :


  1. Si la mission EUCAP Sahel Mali a été lancée en janvier 2015,  toute la préparation était déjà bouclée. Elle ne peut être mise au bilan de l’actuelle Haute représentante.

Le Brexit déjà en marche dans la politique européenne de défense

(B2 – exclusif) Peu importe les émois à Westminster et les tourments de Downing Street, ou la conduite sans ceinture du Prince Philippe, dans le domaine des opérations de stabilisation menées par l’Union européenne (au titre de la PSDC), le départ des Britanniques est désormais bien engagé et devrait se terminer bientôt

Le HMS Northumberland près du cercle arctique (crédit : MOD Uk / Crown copyright)

Un mouvement engagé

Le transfert du QG de l’opération anti-piraterie

Première concernée, la plus emblématique, l’opération anti-piraterie de l’UE (alias EUNAVFOR Atalanta) va déménager de Northwood (près de Londres) à la Rota et à Brest, le commandant britannique cédant sa place au commandant espagnol avec un second français. Le QG de La Rota est en pleine préparation, le QG secondaire de Brest — qui accueille la liaison avec la marine marchande — également. Les officiers ont commencé à rejoindre leur poste. Le « tuilage » est en cours, selon nos informations (lire : La revanche de Trafalgar).

Le changement de commandement en Bosnie-Herzégovine

Deuxième concernée, l’opération EUFOR Althea en Bosnie-Herzégovine. Plus discrète, après avoir été l’opération phare (de l’OTAN sous le nom IFOR) et de l’Union européenne, elle ne rassemble plus aujourd’hui que 600 hommes maximum. Elle n’en est pas moins importante, car un « poste d’observation » important de ce qui se passe dans les Balkans, notamment en matière de retour des combattants étrangers. Un Français va prendre la tête de l’opération, à partir du QG de l’OTAN à Mons (le SHAPE). Un petit noyau de Français est aussi prévu à Sarajevo au sein de l’état-major de la force (lire : Le retour de la France dans l’opération de l’UE en Bosnie-Herzégovine).

L’abandon d’un poste de numéro 2 en Somalie

Enfin, au sein de la mission civile EUCAP Somalia chargée d’assurer le conseil et la formation des Somaliens pour la sécurité maritime, le poste de numéro 2 assuré par un Britannique est en voie de changer de main, selon nos informations. Les Britanniques ne pouvant assurer de poste de commandement des opérations européennes.

Le retrait du planning des battlegroups

De même, en matière de force de réaction rapide de l’UE, les Britanniques se sont retirés du tour d’astreinte des battlegroups (lire : La prise d’astreinte française au battlegroup 2019 se prépare).

Du personnel détaché au titre d’un pays tiers

Des Britanniques resteront dans quelques unes de ces missions et opérations qu’ils estiment ‘stratégiques’, en particulier celles déployées en Somalie et dans l’Océan indien. Mais en tant que pays tiers, dès que le Brexit sera consommé. Un officier britannique de la marine marchande devrait ainsi être positionné à Brest, chargé d’assurer le lien (précieux) avec toutes les structures britanniques de la marine marchande. Et dans la mission EUCAP Somalia, Londres entend détacher un de ses officiers pour occuper le poste de chef des opérations.

Une transition en douceur

Dans toutes ces opérations et missions, le départ des Britanniques est désormais non seulement acté, mais leur remplacement est assuré, sans difficulté. Il est difficile désormais, voire quasi impossible, de faire machine arrière. Les Britanniques ont perdu leur tour.

Difficile de faire machine arrière

Si le Brexit devait être repoussé, il ne changera pas les changements opérés dans les commandements : la relève est déjà en place. Les Britanniques qui occupaient ces positions ont déjà (ou vont) retrouver d’autres fonctions dans l’armée britannique, l’OTAN ou d’autres opérations multinationales. Et dans les générations de force actuelles, ce serait un pari insensé pour les planificateurs britanniques de miser sur une possible annulation ou prolongation longue du Brexit pour faire de nouvelles offres de participation importante.

