L’incurie libyenne, la passivité européenne. Le secrétaire général de l’ONU António Guterres dénonce

(B2) Dans son dernier rapport sur la situation en Libye et au large des côtes libyennes, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, ne mâche pas ses mots

António Guterres (crédit : ONU)

Les termes employés dans ce rapport de 17 pages publié le 5 septembre dernier sont particulièrement sévères à la fois pour les autorités libyennes, mais également pour les pays de la région, un peu trop laxistes avec les passeurs, et pour les autorités européennes par leurs entraves aux secours. Le propos se suffit à lui-même…

La Libye au banc des accusés

La protection des réfugiés déficiente

La Libye n’est toujours pas partie à la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés. « Il est inquiétant de constater que toutes les entrées et tous les séjours ou départs irréguliers constituent toujours des infractions au regard du droit libyen et que les autorités ne reconnaissent pas pleinement le mandat du HCR en matière de protection internationale et de surveillance de l’application de celle-ci. »

La détention systématique en Libye est préoccupante

« Je demeure profondément préoccupé par les conditions dans lesquelles les personnes secourues et interceptées sont débarquées et systématiquement détenues. On peut se demander si ces faits respectent le droit international. Cette situation est intolérable. J’exhorte les autorités libyennes à s’acquitter des obligations qui leur incombent au regard du droit international et, ce faisant, à étudier en priorité les mesures susceptibles de remplacer les centres de détention. »

Le sort des migrants non enregistrés : des viols quasi systématiques

« Je suis très inquiet du sort des milliers de réfugiés et de migrants qui n’ont pas été placés dans des centres de détention officiels ; les informations les concernant sont peu nombreuses et l’accès est limité. L’intensité de la violence sexuelle […] durant la traversée de la Libye et notamment en détention, est intolérable. Il est urgent de s’attaquer à ce problème. »

La Libye n’est pas un pays sûr pour débarquer des rescapés

« Compte tenu de l’instabilité des conditions de sécurité et des risques particuliers en matière de protection dans le pays, liés notamment à la détention, la Libye ne remplit pas les conditions qui lui permettraient d’être considérée comme un lieu sûr ou comme un pays tiers sûr aux fins du débarquement après un sauvetage en mer. »

Les pays européens, aussi, mis en cause

L’obligation de faciliter les sauvetages

« J’exhorte tous les États Membres à conduire des opérations de recherche et sauvetage en Méditerranée ainsi qu’à les appuyer et à les faciliter, y compris lorsqu’elles sont menées par des navires non gouvernementaux ou marchands. »

Le travail des ONG contrecarré

« Les activités de recherche et de sauvetage menées par des navires d’ONG ont été fortement réduites, notamment en raison des contraintes d’ordre administratif et juridique imposées à ces navires concernant le débarquement des réfugiés et des migrants en Europe.  […] Personne ne devrait être contrecarré, poursuivi ou stigmatisé pour le fait de sauver des vies en mer. »

Le principe de non refoulement non respecté

« Je rappelle à tous les États Membres l’obligation qui leur est faite d’assurer le sauvetage de personnes en mer et leur transfert en lieu sûr dans le respect des droits de la personne, notamment pour ce qui est du principe du non-refoulement. »

Les pays voisins aussi responsables par un certain laxisme

« Les trafiquants d’êtres humains et les passeurs de migrants traversant la Libye dépendent de réseaux de personnes qui facilitent la logistique et l’organisation des déplacements dans les pays voisins et l’ensemble de la région. »

Des moyens aériens de Sophia complices des débarquements en Libye

Le secrétaire général dans son rapport met objectivement en cause la complicité des moyens aériens de l’opération Sophia. « Le HCR constate que nombre d’embarcations en détresse repérées par l’opération ont été débarquées en Libye, ce qui est en désaccord avec son avis consultatif sur la question. » NB : Quand on sait ce qui est mentionné plus haut, totalement connu des autorités européennes, on peut s’interroger sur la poursuite d’une telle politique, en contradiction flagrante avec les standards internationaux.

(NGV)


Des violations des droits humains en cascade

La Mission de l’ONU d’assistance à la Libye (MANUL) fait également état d’allégations crédibles et persistantes :

Des réfugiés et des migrants « seraient détenus à proximité d’installations militaires, d’armes et de munitions stockées dans des centres de détention. Certains d’entre eux étant contraints de fournir un soutien logistique aux groupes armés qui contrôlent ces centres ».

