l'amiral Labonne avec votre serviteur (crédit : Conseil UE)

CA Labonne: Eunavfor permet de limiter le risque, pas de le supprimer

l'amiral Labonne avec votre serviteur (crédit : Conseil UE)

L’amiral Labonne avec votre serviteur (crédit : Conseil UE)

(B2) Le Contre-Amiral français Jean-Pierre Labonne a tenu, durant six mois, la fonction d’adjoint au chef d’opération Atalanta ». Lors de plusieurs rencontres, notamment à Djibouti en mars, nous avons pu converser librement et il s’est prêté au jeu des questions réponses.

En avril et ces dernières semaines, on a vu se multiplier les attaques non pas dans le Golfe d’Aden uniquement mais aussi dans l’Océan indien ?

C’est spectaculaire et préoccupant. Cela nous conforte dans l’idée qu’il faut réadapter le dispositif en rééquilibrant nos interventions entre les deux zones : le golfe d’Aden et les Seychelles. C’est une équation délicate. On ne peut pas baisser la garde dans le golfe d’Aden. Nous avons planifié un renforcement de notre présence dans le sud-est de la zone. Mais cette zone – l’Océan indien – est encore plus vaste que le Golfe. Nous examinons notamment l’idée d’avoir davantage de moyens aériens qui permettent d’avoir une plus large couverture.

Un avion permet de stopper les attaques ?
Pas automatiquement. L’important est de repérer les navires suspects. L’avion que nous employons (avion de patrouille maritime) n’est donc pas un avion de combat. Mais il est équipé de tous les moyens de détection infrarouge, de radar, et a des observateurs à bord. Cela a deux utilités : soit une frégate est dans la zone, et on peut ainsi aisément la guider pour détecter le bateau mère ; soit il n’y a pas de moyens, et cela nous permet de déclencher l’alerte.

L’exemple du Tanit (voilier français pris en otage en avril) montre que des plaisanciers se hasardent encore dans cette zone. Que faire ?

On ne peut pas interdire à un plaisancier de naviguer où il souhaite. Mais nous déconseillons formellement à tous ceux qui n’ont pas d’obligation professionnelle de naviguer dans cette zone du golfe d’Aden et de l’Océan indien. Car, malgré tous nos efforts, la navigation reste à risque « ++ ». Ce n’est pas vraiment le lieu pour aller faire de la plaisance. Il faut en prendre conscience. Le risque est d’autant plus grand qu’un voilier de plaisance est une cible de choix, par sa lenteur et son bord abaissé mais aussi par sa signification et sa valeur. Pour le pirate, un bateau de plaisance, cela signifie que derrière il y a aura quelqu’un pour payer la rançon. C’est, en quelque sorte, une banque navigante, avec la clé sur le coffre …

Ces pirates semblent bien organisés ?

Ils utilisent des modes à la fois très rustiques à l’image de leur mode de vie – l’armement dont ils disposent est plutôt ancien – et des moyens modernes (téléphone satellitaire, GPS …). Ce sont de bons navigateurs. Ce ne sont pas des amateurs. Rien que pour aller chercher des bateaux à 400-500 miles nautiques des côtes, cela nécessite une endurance à la mer, une vraie culture maritime derrière. Ils sont aussi bien organisés, même si l’organisation peut varier d’une région à l’autre. Ceux qui attaquent ne sont pas ceux qui gardiennent ou négocient et ceux qui gardent en otage. Ils apprennent très vite également et s’adaptent. Notre véritable crainte est que plus les rançons soient payées, plus ils se donnent des moyens pour s’organiser.

Que conseillez-vous aux armateurs dont les bateaux sont capturés : payer la rançon ?

On ne conseille pas vraiment les armateurs. On les laisse complètement libres. Et c’est de leur responsabilité. La logique est de sauver la vie de l’équipage. Mais en payant la rançon, on entretient la dynamique du piratage, l’appât du gain.

Pourquoi vous n’intervenez pas militairement?