Quelques leçons du départ

A cette transition en douceur, tellement en douceur qu’elle passe inaperçue, on peut tirer d’ores-et-déjà quelques leçons. Premièrement, contrairement à ce qu’avaient affirmé certains dignitaires britanniques, assis confortablement dans leurs sièges en cuir dans des ministères londoniens, et quelques observateurs, peu au fait du fonctionnement réel de l’Union européenne, l’apport britannique dans les missions et opérations de l’Europe de la défense reste modeste. Il peut être facilement compensé, avec juste un peu de bonne volonté de quelques pays membres. Deuxièmement, le départ britannique consacre en fait le retour français dans des opérations et missions qu’ils avaient, ces dernières années, un peu délaissées. Au final, il reste tout de même un pincement au cœur. Les officiers de sa Royale Majesté, croisés durant ces années, m’ont toujours fait bonne impression, avec ce mélange de courtoisie, de rudesse, d’ironie et d’enthousiasme qui fait le charme et l’efficacité de l’armée outre-Manche. Dommage…

(Nicolas Gros-Verheyde)

Ras le bol du ‘blabla’ sur la désinformation. Commençons par bien informer

(B2) Il faut lutter contre la désinformation, les fake news, faire face aux ingérences. C’est devenu le nouveau leitmotiv à la mode à Bruxelles et dans certaines capitales. Une tentation bien commode pour éviter de pointer le doigt sur un problème : le défaut d’information

(crédit : EULEX Kosovo)

Les ministres des Affaires étrangères en discutent ce lundi, après leurs collègues des Affaires européennes. Les chefs d’Etat et de gouvernement s’étaient penchés sur la question en décembre dernier (lire : Stop à la désinformation. Les ’28’ demandent d’agir vite), sur la base d’un ‘plan d’action’ présenté par la Commission européenne en décembre (lire : Un système d’alerte rapide, des unités anti-propagande du SEAE renforcées. Le plan d’action anti-fake news de la Commission). Ils oublient, tous, un point principal. Les responsables politiques sont eux-mêmes à l’origine de certaines tentatives de désinformation.

Un vrai problème…

Il y a un vrai problème de tentative d’influence, de déstabilisation, par le biais de fake news et autres instruments de la Russie. Inutile de tourner autour du pot et de se le cacher. Mais d’une part, ce problème n’est pas vraiment nouveau. Cela s’appelait auparavant la ‘propagande’ ; ce sont juste les instruments techniques qui ont changé. D’autre part, il n’est pas insurmontable.

… et une vraie question

Cela pose une vraie question cependant, de société, aux responsables politiques comme à la presse : que faut-il faire ? Passer son temps à démentir, corriger des informations ? C’est, en termes d’efficacité, assez, voire très limité. Cela revient à écoper un océan avec une épuisette, et dans le pire des cas, à donner davantage de valeur à ce qui est au départ une vulgaire imbécilité. En un mot, c’est travestir le devoir d’information qu’ont les pouvoirs publics et le métier de journalisme. Peut-être faudrait-il commencer par une réelle politique d’information.

La désinformation à l’européenne

Les tentatives de désinformation ne sont pas le monopole de la Russie. D’autres l’utilisent, de manière parfois plus ‘douce’, y compris au sein des gouvernements nationaux ou des instances européennes, donnant des coups de butoir à l’information.

Première entaille : la transparence bafouée

Exception faite du Parlement européen, la plupart des décisions au niveau européen sont prises, portes fermées. La contrepartie de cette logique, prise au nom du compromis et du réalisme, devrait être une certaine transparence, un rendu précis et concret des décisions. La Commission européenne s’y astreint (de manière plus ou moins réussie) : après chaque réunion de la Commission, un commissaire ‘descend’ en salle de presse pour rendre compte. Au Conseil de l’UE, le compte-rendu obligatoire est beaucoup moins respecté.

De façon courante, maintenant, la conférence de presse sensée rendre compte des décisions tourne au long monologue, suivi de 2 ou 3 questions. Et, après, « désolé… le ministre, le commissaire, est pressé, a un autre rendez-vous, doit prendre l’avion, etc ». C’est ainsi le cas de la première conférence de presse de la présidence roumaine de l’UE, le 8 janvier. Le ministre des Affaires européennes, George Ciamba, était pressé. Résultat, il a ‘oublié’ de rendre compte de la principale décision du jour : les sanctions prises contre l’Iran… après avoir abondamment parlé (tout seul) de la nécessaire lutte contre la désinformation. De façon désormais systématique, la Haute représentante Federica Mogherini a pris ce chemin. Mais il y a pire….