Les centres de détention, dont ceux de Khoms, Souk el-Khamis et Zaouiya, seraient devenus « des lieux propices à la traite des personnes, au trafic de migrants et potentiellement aux disparitions forcées ».

D’autres personnes ont « disparu après leur débarquement, dont certaines avaient été placées dans un centre de détention non officiel à Khoms ».

Depuis le début de l’offensive en Libye le 4 avril, « des centaines de personnes interceptées par les garde-côtes libyens auraient été envoyées dans des centres de détention administrés par le Service de la lutte contre l’immigration illégale, ainsi que dans des centres non officiels gérés par des milices ».

Quelque « 3500 réfugiés et migrants vivent dans des centres situés dans des zones d’affrontements ou dans lesquelles des affrontements sont imminents ».

Les demandes de recherche qui ont été adressées au Gouvernement d’entente nationale sont demeurées lettre morte.

Des violences sexuelles régulières, commises par des gardes libyens

Le risque de violence sexuelle est « extrêmement élevé dans les centres de détention libyens » pour les migrants et les réfugiés, les femmes et les filles aussi bien que les hommes et les garçons.

Près de la moitié des femmes et des enfants migrants « déclarent avoir subi des violences sexuelles durant leur transit ou leur séjour en Libye », selon l’UNICEF.

Les actes de violence sexuelle tels que le viol, qui est utilisé comme une forme de torture et entraîne parfois la mort, auxquels se livrent notamment les gardes du Service de la lutte contre l’immigration illégale et les groupes armés, comptent parmi les méthodes couramment utilisées pour soumettre et humilier les migrants dans ces centres, « et cela toujours en toute impunité ».

En général, « les femmes sont détenues dans des établissements où tous les gardiens sont des hommes, sont soumises à des fouilles à nu, parfois sous le regard d’autres gardiens, et n’ont jamais accès à des installations sanitaires préservant leur intimité ni à des services de santé sexuelle et procréative, notamment à des produits d’hygiène menstruelle et à des services destinés aux femmes enceintes ou allaitantes ».

Il s’est aussi « avéré que des femmes détenues se sont trouvées enceintes pendant leur captivité ».

Des violences qui s’étalent tout au long du voyage vers la Libye et à travers la Libye

Sur l’itinéraire qu’ils empruntent pour parvenir aux côtes libyennes, les réfugiés et les migrants disent avoir été « systématiquement retenus captifs dans des conditions abusives. Ils ont été affamés, violemment battus, brûlés avec des objets métalliques chauffés, électrocutés.

Les réfugiés et les migrants sont « fréquemment vendus d’un groupe criminel à un autre et tenus de payer plusieurs rançons avant d’être libérés ou emmenés dans des zones côtières pour attendre la traversée de la mer Méditerranée ».

Au cours de leur voyage depuis leur pays d’origine à travers le Sahel, « d’innombrables réfugiés et migrants ont perdu la vie en captivité après avoir été blessés par balle, torturés, affamés ou privés de soins médicaux ».

Frappe aérienne, conflit civil… la Libye est-elle toujours un lieu sûr ?

(B2) Après la frappe aérienne mortelle sur un camp de rétention de migrants en Libye, attribuée aux forces du maréchal Haftar, il sera difficile à quiconque de défendre un quelconque débarquement en Libye, ou de laisser les garde-côtes libyens se saisir de migrants ou réfugiés à bord d’un navire dans les eaux internationales.

La politique européenne définie depuis le sommet de Malte de confier aux pays de transit (Turquie, Maroc, Liban, Libye, Egypte, Tunisie) le soin de bloquer l’immigration en direction du continent européen a connu un certain succès. Au prix de l’écartement de certains principes. Mais cette tolérance sur les valeurs a une limite qui est franchie aujourd’hui.

L’Union européenne ne peut plus mettre la tête dans le sable. Elle doit clairement édicter cette règle que le renvoi en Libye de migrants et réfugiés est non seulement pas recommandé, mais clairement interdit. Et que toute personne qui s’affranchirait de ces règles devrait en être tenu responsable.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Les Européens se chamaillent, le monde continue de tourner

(B2) Durant le sommet consacré au Top Chef, dimanche et lundi, le monde ne s’est pas arrêté. Au contraire. B2 a comptabilisé pas moins de cinq évènements qui auraient mérité au moins un coup d’œil. Une journée assez ‘ordinaire’ sur la scène mondiale qui devrait sonner comme un avertissement aux oreilles des Européens. Le monde n’attend plus l’Europe aujourd’hui

tirs lors de l’exercice Tobruq Legacy 19 (crédit : MOD Pologne – archives B2)

C’est un paradoxe, plus le tempo mondial s’accélère, plus la conflictualité règne, moins les Européens s’intéressent aux choses du monde et se lamentent sur leur propre sort. Savoir qui sera ‘calife à la place du calife’ est sans doute important. Mais consacrer quelques heures à la situation internationale, à la guerre en Syrie, le conflit en Iran, la situation au large de Chypre, au conflit en Libye, au processus de paix en Afghanistan ne serait pas du luxe.

