Malte, un as de l’évasion fiscale prend la présidence de l’UE

(crédit : office de tourisme maltais)

(B2) Confier les rênes d’une banque à un braqueur… c’est un peu ce que semble faire l’Union européenne en ce début d’année. L’image peut paraître osée. Mais quand on lit le rapport que vient de publier le groupe des Verts au Parlement européen au moment où Malte prend la présidence de l’Union européenne, elle parait évidente. Malte cette riante île, aux lagons bleus, aux fonds agréables pour les plongeurs, recèle d’autres atouts, tout aussi séduisants, pour les  investisseurs à la recherche d’un endroit discret pour faire « évader » leur argent.

Le régime de taxation de Malte « offre à la plupart des grandes sociétés un taux d’imposition de 5% seulement – voire de 0% dans certains cas ». Ce régime fiscal très avantageux « a fait perdre près de 14 milliards d’euros d’impôts aux autres pays entre 2012 et 2015 » dénoncent les Verts, mettant à jour une série de mécanismes ingénieux, destinés à permettre aux investisseurs de tirer un maximum de profit. Pire, l’opacité du système maltais est mise en cause.

La justice maltaise a des oublis quand il s’agit de blanchiment ou d’évasion fiscale. « Plusieurs responsables politiques du pays ont été épinglés sans qu’aucune enquête sérieuse sur ces affaires de blanchiment et d’évasion fiscale n’ait jusqu’à présent vu le jour ». « La situation est pour le moins burlesque » dénonce l’eurodéputée Eva Joly, qui a une certaine expérience de ces affaires pour avoir été magistrate du parquet financier. « Avec Jean-Claude Juncker, ancien combattant de la guerre fiscale, actuellement à la tête de la Commission européenne et, dès aujourd’hui un pays à la Présidence du Conseil qui a toutes les allures des paradis fiscaux, le tandem est pour le moins déconcertant. »

(NGV)

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Le requisitoire d’Eva Joly contre Jean-Claude Juncker

LeLoupDansLaBergerie@EvaJoly1604(BRUXELLES2) « Les Européens aiment l’Europe mais ils n’aiment pas ce qu’elle est devenue. » Eva Joly, l’eurodéputée française et ancienne candidate d’Europe Ecologie Les Verts aux présidentielles de 2012, s’est unie à la journaliste Guillemette Faure pour dénoncer  « la face sombre de [ces]  institutions » et les  « discussions d’arrière-boutique de ses membres ». Elle parle d’une « trahison des clercs », dont Jean-Claude Juncker est l’incarnation parfaite. C’est aussi la trahison des dirigeants européens, incapables d’éviter le délitement de l’Union européenne, trahissant les espoirs de plusieurs générations. Et « si l’Europe avait fait entrer le loup dans la bergerie ? » s’interroge l’ex-magistrate.

Juncker, l’incarnation du cynisme des paradis fiscaux

Eva Joly accuse notamment l’ancien Premier ministre du Luxembourg (1995-2013) — dont elle dresse un portrait sans fard — d’incarner « le cynisme des paradis fiscaux ». « En quelques dizaines d’années, le Luxembourg est devenu le pays le plus riche au monde par tête d’habitant. Juncker a commercialisé la souveraineté luxembourgeoise pour attirer les multinationales en leur obtenant des accords dans lesquels le taux d’imposition est extrêmement faible. » Il a « dénaturé le projet européen au profit de son pays, en favorisant les pratiques les plus graves du libéralisme ».

Mister nobody devenu indispensable 

Une fois débarqué à Bruxelles, Jean-Claude Juncker n’a pas fait beaucoup mieux dénonce la députée écologiste. Il a pourtant eu diverses opportunités. Dès 1991, il devient indispensable. « Il est déjà un des grands architectes du traité de Maastricht, dont il a rédigé plusieurs pages, notamment sur l’Union économique et monétaire. » En 1996, seul à parler français et allemand, il s’impose comme l’intermédiaire, le « chaperon » du couple franco-allemand formé par Jacques Chirac et Helmut Kohl. « Trente ans qu’il arpente les couloirs bruxellois, plus de cent sommets européennes derrière lui, il connait tout le monde. » Pourtant, pour l’opinion publique, « il est mister nobody » juge Eva Joly. Sa conclusion est sans appel. Sorte de Dr Jekyll et Mr Hyde, « il se réclame de Delors mais, à l’inverse de celui-ci, c’est un homme qui s’accommode de l’impuissance européenne, un roi fainéant. »

Un projet européen à l’arrêt

L’eurodéputée dénonce l’atonie du projet européen et la « commercialisation rampante de la souveraineté des démocraties. (…) Avec leurs mensonges et omissions publiques, les dirigeants européens ont ajouté un déni de démocratie ». Le projet européen est à l’arrêt, parce qu’il est menacé par les discussions d’arrière-boutiques de ses Etats membres. Chaque sujet est l’objet de marchandages. Les égoïsmes nationaux menacent l’ensemble de la maison commune. L’agenda politique est dicté par les crises et les scandales. Les engagements sont oubliés aussi vite que s’estompe l’attention des médias. »

Moscovici au service minimal contre l’évasion fiscale

Eva Joly ne se limite pas à croquer le portrait du président de la Commission. D’autres figures de la sphère européenne passent également à la casserole, notamment Pierre Moscovici, commissaire européen aux Affaires économiques. Le Français n’a fait qu’un « service minimum » pour lutter contre l’évasion fiscale, dénonce la députée. Les conditions de sa nomination sont également critiquables. « Quand François Hollande n’a pas voulu de Moscovici aux finances de la France, il a estimé qu’il pourrait se charger de celles de l’Europe. La France envoie un dilettante. »

Merkel ne veut pas d’un réformateur

Angela Merkel aussi en prend pour son grade. « La chancelière ne pouvait s’accommoder d’un Français réformateur, fut-il de droite. Mme Merkel et les dirigeants européens ont donc opté pour un homme non menaçant » qui, symbolise « une crise morale sans précédent » et est issu d’un pays qui ne serait que « le laboratoire de l’impuissance politique où l’exercice de la souveraineté est laissé aux soins d’une hyper-classe financière ». Un autre Allemand est également épinglé. L’eurodéputé allemand Elmar Brok, qu’elle rend responsable d’avoir eu l’idée de « repêcher Juncker pour être la tête de liste des conservateurs ».

Des pistes de réflexion

Au-delà des personnes, la députée européenne veut surtout ouvrir des pistes de réflexion pour rénover le  « rêve » européen et plaide pour un nouveau rapport de force au sein de l’Union. « Il ne s’agit pas vraiment de lui (Jean-Claude Juncker) mais de nous, de l’Europe que nous voulons. (…) Ce n’est pas pour léguer à nos enfants la caricature de la mondialisation financière que je me suis engagée. » confie-t-elle (*) « Ce livre met les choses en perspective. L’objectif est de créer une discussion pour identifier le problème de l’Union européenne. »

(Leonor Hubaut)

« Le Loup dans la bergerie », Eva Joly, avec Guillemette Faure, édition Les Arènes, 160 pages, 15 euros.

(*) B2 a rencontré l’eurodéputée à Strasbourg notamment lors de la présentation de son livre à la Libraire Kléber, à Strasbourg, début juin