  • Certains ont pris l’habitude de ne rien dire. C’est le cas du ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, qui fait au mieux une déclaration à l’arrivée à Bruxelles pour dire ce qu’il pense (les fameux ‘éléments de langage’ préparés bien à l’avance) et répond à une question. Deux minutes 30 secondes, tout compris, les jours de beau temps ! Aucune conférence ou compte-rendu après la réunion, le Français file par une porte dérobée (souvent avant la fin de la réunion) : il a des rendez-vous et préfère, rentré au chaud à Paris, se faire une bonne petite interview de 20 minutes sur une radio (Europe 1 ou RTL ont sa préférence en général). C’est plus reposant et plus ‘rentable’ pour l’image…

Cet état de fait doit changer. D’une part, c’est une rupture des engagements pris au plus haut niveau, entre les autorités européennes et la presse. D’autre part, une bonne information suppose que sur tous les sujets abordés lors d’une réunion, il puisse y avoir au moins une question, voire deux ou trois, car c’est la diversité même de la presse qui permet ainsi de s’expliquer.

Deuxième entaille : la tentation du coup de com’ nuisible

La communication des décisions prises par la Commission, un gouvernement, est souvent faite au dernier moment à la presse, au moment même de la conférence de presse, voire pendant ou après. Parfois c’est un impondérable — la décision vient d’être prise, et il faut imprimer ou traduire les documents. Mais, bien souvent, ce n’est pas le cas, c’est pour éviter des questions trop pertinentes ou tout simplement garder le suspens jusqu’au bout, faire un coup de com’.

  • Dernier exemple en date : le traité franco-allemand. L’Elysée a cru bon garder ‘secret’ le document, là où Berlin communiquait davantage. Pourtant le texte est finalisé, approuvé définitivement, jusqu’aux plus petites virgules. Un coup porté bas à la démocratie. Au final sort un gros fake sur l’Alsace-Lorraine qui serait rendue à l’Allemagne. Une grosse blague qui aurait pu être sinon évitée, du moins amoindrie.

Troisième entaille : le monolinguisme, prise à toutes les déviances possibles

Au niveau européen, bien souvent, les textes ne sont pas traduits dans les langues ‘utiles’ ou majeures. Résultat, on donne à des médias comme Russia Today non seulement la primeur mais l’exclusivité sur la toile dans certaines langues sur certains sujets européens. Lire : Le français exclu de l’Europe de la défense. Gabegie financière. Erreur stratégique

Quatrième entaille : le travestissement ou le blocage de l’information

Trop souvent, certains responsables de communication s’acharnent à retarder, nous aiguiller sur de fausses pistes, quand ils ne se plaignent pas de l’activité d’information. Quand des politiques se cachent, dissimulent les informations importantes ou anodines, voire travestissent la réalité (cf. affaire Benalla en France), ils jouent avec le feu, dévaluent leur parole, et contribuent en fait à préparer le terrain propice à la désinformation suivante. En clair, ils amassent une foison de feuilles sèches, ne reste plus qu’à jeter l’allumette.

  • Au niveau européen, les chefs de mission et d’opération déployés sur le terrain ne viennent plus jamais rendre compte de certaines missions ou opérations déclenchées en matière de défense (1). Alors qu’ils agissent au nom des Européens et dans des missions entièrement financées par le contribuable. Les budgets engagés dans les opérations militaires ne sont pas rendus publics (2). Ce en contradiction avec l’engagement (moral) de rendre compte des deniers publics. Enfin, quand la Commission européenne pêche par une communication, disons très optimiste, tordant un peu les statistiques, pour justifier ce qu’elle estime ‘bon pour les Européens’, elle prête le flanc à toutes les critiques (3).

Mieux informer, clairement, sainement

Mieux lutter contre la désinformation, ce n’est pas mettre quelques millions d’euros dans un plan d’action, sans grandes idées, ou recruter trois personnes de plus, pour distribuer les bons et mauvais points aux médias, c’est d’abord privilégier une information saine, concrète, anticipée, en facilitant le travail des journalistes professionnels et non en le compliquant.

Mieux lutter contre la désinformation, c’est jouer fair play avec la presse, non pas lui mettre des bâtons dans les roues, jouer au jeu du chat et de la souris, se plaindre une fois les portes fermées que « la presse a trop d’informations ».

Mieux lutter contre la désinformation, c’est tenir ses engagements, venir rendre compte, publier toutes les informations disponibles, dès que possible, et dans une langue accessible à tous.

C’est seulement à ces conditions que nous pourrons bâtir une vraie ‘résilience’ dans la population et rétablir une confiance dans les institutions. Ensuite nous pourrons parler de lutte contre les désinformations…

(Nicolas Gros-Verheyde)


Réinvestir le web : une réflexion qui doit faire tâche dans les médias

Cette interpellation des politiques doit se prolonger au niveau des médias. En désertant le web, pour ne livrer que des informations semblables, car puisées aux mêmes sources (dépêches AFP, Reuters, …), en s’engageant dans une culture du ‘clic’ (pour générer une improbable ressource publicitaire…), les médias, nous, avons commis une double erreur : 1° livrer un contenu quasi identique (donc se prêter à l’accusation du ‘vous êtes tous pareils’) ; 2° laisser le champ libre sur le ‘net’ aux ‘autres’ informations, parfois intéressantes, mais parfois totalement fausses.