Dimanche 30 juin : frappe américaine en Syrie

Le US Central Command (ou CentCom) annonce avoir conduit une frappe sur un camp d’entraînement d’al-Qaida en Syrie. Une déclaration qui semble en décalage avec les récentes auto-congratulations du président Donald Trump sur l’éradication de l’État islamique dans le pays en proie à la guerre civile.

Lire : Les forces américaines ciblent un camp d’entraînement de al-Qaida en Syrie

Dimanche 30 juin : le général libyen Haftar menace la Turquie

Alors que le Conseil européen commence à Bruxelles, un drone turc est abattu « sur la piste de la zone militaire de l’aéroport de Mitiga », en Libye, rapporte Franceinfo. Une conséquence directe de l’ordre de Khalifa Haftar à ses troupes de cibler les navires turcs et d’arrêter les ressortissants turcs en Libye alors que les tensions entre la Libye et la Turquie s’aggravent. Le maréchal accuse les autorités turques de soutenir son ennemi, Fayez al-Sarraj. La Turquie avait d’ailleurs, quelques heures avant l’attaque du drone, dénoncé l’arrêt de six de ses ressortissants en Libye. Lesquels ont finalement été relâchés, a annoncé le ministère turc des Affaires étrangères lundi matin (1er juillet). C’est la révélation au grand jour qu’un allié de l’Alliance atlantique est engagé sur le terrain avec hommes et matériels.

Lundi 1er juillet, à l’aube : un missile s’écrase sur le nord de Chypre

Dans les premières heures du matin, un missile « de fabrication russe » s’écrase dans la région de Tashkent, au nord-est de la capitale chypriote de Nicosie – sans toutefois faire de victime – d’après les autorités de la République turque autoproclamée de Chypre-Nord. L’explosion aurait été provoquée par « la défense antiaérienne en Syrie pendant un raid aérien israélien » explique le ministre des Affaires étrangères, Kudret Ozersay, relayé par Le Monde. Le missile comportait « des inscriptions identiques à celles trouvées sur un missile de type S-200 tombé en Turquie en juillet 2018 ». La chute de l’objet coïncide avec un raid israélien près de Damas dans la nuit de dimanche à lundi qui aurait activé les défenses antiaériennes syriennes, lesquelles sont « notamment pourvues de systèmes russes ».

Lundi 1er juillet, à l’aube : attentat à Kaboul

Une voiture piégée conduite par un kamikaze explose dans le centre de la capitale afghane. Bilan : six mort et plus de 65 blessés, la plupart des écoliers. Attaque qui visait ‘un centre logistique et d’ingénierie du ministère de la Défense’, selon les Talibans qui ont revendiqué l’attentat. On est juste quelques heures après que les négociateurs allemands et américains aient annoncé une nouvelle rencontre entre responsables afghans et Talibans dimanche à Doha, au Qatar, comme le relate France 24 avec AFP.

Lundi 1er juillet, 15h : l’Iran sort des clous et pose un ultimatum

L’Iran annonce avoir « dépassé la limite de 300 kg [d’uranium faiblement enrichi] » déclare le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, selon l’agence de presse de la République islamique (IRNA). Téhéran avait déjà averti les Européens (Lire : Instex opérationnel. L’accord sur le nucléaire iranien sauvé : pour combien de temps ?). Il enfonce le clou. Son instance suprême de la sécurité nationale donne « 60 jours aux pays restant favorables à ce pacte (Allemagne, Chine, France, Grande-Bretagne et Russie) pour rendre opérationnels leurs engagements en particulier dans les secteurs pétrolier et bancaire. »

(Coline Traverson st.)