Quand les pirates ont pris les gens en otage, cela change la nature de l’intervention. Et ce n’est plus du ressort d’EUNAVFOR. C’est de la responsabilité de l’État (du pavillon ou de la nationalité des otages). Et tous les États ne sont pas résolus à intervenir, ou n’en ont pas la capacité. Il faut observer que les conditions d’intervention ne sont pas idéales. Loin des bases habituelles et dans un milieu qui n’est pas familier, cela nécessite une technicité et un niveau de maîtrise, assez rare. Et, surtout, il faut un engagement politique de haut niveau, l’armateur ayant tendance à avoir une négociation et payer la rançon. Car il y a risque que cela échoue, qu’il y ait des victimes parmi les équipages ou les otages n’est pas négligeable. Une intervention armée, une fois que les pirates sont à bord, est toujours dangereuse. D’où notre défi quotidien : arriver avant que les pirates aient pris pied à bord du bateau. Il faut faire très vite.

Quel premier bilan tirez-vous de l’opération ?

En matière d’organisation, de montée en puissance, on a réussi en quelques mois à monter à partir de zéro, une opération cohérente qui tient la route, avec une force en mer. Et nous avons développé des modalités de coopération, avec le monde du commerce maritime. Ce qui, en soi, est très nouveau ; le monde de la mer ayant une tradition de liberté. Il lui a fallu accepter une certaine régulation face au risque, comme l’inscription sur le système MSCHOA que nous avons développé (NB : les navires traversant la zone inscrivent dans une base informatisée, leur trajet et la cargaison transportée) et la circulation d’informations.

Et la coordination avec les autres forces présentes ?

Se coordonner est sans doute un grand mot. Mais nous échangeons régulièrement des informations non seulement avec l’OTAN et les Américains – ce qui est assez facile – mais aussi avec les Russes, les Chinois, les Indiens, ce qui est nouveau. Et cela marche bien. Quand un navire envoie un signal de détresse, personne ne se préoccupe de savoir quelle est la nationalité du bateau, c’est celui qui est le plus proche qui se porte à son secours. Sans hésiter…

La piraterie semble sans fin, et la solution militaire un pis aller ?

Nous sommes absolument conscients que l’opération militaire permet juste de limiter le risque. Mais pas de le supprimer. Nous savons tous qu’une solution de long terme passe par une approche globale, pour redonner à la Somalie tous les outils de l’État de droit, une justice, une police, des gardes-côtes, capables de maîtriser non seulement ce qui se passe dans leurs eaux territoriales mais aussi dans la zone des 200 miles (zone économique exclusive). Cela passe aussi par le développement, pour redonner des revenus possibles à la population, par l’agriculture ou la pêche. C’est extrêmement difficile. Quand on sait que le revenu ne dépasse pas un dollar par jour et qu’un pirate en une seule prise peut en toucher plusieurs milliers, cela représente bien l’enjeu qu’on doit vaincre pour changer la donne. Mais l’Europe peut le faire.

 (Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde)

Mission Guinée-Bissau: « rebâtir de zéro » (Gén. Verástegui)

(B2) La mission de l’Union européenne visant à aider la Guinée-Bissau pour la réforme de son secteur de la sécurité (armée, police, justice) devrait démarrer officiellement la première semaine de juin, après le feu vert officiel du Conseil. Le chef de la mission, le général espagnol Juan Esteban Verástegui, a accepté de me rencontrer pour détailler le sens de cette mission nouvelle de l’UE (lire aussi : Ménage d’été au Kosovo).

Comment l’Europe peut-elle réformer des structures de sécurité d’un pays africain ?

Tout d’abord, ce n’est pas une réforme de l’UE mais une réforme voulue et décidée par les autorités de Guinée. Il y a un clair engagement des autorités politiques nationales, partagé par l’opposition. Ainsi, nous n’avons pas de rôle directement opérationnel. Nous sommes là pour donner des conseils, établir des plans pour le futur, transformer une décision stratégique en un concept opérationnel. Notre mission est avant tout intellectuelle.

Quels sont les objectifs de cette réforme pour l’armée, pour la police ?