C’est la quadrature du cercle : Comment réinvestir le web et, en même temps, trouver des ressources adéquates qui préservent l’indépendance ? Comment garantir la diversité des médias et des opinions, et, en même temps, produire une information saine et honnête à tous et non réservée à une élite ? Comment assurer une certaine traçabilité de l’information, condition préalable à la confiance, en préservant le secret des sources ? Nous devons nous y pencher. B2, qui a toujours eu un ‘blog’ à côté de son site payant, réfléchit sur ce point (4). Nous engageons d’autres médias à y réfléchir.


  1. De façon systématique désormais, les chefs de mission et d’opération déployées par l’Union européenne ne viennent plus jamais rendre compte devant les médias européens de leurs activités.
  2. Exemple : le mécanisme Athena, qui rassemble les ‘contributions’ budgétaires des Etats membres pour les opérations militaires, ne publie pas ses comptes détaillés.
  3. Lire : Avec les accords de libre échange, demain on rase gratis !
  4. Sur certains points, notamment la traçabilité de l’information, nos premières réponses sont dans notre Charte rédactionnelle (révisée) qui trace nos engagements et notre ligne éditoriale.

Un voisin menacé de stabilité demande de l’aide… Exercice

(B2) Un pays voisin menacé de stabilité, plusieurs pays européens sous le coup d’attaques apparemment séparées mais en réalité bien coordonnées… C’est le scénario de l’exercice important de gestion de crise, que lancent aujourd’hui l’Union européenne et l’OTAN

Faire face à une crise complexe de nature hybride

Cet exercice, dénommé en terminologie militaire « EU-HEX-ML 18 (PACE) » (1), a pour objectif d’améliorer la capacité de l’UE à faire « face à une crise complexe de nature hybride comportant une dimension interne et une dimension externe ». Précisons tout de suite qu’il ne s’agit pas d’un exercice réel, avec déploiement d’hommes et matériels sur le terrain, mais d’un exercice d’état-major, destiné à tester les circuits politico-militaires de réaction, et qu’il implique autant les structures civiles (voire plus) que les structures militaires proprement dite.

Toute ressemblance avec des faits existants ou ayant existé n’est pas tout à fait fortuite

Un pays voisin menacé de stabilité lance un appel à l’aide à l’UE

Le scénario, comme dans tout ces types d’exercices, est à la fois imaginaire mais aussi tout proche de certaines réalités passées. Le pays attaqué n’est pas « si loin de l’Union européenne » confie une source européenne. Il est confronté « à une menace majeure pour la sécurité » qui compromet « sa stabilité » et a demandé l’aide de l’Union européenne. Les Européens réfléchissent donc à déployer une mission d’assistance ou de stabilisation au titre de la PSDC [la politique de sécurité et de défense commune].

Différents évènements simultanés

Dans le même temps, différentes attaques de nature hybride ont lieu dans plusieurs États membres : cyber attaques, menaces sur la santé, risque de coupure d’approvisionnement énergétique, diffusion de fausses nouvelles. Des « évènements apparemment non connectés » mais qui interviennent de façon quasi-simultanée, et semblent tous reliés à la volonté européenne de stabiliser ce pays…

Tout le monde l’aura reconnu, on pense beaucoup à la Russie et à l’Ukraine, aux cyberattaques de sites officiels, à l’attaque de Salisbury ou aux menaces de coupure des gazoducs vers les pays clients du gaz russe.

Tout le monde sur le pont !

C’est la première fois que l’Union européenne mène un exercice de gestion de crise et de réaction de cette envergure. Il va impliquer, en effet, non seulement les spécialistes militaires, mais tous les services et dispositifs européens qui ont à gérer des crises. Pas moins de 14 directions générales (DG) de la Commission européenne sont ainsi mobilisées, tout comme le Corps européen de garde-frontières (Frontex) à Varsovie et Europol à la Haye, ou le mécanisme européen de protection civile. Au niveau diplomatique et politico-militaire, la cellule de crise de l’UE alias IPCR (2), les ambassadeurs et les représentants militaires des 28 États membres (3) sont sur le pont. NB : Deux pays non membres de l’UE participent à l’exercice : la Norvège (pays tiers) et la Suisse (observateur).