Lire aussi : Face à la situation dans le Golfe, l’Europe atteinte de céphalée stratégique

Migrants en Méditerrannée : le rappel à l’ordre de la commissaire aux droits de l’Homme

(B2) La commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe critique les États européens sur leur traitement des migrants en mer Méditerranée. Elle épingle leur approche plutôt sécuritaire qu’humanitaire 

Dans ses recommandations rendues publiques il y a quelques jours (le 18 juin), Dunja Mijatović enjoint les pays européens à suspendre leurs activités et coopérations avec la Libye tant que des garanties ne sont pas apportées sur le respect des droits de l’Homme. Pour la commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, « l’approche des États européens » se concentre « bien trop sur les moyens d’empêcher les réfugiés et les migrants d’atteindre les côtes européennes ». Ce « au détriment des droits de l’Homme et de la dimension humanitaire ».

Lois, politiques et pratiques en cause

Plus précisément, cette experte, native de Sarajevo (Bosnie-Herzégovine), dénonce les « lois », « politiques » et « pratiques », adoptées par plusieurs États membres et « qui vont à l’encontre de leurs obligations légales de mener des opérations de recherche et de sauvetage effectives, d’assurer le débarquement rapide et en lieu sûr des personnes secourues ainsi que leur prise en charge, et de veiller à la prévention de la torture et des traitements inhumains ou dégradants ».

Le cas des droits de l’Homme dans les pays tiers

« L’Union européenne et les pays européens continuent à déléguer le contrôle des frontières à des pays tiers dans lesquels la situation des droits de l’homme est manifestement préoccupante » souligne-t-elle. Comme en Libye (cf encadré).

Criminalisation des ONG

Elle dénonce aussi le fait que les ONG soient « sans cesse victimes de procédures judiciaires ou administratives » alors qu’elles « comblent le vide laissé par le désengagement des États en matière d’aide humanitaire ».

Rappel au droit

Elle rappelle que « bien qu’ils aient le droit de contrôler leurs frontières et d’assurer la sécurité de leur territoire, les États ont également l’obligation de veiller au respect des droits consacrés par le droit maritime et la législation relative aux droits de l’Homme et des réfugiés ».

Retrouver un juste équilibre

La commissaire énonce 35 recommandations pour « aider tous les États membres du Conseil de l’Europe à trouver le juste équilibre entre ces impératifs ». Ces recommandations sont classées en cinq chapitres : la coordination des opérations de recherche et de sauvetage (ex. Assurer une capacité de sauvetage adéquate et suffisante en Méditerranée), le débarquement des personnes secourues (ex. Renforcer la coordination des débarquements pour éviter les retards), la coopération avec les ONG (ex. Leur permettre d’accéder aux ports), la question des droits de l’Homme avec les pays tiers (ex. Suspendre toute coopération mettant en danger les droits de l’Homme), et les voies d’accès sûres et légales vers l’Europe (ex. Élargir les possibilités de visas humanitaires, ou faciliter les regroupements familiaux).

(Emmanuelle Stroesser)


Le cas de la Libye

Le cas de la Libye fait l’objet d’un chapitre spécifique. La commissaire évoque les risques de  « détention, torture, violence sexuelle, extorsion de fonds et autres violations graves des droits de l’homme » subies par les migrants embarqués par les garde-côtes libyens et renvoyés en Libye. Des risques « encore accrus avec la recrudescence d’un conflit violent ». Ce, « en violation flagrante de l’obligation de débarquer uniquement dans les lieux de sécurité des personnes secourues ».

Elle critique l’inertie des États membres malgré les précédentes alertes de la Commissaire ou d’autres instances et leur demande de « (revoir) de toute urgence toutes leurs activités et pratiques de coopération avec les garde-côtes libyens et les autres entités concernées ». Que ces activités soient « suspendues jusqu’à la mise en place de garanties claires de respect des droits de l’Homme ». Elle demande également que soit « différé » toute « aide supplémentaire, en particulier la livraison de navires et d’autres équipements aux garde-côtes libyens », tant que ces garanties ne sont pas apportées.


A télécharger : Rapport « Des vie sauvées, des droits protégés. Combler le fossé en matière de protection des réfugiés et migrants en Méditerranée » (ENG)

Le Cigala Fulgosi basé à Tripoli au secours d’un bateau en perdition

(B2) Loin de l’attention médiatique, les migrants et réfugiés continuent de fuir la Libye… et d’être accueillis en Italie.