Pour l’armée, on pourrait dire que c’est simple. Cette force devra être diminuée de moitié, pour atteindre un effectif de 2000-2500 hommes. Elle devra être composée d’unités légères, simples ; et non d’unités lourdes blindées. Une restructuration comme nous en avons connue en Europe. Pour la police, c’est un peu plus compliqué. Nous avons actuellement huit – neuf corps policiers contrôlés par cinq différents ministères, sans réelle coordination. Cela ne peut pas fonctionner. Il faut revoir l’organisation. Il faut d’abord donner un cadre juridique au nouveau dispositif. Et on doit restructurer. Si le nombre de policiers va rester identique, il y aura au final quatre forces, selon le modèle portugais : maintien de l’ordre public, police judiciaire, gendarmerie et services secrets. La gendarmerie va être créée de toutes pièces, en rassemblant d’autres corps déjà existants (frontières, immigration…), sur le modèle de la « Guardia nacional » portugaise.

Par qui va être suivie cette réforme ?

C’est fondamental. Il nous faut trouver les futurs leaders qui vont encadrer la réforme. Ce qui pose la question de la formation de l’encadrement. Plusieurs pays (Portugal, Brésil, Cap-Vert, Angola) ont été sollicités pour cette mission.

Vous venez de passer plusieurs jours sur place, quelle est selon vous la principale difficulté de votre mission et… de cette réforme ?

La principale, c’est le manque de moyens dans l’armée comme dans la police. La situation est très pénible. Il n’y a presque pas d’infrastructures. Les casernes quand elles existent sont dans un état lamentable. Il manque de tout! Les véhicules existent au compte-goutte. Les services d’immigration, par exemple, n’ont qu’un seul véhicule, ils font tout à pied. Quand j’ai été au Congo, au Guatemala — qui ne sont pas des pays riches —, je n’avais pas connu cela. Ce n’est pas une réforme seulement dont on a besoin… Il faut tout rebâtir de zéro !

Les Etats membres vont contribuer ?

On l’espère. Les investissements nécessaires ne sont pas incroyables. Avoir des vélos tout terrain pour la police, ce serait déjà bien. L’Espagne devrait ainsi donner des motos et des vélos VTT. Nous avons aussi besoin de 30 véhicules qui semblent un minimum si on veut que ce pays soit capable de contrôler ces frontières et être en capacité de contrôler l’immigration. C’est aussi cela, notre mission: identifier les besoins et trouver les pays prêts à financer.

La difficulté n’est-elle pas aussi de lutter contre une corruption qu’on dit rampante ?

Quand ceux qui travaillent pour l’Etat ne reçoivent pas de salaire, durant des mois, il est difficile de parler de corruption… La frontière, par exemple, est gardée par des gens bien, qui ne sont plus payés. Ils sont un peu comme oubliés! Ils vivent au milieu de la population, dans des cahutes, comme les autres paysans, ne reçoivent aucun soutien, même médical. Souvent ils sont assez âgés. Et quand ils quitteront le service, on sent bien qu’on ne trouvera personne pour les remplacer. Il faut donc changer le système, trouver des personnels, les former… et s’assurer qu’une fois en place qu’ils seront bien payés, les 30 ou 40 euros qu’on leur doit par mois. Quand on a l’orgueil d’appartenir à une mission qui marche et qu’on est payé pour cela, cela peut changer.

Cela veut dire que l’Europe doit s’engager davantage dans ce pays ?

Oui. Je le pense. C’est peut-être un peu égoïste, mais c’est plus intelligent et moins couteux d’avoir des pays plus forts, dans leurs structures, qui assurent un réel contrôle aux frontières, plutôt que de devoir en subir le résultat, avec une immigration sur nos côtes.

Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde

A noter :

• La mission PESD en Guinée est une mission première du genre, civilo-militaire. Entamée à la mi-avril, la montée en puissance devrait être terminée début juin. Elle est composée d’une quarantaine de personnes (21 spécialistes internationaux + 18-19 locaux), de plusieurs pays européens (Portugal, Espagne, France pour les conseillers ; Allemagne, Suède, France, Italie, Portugal pour l’administration). Plusieurs pays tiers ont été sollicités. Si le Canada et le Brésil ont décliné l’offre (ce dernier pays doit envoyer en 2009 une mission bilatérale, pour soutenir la réforme militaire), les Etats-Unis sont très intéressés ; le Cap-Vert et l’Angola pourraient aussi participer. La mission va être établie dans la capitale, de façon « centrale », à proximité de l’Assemblée nationale, dans un bâtiment ayant servi transitoirement d’ambassade pour la France.

• Un premier plan de réforme des forces de sécurité a été adopté par le gouvernement de Guinée-Bissau en novembre 2006, suivi d’un plan de restructuration en septembre 2007. Au niveau de l’UE, deux missions d’information communes avec la Commission européenne, en mai et en octobre 2007, ont précédé le processus décisionnel. La première décision a été prise au Conseil des ministres de la défense, le 19 novembre 2007 ; le concept général de la mission a été approuvé le 10 décembre 2007, le concept d’opération (Conops) et la décision d’action commune ont été approuvés le 12 février 2008, le plan d’opération (OpPlan) a été accepté par le Cops le 14 mai.

Crédit photos : Conseil de l’UE

Salif Keita et Malick Psow au 14e Couleur Café

(Chapô) Couleur café, le festival world music de Bruxelles, n’a jamais mieux mérité son nom que cette année. Un soleil de plomb, une petite poussière digne des meilleures pistes. Et une programmation éclectique qui rassemble une bonne part des valeurs sûres africaines, jamaïcaines ou françaises : Manu Dibango, Jimmy Cliff, Yuri Benventura, Zebda entre autres. Focus sur deux talents : le malien Salif Keïta et le sénégalais Malick Pathé Sow.

Qu’il paraît loin le temps, où Angélique Kidjo, Papa Memba et Zap Mama rassemblaient aux Halles de Schaerbeek — une scène engagée de Bruxelles — quelques milliers de spectateurs. Aujourd’hui, ce sont plus de 60 000 personnes qui peuvent laisser gambader leurs oreilles et sur les quatre estrades de Couleur café… Et tous leurs sens dans les allées. Car, sur ce site industriel et douanier de Tour & Taxis, qui vit passer les marchandises du monde entier, la convivialité reste de règle. La papille gustative peut se régaler dans une « Rue du bien manger » composée d’excellentes spécialités du Liban ou d’Afghanistan, du Togo ou du Burkina. L’œil peut s’éparpiller au « Cool art café » sur les nombreuses œuvres d’arts accrochées —photographies géantes, sculptures, peintures… —, ou contempler la construction d’un bâtiment « écologique » en briques de terre réalisée par une jeune architecte, Sophie Bronchart.

Quant à la pensée, elle trouve un terrain d’expression sur les stands des ONGs présentes (Sos Faim, le mouvement pour l’égalité des droits, Amnesty international…). Mais la soif de découvrir toutes les musiques qui font ce monde reste toujours vibrante et constitue l’élément central de ce rassemblement festif. Entre l’ode traditionnel du griot africain et les rythmes électro reggae de Mad Professor, tous les genres étaient représentées pour cette quatorzième édition et rassemblaient un public attentionné. Avec une mention spéciale cette année, pour la scène hip-hop africaine — le trio d’Afrique du sud « Godessa », les « Nigga Nation » de Côte d’Ivoire ou les tanzaniens de « Xplastaz »  — et la Barcelona Sona — voyant se succéder des rythmes latino de Wagner Pa, des endiablants « Dusminguet » ou plus gitanisants Ojos de Brujo, trois groupes qui représentent avec Manu Chao et Macaco ce nouveau courant « Mestizo » constitué autour du club Jamboree de Barcelone.

Notre attention a été concentrée sur deux talents : Salif Keïta, qui a bien voulu sortir de son habituelle discrétion en nous accordant de longues minutes, n’est plus à présenter ; celui du Sénégalais, vivant en Belgique, Malick Psow, sans doute moins connu, n’en est pas moins prometteur.

