Relève irlandaise pour l’opération Sophia

(B2) Un nouveau navire irlandais L.É. James Joyce (P-62) a rejoint vendredi dernier (13 juillet), l’opération européenne de lutte contre les trafics en Méditerranée (EUNAVFOR Med / Sophia). Il remplace son compatriote, le navire irlandais L.É. Samuel Beckett qui a quitté l’opération après 82 jours de déploiement et est rentré au pays.

L.É. James Joyce (P-62) (crédit : EUNAVFOR Med)

 

Le patrouilleur L.É. Samuel Beckett a contribué à sauver 106 migrants « d’une mort presque certaine alors qu’ils tentaient de faire la traversée périlleuse de la Méditerranée », indique le QG de l’opération à Rome. Il a aussi recueilli des renseignements sur 95 navires marchands et mené 5 approches amies (friendly approaches).

(NGV)

Federica Mogherini en visite à Tripoli. Une coopération ++ avec la Libye

(B2) C’était sa première visite en Libye. En seulement quelques heures, samedi 14 juillet, la chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, a multiplié les rencontres : avec le représentant spécial des Nations Unies, Ghassan Salamé, les représentants des agences des Nations-unies (OIM, HCR, PNUD, UNICEF) mais aussi des bénéficiaires des projets financés par l’UE. Le message est clair : « notre soutien va continuer encore plus dans les mois à venir »

Federica Mogherini avec le Premier ministre libyen Fayez al-Sarraj (Crédit : EEAS)

Cette visite, non annoncée à l’avance, pour des raisons de sécurité, intervient quelques heures avant que les ministres des Affaires étrangères ne se penchent sur la Libye, lundi 16 juillet (lire : A l’agenda du Conseil des affaires étrangères (16 juillet 2018) (V3)). Mais aussi, et surtout, quelques jours après la visite du président du Parlement européen (également italien), qui a d’une certaine façon grillé la politesse à la Haute représentante en devenant l’un des premiers dirigeants de l’Union à aller sur place (lire : Le voyage de Tripoli de Tajani : priorité aux élections et à la lutte contre les passeurs).

L’Union européenne enfin présente à Tripoli 

La chef de la diplomatie européenne en a profité pour inaugurer les locaux de la délégation européenne dans la capitale libyenne. « Notre présence ici sera désormais plus régulière », assure Federica Mogherini, qui n’a pas manqué de souligner l’importance du pays pour l’Union. « Pour l’Union européenne, la Libye est un des plus proches voisins, et un pays ami. »

Et retour de la mission EUBAM Libya 

Ces mêmes locaux sont utilisés par la mission européenne d’assistance et de surveillance des frontières (EUBAM Libya) qui revient en Libye après avoir dû se cantonner en Tunisie quelques années (lire : La mission EUBAM Libya s’implante à Tripoli de façon plus permanente).

Focus sur le contrôle des frontières… 

Le contrôle des frontières a d’ailleurs été au cœur de la réunion entre Federica Mogherini et le chef du gouvernement d’union nationale (GNA) Fayez al-Sarraj. Il a été question « de la formation par l’UE des gardes-côtes libyens » grâce à l’opération Sophia et « de la coopération à travers l’EUBAM pour aider les autorités à gérer les frontières terrestres, particulièrement dans le sud ».

… la migration… 

Avec tous ses interlocuteurs, Federica Mogherini s’est félicitée des efforts pour « aider et protéger les réfugiés, les migrants et les personnes déplacées dans le pays, sauver des vies en mer et aider des milliers de personnes à retourner volontairement dans leur pays, tout en luttant contre la traite des êtres humains ». Elle a particulièrement pointé « le travail accompli » par la Task Force établie par l’Union européenne, l’Union africaine et l’ONU, « qui a permis le retour volontaire de 20 000 migrants irréguliers de Libye vers leur pays d’origine ». 

… mais des promesses dans nombres de domaines 

Outre l’immigration, plusieurs sujets ont été traités, notamment « de nouvelles initiatives dans le secteur de la santé, de l‘éducation, des médias, de la jeunesse, du soutien aux municipalités, de la gouvernance et de la sécurité ».  « Nous sommes le premier partenaire pour la Libye en ce qui concerne l’aide humanitaire et la coopération en matière de développement. »

(Leonor Hubaut)

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Frontex, EUNAVFOR Med et Europol font équipe contre le crime transfrontalier

(B2) Une cellule d’information criminelle a été activée avec la présence de cinq personnels des agences européennes (Europol, Frontex), et EUNAVFOR Med à bord du San Giusto, le navire amiral de l’opération Sophia, amarré à Augusta, le 5 juillet.