Un exercice coordonné avec l’OTAN

Cet exercice est mené en parallèle à un exercice de poste de commandement d’état-major de l’OTAN. L’objectif est de tester les interactions entre les deux organisations en matière d’appréhension de la situation, de cyberréaction, de gestion de crises ou de communication stratégique en situation de crise. Un tel exercice ‘parallèle et coordonné’ avait été mené pour la première fois en 2017 (4), l’OTAN conduisant l’exercice et l’Union européenne menant un exercice plus petit en parallèle. Cette année, c’est l’inverse, c’est « l’UE qui mobilise ses instruments et l’OTAN qui est l’invité » explique un haut diplomate européen, un brin fiérot.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. MLH = Multi Layer Exercise – PACE = Parallel and Coordinated Exercise (NATO-EU)
  2. L’Union européenne dispose d’un mécanisme de réaction de crise (IPCR ou Integrated political crisis response), sorte de pendant européen des ‘cellules de crises’ des ministères nationaux des Affaires étrangères. Il permet de coordonner une réponse au niveau politique entre les 28, de type protection consulaire, évacuation concertée de citoyens, etc.
  3. Réunis respectivement au sein du Comité politique et de sécurité (COPS) et du Comité militaire de l’UE (CMUE).
  4. L’UE et l’OTAN avaient décidé d’intensifier leur coopération dans les deux domaines – hybride et exercices, dans les déclarations communes UE-OTAN en juillet 2016 et en juillet 2018.

Mis à jour le 21.11 – Précisions apportées sur le dispositif IPCR

Un nouveau chef des missions civiles de gestion de crise

(B2) Le général des Carabinieri italiens Vincenzo Coppola vient d’entrer en fonction comme nouveau nom à la tête du commandement des missions civiles de crises (CPCC). Une bonne nouvelle

Vincenzo Coppola (Crédit : SEAE)

L’Italien Vincenzo Coppola, à l’expérience certaine dans les Balkans et la lutte contre les mafias, a pris les commandes du commandement civil de la gestion de crises (CPCC *) et a remplacé le Britannique Ken Deane. Cela clôture en beauté une carrière de 40 ans, tant au niveau italien qu’au niveau européen (Lire notre portrait réalisé en avant-première : Le commandement des missions civiles de crise confié à l’Italien V. Coppola (Carabineri)).

Un élément essentiel de la politique de sécurité européenne

« A un moment où le monde considère de plus en plus l’Union européenne comme un partenaire responsable dans le domaine de la sécurité, […] les missions civiles de la PSDC constituent un élément essentiel de la politique étrangère de l’UE », a déclaré le nouvel arrivant, promettant de « mettre à profit [son] expérience professionnelle en gestion de crise internationale et dans l’environnement de sécurité et de défense européen au sens large pour [en faire] bénéficier » dans ses nouvelles fonctions.

Le commandement des missions civiles : une petite équipe

Le commandement des missions civiles de gestion de crise de l’UE comprend environ 80 personnes. Ce qui est somme toute assez peu pour conduire et diriger la douzaine de missions dispersées sur trois zones essentielles — Europe, Moyen-Orient, Afrique — qui comptent environ 2000 hommes et femmes, policiers, douaniers, magistrats, spécialistes de la sécurité. L’Union européenne a aujourd’hui une douzaine de missions dites ‘civiles’ chargée de conseiller, former, et/ou aider à restructurer les forces de sécurité intérieure dans plusieurs pays de ‘crise’ : de l’Ukraine (EUAM) à la Libye (EUBAM), en passant par l’Irak (EUAM), la Palestine (EUPOL et EUBAM), le Kosovo (EULEX), la Moldavie (EUBAM), la Géorgie (EUMM), la Somalie (EUCAP), le Niger (EUCAP) et le Mali (EUCAP et EUSTAMS). Deux de ses missions ont une vocation ‘exécutive’ : la mission ‘État de droit’ EULEX Kosovo et la mission d’observation EUMM Georgia.