A tout seigneur, tout honneur

Quand Salif Keïta, tout de violet vêtu, apparaît sur scène, il n’y a point besoin de longue entrée en matière. La musique immédiatement. Le chant ensuite s’élève. La veille au Danemark, le lendemain à Dijon, le prince mandingue paraît à son aise sur les planches. Les trois lignes d’instruments — Salif et ses danseuses au premier rang, guitares électriques et clavier au milieu, batterie et percus traditionnelles en arrière, s’enchaînent et s’entremêlent telles des vagues successives. Elles reflètent bien la réalité musicale du Malien : mêler le traditionnel au moderne, allier la mélodie au rythme. Un archéologue des sons pourrait y déceler tout ce que la tradition orale africaine a su inspirer aux musiques actuelles : le reggae, le rock, voire la techno.

Tour à tour lente ou rythmée, incantatoire ou expressive, la mélopée déploie peu à peu son effet. Les visages s’animent. Les sourires montent aux lèvres. Le parquet tressaute au rythme des pieds qui se délient. Le public est ravi. « Tant mieux » nous confiera-t-il, quelques instants après. « Nous sommes là pour inciter les gens à faire la fête, leur apporter du bonheur. Il y a tellement de gravité dans la vie de tous les jours – la maladie, les guerres… – que je préfère parler de l’amour, entre un homme et femme, entre parents, entre cousins. » Des contes optimistes, en quelque sorte, tirés en grande partie de son dernier album « Moffou ». Un « 100 % acoustique » qui symbolique aussi le retour de l’exilé permanent au pays. « je peux apporter davantage là-bas qu’en Europe qui compte tellement de gens qui ont de l’expérience ». Et puis « ma mère se faisait vieille, il fallait que je rentre. Depuis 1978, en fait, je suis à l’aventure ». Le pouvoir politique aussi a changé. « Je crois à l’équipe au pouvoir actuellement. D’abord ce sont des amis et ensuite ils ont de l’expérience ».

Sur scène, Salif Keita est plutôt avare de mots. Le premier « merci » ne tombera ainsi qu’au dernier quart du spectacle. Il préfère les mains pour dialoguer avec son public, l’encourage à applaudir ses musiciens, à redoubler de vigueur dans la danse ou l’invite à se recueillir les mains jointes. Le griot de Djoliba délaisse parfois le micro pour laisser ses danseuses démontrer leurs talents – et leurs corps. Mais il ne quitte pour autant la scène, illustrant ses propos de gestes, à résonance théâtrale. Que ces femmes le délaissent pour préférer son percussionniste ou son guitariste, aussitôt il simule l’étonnement, la douleur, tente d’attirer l’attention de tous, puis se roule par terre de désespoir, pour finir par se relever, et reprendre sa place, rétabli, reprenant espoir.

La comédie le tenterait-il, après une première expérience du grand écran ? « J’aimerai bien refaire du cinéma. Je ne sais pas si je suis un bon acteur. Mais si jamais un metteur veut de moi, comme un débutant, Je trouve beaucoup de plaisir à cela. ». En attendant le prix du « meilleur jeune espoir masculin à Cannes » (sourire), Selif Keïta va continuer à nous ravir de sa musique. On le verra sur de nombreuses scènes cet été. « Je suis comme ces baleines qui suivent leurs traces au fil de saisons ». Un plaisir partagé…

Samedi. Autre style, autre genre. Mais toujours un talent africain.

Malick Pathé Sow (Psow) a l’honneur mais aussi la redoutable tâche d’ouvrir le festival avant l’électro-dub des indo-britanniques d’Asian Dub Foundation. Alors que les festivaliers arrivent à peine sur le site ! Une tâche dont ce sénégalais, né à Niendane (nord) il y a quelque 44 ans, se tirera avec élégance. Joueur de hoddu, un des meilleurs de sa génération, PSow aurait pu s’en tenir à cette virtuosité acquise très tôt, dès huit ans, de son père et de son frère. Il a préféré — pour notre grand bonheur — « s’envoler de ses propres ailes ». En 1995, il forme, avec deux compères, le groupe Welnere — le bonheur, en pulaar. Aujourd’hui, ils sont neuf sur scène, choristes et musiciens, de diverses origines – sénégalais, mauritanien, argentin, belge, congolais et français.