Le Cigala Fulgosi en opération de secours en décembre 2015 (crédit : Marina – Archives B2)

Le patrouilleur de la marine italienne Cigala Fulgosi a ainsi porté secours à 36 personnes jeudi (11 mai), tandis que le MareJonio de l’ONG Rescue Med en a secouru 29 autres, dont plusieurs femmes enceintes, 4 mineurs non accompagnés et un bébé. Les personnes récupérées ont été rapatriées sur les ports italiens de Augusta et Lampedusa.

Une intervention à 75 km des côtes libyennes

Les marins italiens étaient en mission lorsqu’ils ont découvert, « à environ 75 kilomètres des côtes libyennes » précise un communiqué de la marine italienne, « un petit bateau transportant 36 personnes sans gilet de sauvetage, en train de sombrer, et en danger imminent ».

Un navire chargé de la protection des intérêts italiens en Libye

Le patrouilleur Cigala Fulgosi assure la protection à distance du navire Capri dans le cadre de l’opération Mare Sicuro. Amarré dans le port de Tripoli, il fournit à la fois une protection au personnel italien (militaire et diplomatique) présent à Tripoli et une assistance technico-logistique aux navires de la marine et des garde-côtes libyens. Il patrouille également autour des plates-formes d’extraction de l’industriel pétrolier ENI présentes au large des côtes libyennes. Participant ainsi à l’effort engagé, très discrètement, par le gouvernement italien pour soutenir le gouvernement du Premier ministre Fayez el-Sarraj.

(NGV)

Le Brexit rend aveugle

(B2) Les dirigeants européens ont passé une grosse soirée et une bonne partie de la nuit de mercredi à jeudi à se regarder le nombril. Cette fois, c’est le  britannique Brexit qui est au cœur du psychodrame. Durant tout ce temps, les ’27’ n’ont pas trouvé quelques minutes pour discuter de deux ou trois sujets internationaux vitaux

Dans le désert malien (crédit : DICOD / EMA)

Des bouleversements notables

On ne peut qu’être étonné, perplexe, voire furieux devant une telle absence. Une telle inconsistance, face aux bouleversements en cours, est coupable. On peut cerner trois sujets qui auraient mérité un sommet exceptionnel (1).

1° La ‘ceinture sud’ de l’Europe est en effervescence

Le Soudan, où Omar El-Béchir paraissait indéboulonnable parmi les indéboulonnables, vacille. L’Algérie, en léthargie depuis plusieurs années, se réveille. Le départ du président mutique Abdelaziz Bouteflika est acté. Mais sa succession est encore en pointillé… La Libye s’enfonce dans une guerre civile. Le général Haftar soutenu par certains alliés arabes (Égypte, Émirats arabes unis) — et avec le consentement implicite de l’Arabie Saoudite comme de la Russie — est parti à l’assaut du pouvoir de Tripoli, bien décidé à le secouer, à défaut de pouvoir le conquérir. Sur tous ces dossiers, la réaction européenne reste peu adaptée aux enjeux.

2° Le processus de paix au Proche-orient est en coma dépassé

L’annonce du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu d’annexer la Cisjordanie enfonce un clou de plus dans le cercueil du processus de paix au Proche-Orient. La solution à deux États — soutenue à bout de bras par les Européens — n’est pas éloignée, elle paraît enterrée. Aucune alternative à ce processus n’a été proposée par les Européens, alors que Bibi est bien placé pour un nouveau mandat.

3° La Russie en embuscade

A tous les carrefours de la politique européenne, on retrouve… la Russie en embuscade. Peu importe qu’il s’agisse de l’Afrique, du Moyen-Orient, voire même du Venezuela. Il faudrait à un moment percer la politique du ni ni : ni main tendue ni adversité farouche. Il s’agit d’engager un dialogue stratégique avec Moscou, sans renoncer pour autant au langage de la condamnation de certains actes, pour éviter des entraves régulières.

Des orientations nécessaires des Chefs

Tous ces points auraient dû donner lieu à une discussion, vive au besoin, entre chefs d’État et de gouvernement, à partir de papiers d’options. C’est à leur niveau, seulement, qu’une impulsion politique importante peut et doit être donnée. Les diplomates – ou les autres acteurs de gestion de crises – peuvent proposer des idées ou mettre en musique des projets. Mais il leur faut des orientations politiques, des lignes directrices.

Des erreurs à répétition

Les 28 répètent ainsi l’erreur fatale des années 2010, voire des années 1990 (cf. encadré) !