Rétablir un certain lien de confiance

Le général aura fort à faire pour rétablir un lien de confiance, non seulement au sein de ses équipes mais aussi avec les États membres, assez ébranlés par la gestion chaotique dans les derniers mois, de son prédécesseur, Ken Deane. Cet ancien policier britannique, ayant servi en Irlande du Nord est sorti par la petite porte. Le service diplomatique européen a joué la discrétion, alors qu’une enquête interne a été ouverte pour harcèlement sexuel et que son intempérance à l’alcool tenait du secret de polichinelle. Aucun geste officiel saluant son travail ni même la mention de son nom dans le communiqué saluant l’arrivée de V. Coppola. Ce qui est plutôt rare et témoigne du soulagement de la direction du SEAE de voir partir un homme arrivé avec de grandes ambitions à Bruxelles qui s’est enfermé dans des chicaneries et des rancœurs personnelles, qui n’étaient sans doute pas à la hauteur du poste qu’il occupait.

Un vent de changement dans les structures de gestion de crise

Ce changement à la tête du commandement des missions civiles illustre un renouvellement complet des responsabilités à la tête des structures de gestion de crises de l’UE. Ainsi, la Finlandaise Sofie From-Emmesberger a remplacé le Belge Walter Stevens à la tête du COPS (lire : Une Finlandaise prend la tête du COPS), le comité politique et de sécurité, la cheville ouvrière de la doctrine de l’Europe de la défense et de la diplomatie européenne. La direction de la planification des missions et opérations militaires (CMPD) doit aussi changer de chef, pour remplacer Gabor Iklody. Tandis que le comité militaire de l’UE doit changer de tête : le général italien Claudio Graziano, chef d’état-major de la défense italienne, devant succéder au général grec Mikhael Kostarakos (lire : Un général italien à la tête du comité militaire de l’UE à partir de 2018).

(Nicolas Gros-Verheyde)

* Civilian Planning and Conduct Capability

Dernières nouvelles des missions de maintien de la paix de l’UE – PSDC (mai 2018)

(B2) La formation des forces de sécurité intérieure et des militaires de pays tiers est devenue un des points clés des missions et opérations de l’UE déployées au titre de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Les dernières informations en provenance du terrain le prouve.

Un nouvel entrepôt pour les missions de gestion de crises de l’UE. C’est signé

La signature de la convention entre D. Eliasson (à gauche) et H. Hardeman (à droite) (crédit : MSB)

(B2) L’évènement est passé plutôt inaperçu dans le maelstrom de la situation internationale. Mais c’est une petite brique dans ce qu’on appelle « l’opérationnalisation » de la politique de sécurité et de défense commune de l’Union européenne qui vient d’être posée.

Un nouvel accord signé avec la Suède

Hilde Hardeman, la directrice du Service des instruments de politique étrangère (FPI) de la Commission européenne et Dan Eliasson, le directeur général de l’Agence suédoise pour la protection civile (MSB), ont signé lundi dernier (28 mai), un contrat confiant à MSB la gestion de l’entrepôt stratégique de l’UE pour les missions civiles de gestion de crises comme pour les représentants spéciaux de l’UE. Objectif : stocker du matériel, l’acquérir éventuellement et l’acheminer vers le lieu de la mission aussi rapidement que possible. « Afin de lancer une mission rapidement et de la gérer de manière efficace et sûre, il est essentiel de disposer du bon équipement, de raccourcir le temps de réponse et de s’assurer que le personnel des missions dispose des conditions nécessaires pour travailler efficacement et en toute sécurité » souligne-t-on du côté européen.

Un premier essai en forme d’échec

Cette signature est l’aboutissement assez lent d’une réflexion au niveau européen. Un premier contrat pour un entrepôt avait été signé en 2013 avec une société allemande (lire : L’Union européenne aura son entrepôt permanent pour la gestion de crises). Mais cette première version s’est avérée loin d’être efficace. Ce dispositif n’a été utilisé qu’une fois… (pour la mission européenne EUBAM Libya à la mi 2013). Et encore. Les questions alors sont nombreuses : Est-ce que le contrat était trop limité ? Les conditions mises au déploiement trop strictes ? Le fournisseur pas adapté au contrat ou peu sérieux ? … sans doute un peu de tout, selon nos informations (lire : Faut-il revoir le fonctionnement de l’entrepôt ?). Le choix d’un fournisseur privé était sans doute une erreur. Tout comme toutes les conditions entourant son utilisation (uniquement pour les nouvelles missions, pour certains matériels uniquement…). En réalité, tout avait été prévu pour… ne pas vraiment utiliser l’entrepôt.