Une multiculturalité que Malick revendique. « Je veux participer au rapprochement, l’unité, la paix l’amour, l’environnement, plus spirituel ». Les paroles soulignent la nécessité de défendre la culture peul, les difficultés liées à l’exil hors d’Afrique, la nostalgie du pays, le sort des prisonniers politiques en Mauritanie… « Non à la discrimination » clame-t-il à plusieurs reprises celui vénère et écoute souvent Bob Marley et… Salif Keïta. Certaines compositions sont plus « spirituelles » raconte-t-il également. Musulman, comme nombre de ses compatriotes du nord, P Sow refuse d’ailleurs l’amalgame souvent fait entre pratiquant et intégriste. « L’islam est une religion pacifiste, avant tout, ouverte sur les autres » explique-t-il « le Coran ne dit-il pas : « le musulman doit accepter toutes les religions » ».

Sa musique se veut aussi à cette croisée des chemins. Batterie, guitares électriques, djembé, bougarabous illustrent une sonorité aux contours entre tradition de la musique peul du Fuuta Toro (du nom de ce fleuve du nord du Sénégal) et pop africaine d’aujourd’hui. Autour d’un phrasé musical, au départ simple et répétitif, se construit un univers plus élaboré faits de percussions, de cordes, électriques et acoustiques, et de cuivres qui donnent un coté jazzy. Mais l’apport essentiel de Malick reste sa voix, claire, chaleureuse, qui transporte le spectateur au-delà des mers. Fort de deux albums – « Danniyanke » et  » Diaryata », Welnere devrait nous gratifier bientôt d’un troisième opus. Il sera dédié à Ousmane Djigo », l’ancien manager du groupe, décédé trop tôt, en 1999. « il a beaucoup lutté pour moi, beaucoup semé, précise Malick Pathé Sow. Mais on n’a pas pu récolté ensemble ».

Nicolas Gros-Verheyde, à Bruxelles pour RFI Musique

Quand l’humain danse, le dernier album « tutti frutti » de Maurane

La puissante voix belge francophone nous revient avec seize chansons teintées d’optimisme et de rêverie. « Quand l’humain danse » le sixième album studio de Maurane, est un fabuleux ode d’optimisme, avec plusieurs duos (Lavoine, Fabian, Sanson) et la pâte de Goldman pour quatre chansons.

(B2) Dans ce restaurant verdoyant de Bruxelles, Maurane apparaît joyeuse, souriante. Durant ces derniers mois, elle s’est laissé aller à son caprice favori : vagabonder au gré de musiques et d’amitiés diverses. Le jazz avec ses vieux complices Steve Houben et Charles Loos qui ont reformé le groupe HLM (Houben Loos Maurane). Le classique avec l’actrice Marie Gillain et le violoncelle de Marie Hallynck pour « Bach au féminin » en juin. On l’a même vu interpréter,  en compagnie de l’Orchestre philharmonique de Liège, le fameux « Duo des chats » de Berthold. Ou encore se prendre d’une passion de raconter Babar aux enfants.

En pleine forme, quelques kilos en moins, Maurane signe donc avec ce nouvel album, le sixième réalisé en studio sous son nom, un retour à l’optimisme… plutôt rêveur. Enregistré et mixé pour l’essentiel au studio ICP de Bruxelles, « Quand l’humain danse » pourrait être qualifié comme un album des duos : « Un pays mais » avec Marc Lavoine, « Mais la vie… » avec Lara Fabian, « Petites minutes cannibales » avec Véronique Sanson. Mais la nouveauté vient d’ailleurs. Une manière de mettre en musique, où les mots viennent s’emboîter dans tous les interstices ludiques comme ils avaient été conçus l’un pour l’autre. Un peu blues, un tantinet charme, un rien tube. Aux cotés des fidèles de Maurane – Peter Lorne, Arnould Massart, Jean-Claude Vanier et, à la réalisation, Nicolas Fiszman, Jean-Jacques Goldman a ainsi signé quatre titres.