La position de l’autruche sur la Libye

Obnubilés par la crise financière grecque (qui était grave), ils n’ont pas voulu affronter clairement leurs divergences sur l’intervention en Libye en 2011, et l’après-Kadhafi. Ils n’ont pas pris à bras le corps la reconstruction d’un modèle libyen, malgré quelques déclarations de bonnes intentions, l’abandonnant aux bons soins d’autres acteurs (ONU, etc.).

L’oubli de la Syrie

En 2012, bis repetita. Divisés sur la guerre en Syrie (pour ou contre Bachar), ils ont ‘oublié’ ce point de leur agenda, se contentant de temps à autre d’une déclaration, ou d’une mise sous sanctions de responsables syriens. Un cautère sur une jambe de bois. Ils se sont, de fait, retirés de cette zone, laissant le soin à la Turquie, l’Iran et la Russie de faire la guerre… et la paix. Ils ont refusé de voir ensuite la crise des réfugiés, et la migration que cela pouvait entraîner (1).

… débouchant sur une crise politique

Cette crise migratoire de 2015 était extrêmement prévisible. Et tout ce qui a été fait ensuite en catastrophe aurait pu être préparé, planifié en amont. Elle a entraîné un bouleversement politique en Europe, une cassure, qui est autant voire davantage dommageable pour l’Union européenne que le départ du Royaume-Uni ou la crise financière grecque, finalement.

Un effritement stratégique tacite

Ce qui vient de se passer au sommet européen du 10 avril — la cécité collective des 28 Chefs d’État et de gouvernement sur leur voisinage proche  — est irresponsable. Cela participe à l’effacement lent, mais certain, du poids européen dans le monde. Il est inutile de se glorifier de ‘l’autonomie stratégique’ ou des ‘valeurs européennes’ si c’est pour arriver à ce résultat absurde.

Une seule cause : interne

Il est inutile d’accuser Donald Trump, Vladimir Poutine ou tous les autres de cet effacement. La cause est uniquement interne. Si les Européens perdurent dans cette absurdité, la stratégie de Theresa May et des Britanniques aura, finalement, gagné : ne laisser à l’Europe qu’un rôle de régisseur en chef des questions économiques intérieures et lui retirer toute capacité d’agir au niveau mondial.

Une nécessité : changer de processeur

Le temps où on pouvait évoquer un problème après l’autre est terminé. On ne peut pas rester concentré durant des mois (voire des années) sur une problématique interne, en traitant rapidement les problèmes externes. Car ils sont la préfiguration de la crise (interne) suivante. Les chefs d’État et de gouvernement doivent changer leur processeur, passer du monotâche au multitâche, être capables d’évoquer toute une série de problèmes successifs, poser les bases d’une stratégie réaliste. Face aux divergences européennes, bien réelles, il faut sortir par le haut, proposer des approches nouvelles, plutôt que se réfugier derrière des déclarations qui ne pèsent plus dans le monde d’aujourd’hui.

(Nicolas Gros-Verheyde)


La leçon de la Yougoslavie n’a pas servi

Dans les années 1990, on avait assisté à un même phénomène. Les Douze (alors), tout attentionnés à la création de leur bébé — la monnaie unique —, avaient un peu délaissé la volonté d’agir sur leur voisinage proche, la Yougoslavie qui s’embrasait. Contrairement à ce qui est souvent dit, la Communauté européenne avait réagi, au départ, plutôt bien à la crise avec les faibles moyens dont elle bénéficiait. L’ampleur de la réflexion comme l’action entreprise était, en fait, largement supérieure à ce qui s’est produit ces dernières années sur la Libye et la Syrie. Mais elle avait ensuite ‘baissé’ les bras devant l’amplitude de la crise et à cause de problématiques internes qui lui semblaient plus fortes. A la fin de cette guerre sanglante des Balkans qui a endeuillé une partie de l’Europe, des leçons avaient été tirées. On avait dit : ‘plus jamais’. Des outils, des moyens d’action extérieurs ont été mis en place. Ils sont disponibles aujourd’hui… Mais on ne les utilise pas ou trop peu.


(1) D’autres sujets sont aussi inquiétants. La situation au Mali et au Burkina-Faso (pays d’émigration) devient de plus en plus préoccupante. Nous ne sommes pas à l’abri de bouleversements supplémentaires, de coups d’état ou autres qui nous fassent revenir quelques années en arrière.

Les équipes d’EUBAM Libya ont quitté la Libye

(B2) L’ordre d’évacuation a été donné aux experts européens d’EUBAM Libya encore présents à Tripoli, plus précisément dans leur camp sécurisé de Palm City, ville balnéaire, au bord de mer de la capitale libyenne.