Un opérateur plus expérimenté

Une leçon a été tirée de ces erreurs. Les Européens ont désormais choisi un opérateur public, expérimenté, qui a un certain rayon d’action au niveau international : la Suède et son bras opérationnel pour les interventions de sécurité civile, MSB (lire : Un nouvel entrepôt pour les missions de gestion de crises, en Suède (V2)). « Créée en 2009, l’agence MSB a acquis, stocké, géré et transporté des équipements de et vers des opérations en Suède et dans le monde entier, pour entre autres l’UE et l’ONU » indique son directeur Dan Eliasson. « L’année dernière, en 2017, nous avons effectué 125 missions internationales (et 39 nationales). » « C’est grâce à leur expérience, leurs connaissances et leurs capacités que nous avons décidé de confier à MSB la gestion de l’entrepôt de l’UE pour les opérations civiles et de gestion des conflits » confirme Hilde Hardeman, la chef du service des instruments de politique étrangère (FPI) de la Commission européenne. « C’est une mission très importante. »

Tout le matériel ou presque pour une mission

Le nouvel entrepôt stratégique contiendra, entre autres équipements, des véhicules, des équipements informatiques, des téléphones satellitaires, des fournitures médicales, des médicaments et des casques. Il aura ainsi la capacité de lancer une nouvelle mission de 200 personnes dans les 30 jours. Il sera situé à Kristinehamn, où MSB a déjà mis en place des entrepôts de stockage et de logistique pour les opérations suédoises de protection civile dans le pays ou dans le monde. Sa superficie totale sera de 5000 mètres carrés. MSB favorisera également une « prise en compte accrue de l’environnement à prendre dans les missions », précise son directeur. L’accord signé avec l’UE prévoit en effet que « MSB pourra recevoir des déchets toxiques et les éliminer de façon écologique ».

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire notre fiche détaillée (B2 pro) L’entrepôt de gestion de crises (fiche)

Europe de la défense. Attention à ne pas confondre l’objectif et les outils, attention à ne pas décevoir

(B2) Faciliter la recherche et l’innovation technologique de la défense, planifier les achats en commun, développer la mobilité militaire… c’est bien. Inciter les pays, les industriels, les instituts de recherche à coopérer entre eux, ce peut être souhaitable. Mais cela ne fait pas en aucune façon une Europe de la défense. Et c’est même dangereux, si cela devient la seule piste d’évolution.

Un déficit d’investissement inéluctable

Qu’il y ait un déficit de financement de la défense en Europe dans les États membres, c’est un fait, un fait inéluctable. Que l’industrie européenne soit clairsemée, fragmentée, c’est aussi un fait. Mais de là à prétendre que cette consolidation industrielle permettra à la fois de consolider la robustesse de l’Europe sur la place mondiale (pour qu’elle ne soit plus seulement un instrument du soft power) et à satisfaire l’opinion publique, il y a un pas qu’il est difficile de franchir. On semble, ici, confondre l’outil et l’objectif.

Que veulent les citoyens européens ?

Certes « la sécurité et la défense européennes figurent en bonne place parmi les priorités des citoyens ». Mais on ne peut pas déduire de cette assertion que les citoyens réclament une industrie de la défense forte, qui exporte des armements de façon dynamique partout dans le monde (1). Ce qu’ils réclament, surtout, c’est de la sécurité. Ils veulent que le jour où il y a une catastrophe (humaine, naturelle ou technologique) dans le monde, l’Europe arrive groupée à la rescousse de ses citoyens. Ils veulent que le jour où il y a une menace quelconque (acte terroriste…), l’Europe puisse réagir non pas de façon dispersée mais organisée. Ils veulent que l’Europe veille à stabiliser son proche voisinage ou les pays avec qui elle entretient de nombreux liens historiques, économiques ou humains (2). Ils veulent pouvoir être fiers de pouvoir dire : « Je suis un Européen ». Dans tous ces désirs, n’apparait pas vraiment la consolidation de l’industrie de la défense.

Des outils déjà disponibles

Pour avoir une capacité de réaction, il faut des outils. Mais ces outils qui manquent aujourd’hui sont parfaitement connus : quelques drones, quelques hélicoptères, une ou deux antennes médicales, un peu de transport stratégique, du renseignement et de l’imagerie satellitaire, etc. Certains d’entre eux sont assez basiques et sont déjà disponibles soit dans les armées, soit sur le marché (européen), il suffit d’investir et de les acquérir mais, surtout, d’avoir la volonté, et la possibilité, de les utiliser ensemble. Quand on regarde de près les lacunes existantes dans certaines missions / opérations européennes : soutien médical, communication sécurisée cyber, des spécialistes des marchés publics ou des officiers parlant français (3), on est loin du high tech !