D’un « Tout faux » qui perpétue la tradition du dialogue de sourd amoureux à la petite comptine « au clair de ma plume » paraphrasant un classique de notre patrimoine au service de l’écriture, en passant par l’inspiration plus jazz de « Ce que le blues a fait de moi » ou « Des millions de fois », il étale toute la palette de son savoir-faire donnant aussi à Maurane de laisser résonner ce qui reste une des plus belles voix de la francophonie..

• Dans tout nouvel album, on cherche la comparaison avec les précédents, comment situez-vous le petit nouveau ?

Je ne sais pas si celui-ci est meilleur  que le précédent ou plus fort. Il est peut-être plus accessible. Le précédent était plus un album d’ambiance. Presque plus proche de la musique de film que de la chanson. Ici, il y a de vraies mélodies, qui vont d’un bout à l’autre, qui ressemblent à des chansons. Il est aussi plus gai. Sur le précédent album j’avais parlé beaucoup de violence. Ici, mis à part « graine d’immortelle »  et « tout faux » et une ou deux autres, ce sont des chansons, vachement optimistes.

• Comment écrit-on un album comme celui-ci ?

Je suis pas automatiquement lente à écrire, j’écris même tout le temps. Mais j’ai du mal à réunir toutes les chansons. Et surtout, je n’ai pas envie de faire tout toute seule. L’inspiration des autres vous ouvre des portes et de belles portes. En même temps j’ai une réaction assez physique aux chansons. Elles me parlent, elles me chantent. Elles me donnent la chair de poule ou le magret de canard, comme vous voulez. Et puis quelquefois elles demandent à être apprivoisées. Tout cela prend du temps.

• Cet album est aussi celui des amis, qui vous ont prêté leur voix, leur texte ?

Il y avait déjà un paquet dans le précédent album. Mais cette fois, c’est vrai, j’ai mis tout le monde (rires)… Je ne l’ai pas vraiment fait exprès. Cela s’est fait au fur et à mesure des rencontres. Il y a des gens avec qui j’ai travaillé  et avec qui je ne travaille plus depuis un moment et qui reviennent. Je me sens bien comme çà. Même si à des moments donnés avec certains, ce fut contre vents et marées, il y a toujours un moment où on se retrouve. Il y a une fidélité  dans les deux sens.

• Un album Tutti-frutti donc ?

Oui on peut le résumer comme çà. C’est un cocktail de toutes les époques, de toutes les musiques, de tous les genres et de tous les gens que j’ai côtoyés depuis autant d’années. Il y a quand même une grande famille d’amis, mais qui étaient là au début, qui étaient là plus tard, qui étaient là au milieu .

• et votre titre préféré ?

J’adore « Sans demander ». Quand j’ai reçu la première maquette de Daniel (Lavoie) et que j’ai su que c’était un texte de Louise Forestier, cela m’a beaucoup touché. Ce sont des personnes que j’aime énormément. Et  j’ai vraiment senti aussi qu’ils m’aimaient beaucoup. Cette chanson était vraiment pour moi.

• « Un pays mais » ce n’est pas un tantinet patriotique?

Vous trouvez ? Non çà n’a rien de patriotique. Mais je sais pourquoi vous dites çà. Car les premières notes çà fait (et elle chantonne), çà fait penser à « douce France… » Pour moi, le pays ce peut être des sentiments. Ce n’est pas forcément un vrai pays. C’est une image. C’est ce qu’il y a coté de nous, et qu’on ne voit pas, ce peut être l’amour de l’autre. L’évidence est à coté. Il ne suffit pas d’aller loin pour la trouver. Quelquefois vous passez à coté parce que vous ne le voyez pas. Le pays, çà parle plus d’amour que de géographie.

• Il vous reste encore des désirs que vous n’avez pas satisfaits ?