Relocalisés à Tunis

Ils ont quitté leur base hier soir, nous a confirmé une source européenne, pour être « relocalisés » sur Tunis, là où est implantée la mission de renforcement des capacités aux frontières libyennes de l’UE. Pour cela, ils ont utilisé la voie maritime, couramment employée pour les allées et venues entre Tripoli et Tunis. Les diplomates européens de la délégation de l’UE pour la Libye sont présents.

Trois ambassades ouvertes

Plusieurs pays européens ont décidé de rapatrier leurs diplomates. A Tripoli, selon nos informations, trois représentations restent en place : l’Italienne, la Française et la Hongroise (qui est restée tout au long de la guerre de 2011).

(Nicolas Gros-Verheyde)

La Libye n’est pas un pays sûr. L’opération Sophia sans navires pas efficace. Fed. Mogherini joue la franchise

(B2 à Luxembourg) A la fin de la réunion des ministres des Affaires étrangères lundi (8 avril) à Luxembourg, la chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, est revenue face à la presse sur les opérations de sauvetage des migrants

Federica Mogherini face à la presse au Conseil des Affaires étrangères (Crédit : Conseil de l’UE)

Celle qui est aussi la vice-présidente de la Commission européenne a indiqué de façon très claire un point fondamental :

« La Libye n’est pas un pays sûr. L’Union européenne ne l’a jamais considérée comme cela. Il n’y a pas de changement là dessus. Et les évènements récents nous rappellent que c’est le cas. »

NB : Cette assertion très claire tranche avec les atermoiements des Européens — Commission européenne comprise — qui louvoyaient entre respect des valeurs, en théorie, et sens des réalités, pour ne pas brusquer le travail des garde-côtes libyens en cours de montée en puissance, comme la position italienne qui est de considérer que toute personne sauvée dans la nouvelle zone de secours et de sauvetage (MRCC) libyenne devrait être ramenée en Libye.

L’opération Sophia sans navires est peu efficace

Quant à l’opération Sophia en Méditerranée (EUNAVFOR Med), au cas où certains n’avaient pas vraiment compris, la Haute représentante a enfoncé le clou. Sans navires, elle n’est pas efficace…

« Je crois — et pas seulement moi —, qu’une opération navale dépourvue de moyens navals ne peut pas s’acquitter de son mandat comme elle doit le faire. C’est la décision prise par les États membres. Nous la mettrons en œuvre comme nous le pouvons. [Mais] nous ne pouvons qu’espérer que les États membres trouveront [prochainement] un type d’accord différent vu la nécessité de maintenir une vigilance extrême en Méditerranée sur les flux migratoires et la sécurité. Sans les moyens de la marine, il est évident que cela ne peut être fait que de manière très limitée. Ce qui est regrettable. J’espère seulement que les États membres reviendront sur leur décision le plus rapidement possible. »

Commentaire : Une franchise qui ne plaira pas partout

Ce propos d’une rare franchise confirme trois points. Premièrement, l’option choisie par les États membres (continuer l’opération Sophia sans navires) n’était ni le choix premier ni même le choix secondaire de Federica Mogherini. C’est pour cela d’ailleurs qu’elle ne l’a pas proposée aux États membres (Lire : Une nouvelle mission pour succéder à l’opération Sophia ?). Deuxièmement, avoir une opération sans navires n’est pas aussi facile que cela à mettre en place, car les moyens aériens ne sont pas présents en renfort. Troisièmement, elle est loin d’être efficace au regard des enjeux en Méditerranée.

Certains États membres avaient été plutôt furieux non seulement des options limitées proposées par la Haute représentante, mais également de sa communication sur le sujet. Il est rare en effet qu’un responsable européen mette en cause directement les États membres. Un acte ressenti comme une déloyauté, ou au moins une entaille dans « l’obligation de coopération loyale entre institutions », nous a fait remarquer un diplomate, résumant un avis partagé. Le propos de Federica Mogherini à Luxembourg ne va certainement pas aider à panser les plaies…

Cette position de la Haute représentante, aussi directe, est, en effet, plutôt rare, au moins d’un point de vue public. Mais elle a le mérite de la clarté. Il est parfois sain pour le débat public que les Européens ne taisent pas leurs désaccords et expriment clairement leurs divergences de vues quand elles existent.