Une atonie des missions et opérations de maintien de la paix

De la même façon, l’atonie existante dans les missions et opérations de maintien de la paix de l’Union européenne ne tient pas au manque de capacités. Une telle atonie est exceptionnelle depuis le lancement de la politique européenne de sécurité et de défense. En quatre ans, depuis le début de la Commission Juncker en 2014, une seule opération lancée : l’opération Sophia — qui est davantage une opération de protection des frontières, qu’une opération de maintien de la paix — et une mini-mission de conseil en Iraq. C’est faible ! alors que le rythme antérieur était d’une ou deux missions lancées par an. Le nombre de missions actuellement déployées (seize) ne doit pas faire illusion. La moitié d’entre elles sont en mode d’auto-justification plutôt qu’en mode de réelle utilité sur le terrain (4). L’Europe est absente dans le règlement des crises en Birmanie, en Colombie, au Yémen. Idem en Afrique, pour soutenir l’opération française Barkhane. Même dans les opérations de l’ONU type Minusma, les Européens arrivent en ordre dispersé, au lieu de fournir un contingent en tant que tel. Ces absences sont autant de signes de la faiblesse européenne qui sont analysés en tant que tel par les autres acteurs mondiaux.

Une insatisfaction possible

Si, demain, l’Europe dépense près de 3 milliards d’euros par an à partir de 2021 — comme le propose ce mercredi la Commission européenne — pour la recherche de défense et la mobilité militaire (5), et qu’elle reste incapable d’agir de façon coordonnée, décisive et rapide (comme aujourd’hui), elle ne remplira pas l’objectif demandé par les citoyens. Au contraire. Elle générera une insatisfaction qui brisera une certaine unanimité et se retournera contre ses concepteurs avec l’argument : pourquoi dépenser de l’argent de façon inutile ? Les attentes sont nombreuses, veillons à ne pas les décevoir.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Outre les commandes d’État, l’exportation est un des vecteurs d’équilibre de l’industrie de la défense. La consolidation d’une industrie européenne de défense ne peut difficilement se faire sans cet élément qui ne suscite de consensus ni dans les opinions européennes ni dans les gouvernements.

(2) Il y a sur ce point une quasi-unanimité des Européens de droite et de gauche, en passant par le centre, les Verts, pour l’extrême droite.

(3) Un problème sérieux au point qu’une note interne du service européen pour l’action extérieure (SEAE) y a été consacrée.

(4) Depuis des années, B2 observe ce qui se passe dans les missions et opérations de la PSDC. Rassembler les informations, intéressantes, sur ce qui se passe dans les missions/opérations est une tâche ardue. Nombre d’informations disponibles concernent des inaugurations, remises de médailles, visites officielles. On est davantage dans l’activisme que dans l’activité. Lire aussi : Une certaine remise en ordre des missions et opérations de la PSDC … comme de l’OTAN ?

(5) Le chiffre mentionné est en prix courants (19,5 milliards d’euros sur une période de 7 ans de 2021 à 2027). La mobilité militaire est un projet essentiellement de l’OTAN, destiné à faciliter la défense du territoire européen dans ses frontières de l’Est, face à la Russie.

Mis à jour le 4.5 avec le montant en prix courants et la notion de mobilité militaire.

Dans les missions et opérations PSDC silence radio

(B2) C’est relativement étonnant. D’ordinaire quand une action publique est déclenchée avec un objectif qui est noble — assurer le maintien de la paix, la sécurité des Européens, consolider l’état de droit — il est naturel, d’usage, et même poli, de venir de temps à autre devant la presse, qui représente l’opinion publique européenne, pour rendre compte, expliquer, détailler, les résultats, les difficultés, les évolutions de ces missions. Pour la PSDC, cette époque semble révolue.

Les chefs des missions et opérations PSDC qui passent à Bruxelles, le font en catimini, se cachent des médias, voire refusent de donner des entretiens aux médias (même en ‘off’). C’est assez étonnant car ces missions et opérations agissent au nom de l’Union européenne, avec un mandat officiel, et des financements publics. C’est tout à fait contraire à leur mandat, délivré officiellement.

C’est le cas aujourd’hui ainsi de l’amiral Enrico Credendino qui était devant le Comité politique et de sécurité de l’UE (COPS) pour rendre compte de sa mission, mais surtout défendre un projet sensible : la mise sur pied au sein de l’opération d’une cellule anti-criminalité, chargée de collecter toutes les informations possibles, et de les échanger avec les autres agences européennes (comme Frontex ou Europol). Il est vrai que le passage devant les médias l’aurait obligé à répondre à des questions très délicates…

(NGV)