Oh. J’ai des tas d’envies, des tas de gens avec qui j’aimerais partager  des choses. Je rêve toujours de chanter avec Peguy Lee. Sting aurait envie de faire un duo avec moi, je ne cracherais pas dessus… Peter Gabriel non plus. J’aimerais bien faire un duo avec Vanessa Paradis. J’aimerais écrire pour Elsa ou pour Nollwen.

• L’ordre des chansons a parfois un sens caché, comment les avez-vous ordonné ?

C’était un véritable casse tête. Je me suis dit : faut-il les mettre par style, par genre, par auteur. J’ai tout essayé, dans tous les sens. Vous savez vous mettez des « post-it », sur lesquels vous écrivez les titres… Puis à un moment il ne suffit pas de lire les titres, il faut écouter. Et pour finir j’ai tout mélangé, à l’instinct. C’est venu. Comment ? alors là…

• Vous avez déjà fait un duo avec Lara Fabian, vous persistez ?

Pas par Lara et par moi. Ca nous a rendu très heureuses tout de suite. Effectivement, certains « fans » se sentaient trahis. Il y a dans ce métier soit disant ce qui se fait ce qui se fait pas. Nous çà nous a surpris. Nous nous connaissons depuis longtemps. La première fois que je l’ai rencontré, je crois qu’elle devait avoir 16 ou 17 ans. J’ai très vite senti chez elle à la fois son ambition mais aussi son talent et sa sensibilité. Pendant le temps où elle en a fait des caisses,  je me suis dit que cela cachait bien autre chose, c’était peut être parce qu’elle se faisait peur ou avait peur de sa fragilité. Nous on s’est toujours bien entendu et nous avons toujours adoré chanté ensemble.

• A de nombreuses occasions – les restos du cœur, l’association Sol en Si, vous avez manifesté votre solidarité avec les autres. Et cependant on ne peut dire que vous êtes une artiste engagée ?

Quand çà touche les enfants, des gens qui à coté de soi ne mangent pas à leur faim, vous ne pouvez pas rester indifférente . Je suis touchée, cela me donne envie de bouger. Avant je disais toujours que j’étais une chanteuse dégagée, que je ne voulais pas être engagée, que cela servait à rien. En fait, quand je vois à quel point la musique fait bouger les choses et fait avancer les choses, je me dis qu’il n’y a plus que çà à faire… y aller.

• Certaines actualités ne vous font-elles pas réagir aussi ?

Oui bien sûr j’ai des révoltes. Comme tout le monde, cette violence, ces guéguerres à vingt balles. Je peux vous dire que Bush je l’ai dans le pif…. Je ne regarde d’ailleurs plus trop les actualités car je trouve qu’on médiatise beaucoup trop ces guerres, qu’on leur donne finalement une importance. Les gens allument la télé, s’aperçoivent qu’ils ont leur petite guerre en direct. Il y a un coté très malsain. Forcément, j’ai envie d’harmonie, d’humanisme, d’amour.

• Ce besoin de sérénité, on le retrouve tout au long de cet album…

Sur le précédent album j’ai parlé beaucoup de violence, de la planète. Des sujets plus graves, peut être plus universels. Mais toujours avec mes mots, je suis quelqu’un qui rêve beaucoup. L’utopie fait partie de ma vie. Mais le rêve peut être le premier pas vers la réalité. Tant qu’à faire je continue à rêver et voilà. Essayer de m’accrocher à l’énergie belle qu’on peut mettre dans les choses. Plutôt que l’énergie mauvaise. Voilà. Je crois toujours dans l’humain sinon je me tire une balle… Je pense que l’humain est capable de grandes choses s’il se donne les moyens de bouger dans le bon sens. Quand l’humain danse, tout va.

• Si Bush dansait de temps en temps ce ne serait pas mal alors…

Oh mais Bush il ne dansera jamais. Le pauvre ! C’est un petit soldat. Un petit soldat, çà ne danse pas. Un petit soldat, ça tire dans tous les sens. Un petit soldat çà veut tout gérer, tout dominer. Bush, il ne dansera jamais …

Propos recueillis par Nicolas Gros-Verheyde (à Bruxelles) pour RFi Musique