(Nicolas Gros-Verheyde)

LIre aussi : Points de suture pour l’opération Sophia qui repart pour six mois … sans bateaux (V4)

EUBAM, Frontex, Italie font front commun pour lutter contre la mafia en Libye

(B2) La lutte « contre les réseaux criminels organisés » en Libye s’organise. Un projet pilote a été lancé par la mission européenne d’assistance et de surveillance des frontières (EUBAM Libya), l’agence européenne pour la gestion des frontières extérieures de l’UE (Frontex) et l’Italie.

L’administration libyenne responsable de la sécurité côtière (Libyan general arministration for coastal security GACS) est la principale bénéficiaire de ce projet. L’objectif du trio est de soutenir les efforts des autorités libyennes dans la lutte contre les réseaux de crime organisé. Sont visés : le trafic de migrants, le trafic d’êtres humains et le terrorisme.

21 officiers de la sécurité côtière libyenne formés en février

21 officiers de la police de l’Administration générale libyenne pour la sécurité côtière ont ainsi été formés à Ostia, en Italie. La formation s’est étalée sur trois semaines entre le 7 et le 21 février. Elle a regroupé des cours théoriques, pratiques, et des exercices grandeur nature. Par exemple, les stagiaires ont dû approcher une embarcation sur laquelle se trouvaient des migrants gravement blessés et des enfants, ou bien encore, gérer une scène de crime dans les règles de l’art.

Le cours a également « abordé la protection des droits fondamentaux et la question du genre » précise-t-on du côté européen. Le manque de femmes au sein des forces de police libyennes s’est fait ressentir à l’occasion des exercices pratiques.

NB : La mise en place de ce projet pilote fait suite à la décision du Conseil de l’Union européenne, du 17 décembre 2018, qui a prolongé et modifier le mandat d’EUBAM Libya (lire : La mission EUBAM Libya va être prolongée de 18 mois).

 

(MHA)

Les garde-côtes et marins libyens formés en plongée

(B2) Deux nouveaux modules de formation des garde-côtes et de la marine libyennes ont débuté cette semaine à Split (Croatie) et à Souda (Crète), annonce le QG de l’opération de l’UE de lutte contre les trafics en Méditerranée (EUNAVFOR Med / Op. Sophia)

Module ‘plongée’ à Split en Croatie

Un cours de base sur les plongeurs navals a ainsi été lancé lundi (25 février) au centre de formation de la marine croate à Split (Croatie). Sept candidats sélectionnés par les autorités libyennes compétentes, ont « fait l’objet d’un processus de sélection approfondi (screening) réalisé au cours de différentes phases ». Le cours, organisé par la marine croate, doit fournir « des connaissances et une formation sur les procédures de plongée, les techniques spéciales liées au personnel de la garde côtière et de la marine ». La fin du cours est prévue pour le 29 mars 2019.

Module ‘visite à bord de navires’ à Souda

Un second module de formation a été lancé jeudi (28 février) au centre de formation opérationnelle OTAN sur l’interdiction maritime (NMIOTC) à Souda (Crète), axé sur la visite à bord, la recherche et la saisie de navires (module dit Visit Board, Search & Seizure Vessel). 25 stagiaires libyens ont été sélectionnés pour ce module qui durera jusqu’au 15 mars.

Au terme de ces nouvelles activités de formation, plus de 355 agents des gardes-côtes et de la marine libyens auront été formés.

(NGV)

Les militaires nigériens, un maillon essentiel de la chaîne pénale

(B2) Les militaires nigériens ont été formés et entraînés à avoir « les bons gestes » sur une scène de crime, avant de passer la main aux forces de sécurité intérieure et à la justice.

(crédits: EUCAP Sahel Niger)

60 militaires des forces armées du Niger ont été formés à la sécurisation des scènes de crime et à la collecte de preuves dans le nord du pays. L’armée est, en effet, responsable de certaines actions dans les territoires où ni la police ni la gendarmerie ne sont présentes. C’est le cas à Madama, près de la frontière Libyenne, où la mission de l’UE de renforcement des capacités de sécurité (EUCAP Sahel Niger) a dispensé une formation théorique et pratique à des militaires du 84ème Bataillon du 22 au 25 janvier 2019.

Ce renforcement des connaissances et des capacités militaires dans ce domaine est fondamental. La région est particulièrement vulnérable à la menace du terrorisme et de la criminalité en raison de la porosité des frontières. « L’objectif était également de protéger juridiquement l’action militaire, rendre la chaîne pénale plus efficace et renforcer le lien entre l’armée et la société civile », assure la mission.

(MHA)