Cette cellule va permettre d’assurer l’échange d’information sur les activités criminelles en Méditerranée centrale, entre les différentes agences. Objectif : faciliter la collecte et la transmission des informations sur le trafic d’être humains, l’embargo sur les armes en Libye, le trafic illégal de pétrole.

La création de cette cellule avait été décidée par les ministres de l’UE le 14 mai. Elle ouvre un nouveau chapitre en termes de coopération opérationnelle entre les opérations menées au niveau extérieur (type EUNAVFOR Med) et les structures de sécurité intérieure. C’est une première application de ce qu’on appelle, en jargon bruxellois, la coopération RELEX-JAI.

(NGV avec Aurélie Pugnet, st.)

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Quand les garde-côtes libyens et les ONG interviennent en même temps, c’est le bazar

(B2 – exclusif) En pleine polémique sur le rôle des ONG dans les secours aux migrants en Méditerranée, il peut être très intéressant de revenir sur l’incident qui a opposé en mer le 6 novembre le navire de l’ONG allemande Sea-Watch et un navire des gardes-côtes libyens. Un incident fondateur selon les éléments parvenus en notre possession

Cet incident est en effet symptomatique de l’incompréhension existant entre d’un côté les garde-côtes qui estiment faire leur travail et les ONG qui cherchent à arracher des migrants à leur sort. Et la version des garde-côtes libyens et de la force européenne, dont B2 a pu avoir un résumé, diffère légèrement de celle des ONG. En lisant les deux versions (lire : 5 morts au large de la Libye. Les garde-côtes libyens mis en accusation), on arrive ainsi à se faire une idée plus précise de la situation, de la différence de points de vue et des difficultés auxquelles se heurtent les uns et les autres.

Que s’est-il passé ?

Un avion portugais en repérage

C’est un avion P3 Orion portugais de l’opération européenne Sophia qui est le premier à survoler la zone et le canot pneumatique, où sont les migrants. Mais il doit rapidement s’éloigner car il est à court de carburant (il est intervenu en fin de mission de survol). Avant de quitter les lieux, il balance cependant ce qu’on appelle « des kits Search and Rescue » (bouées de sauvetage) à la mer.

Premier sur zone, le patrouilleur libyen

C’est le patrouilleur de la garde-côte libyenne qui est le premier navire à arriver sur la zone, tandis que le navire de l’ONG Sea-Watch 3 arrive ensuite. Les garde-côtes du Ras Al Jadr (qui porte le numéro de coque 648) observent d’abord la scène, augmentant leur distance du lieu de l’incident avant de revenir sur place alors que le navire de l’ONG et l’aviso de la marine française Premier maître l’Her (F-792) se rapprochent.

Désigné comme coordinateur des secours

Le navire de patrouille libyen est désigné par la salle d’opération libyenne (NB : qui fonctionne avec le soutien italien et européen) comme « coordinateur des secours sur zone » (On Scene Coordinator, selon la terminologie maritime). Mais le Sea-Watch 3 a déjà commencé les opérations de sauvetage, malgré l’ordre des garde-côtes de rester à l’écart, pour ne « pas déstabiliser » les secours.

Les migrants sautent à l’eau pour ne pas retourner en Libye

L’inévitable se produit alors, dès que le navire de l’ONG intervient. Plusieurs migrants préfèrent sauter à l’eau, soit du navire des garde-côtes, soit du canot pneumatique, plutôt que d’être secourus par les Libyens et d’être obligé de retourner à leur point de départ. Une situation logique : « ils ne veulent pas être secourus par la garde côtière libyenne [car] ils ne veulent pas retourner en Libye », confirme un gradé européen. Le navire des garde-côtes intervient pour secourir les naufragés, tout comme le navire de l’ONG. Avant la fin du sauvetage, il fait, tout d’un coup, demi-tour quittant les lieux.

Une situation chaotique à bord

Explication : la situation à bord devenait proprement « chaotique », avec un peu moins de 50 personnes sur le bateau qui criaient, contre les garde-côtes. Ce n’était « pas facile à gérer et à contrôler avec seulement quelques membres d’équipage ». Les migrants récupérés à bord, qui avaient vu le navire de l’ONG, « étaient devenus nerveux, ne voulant pas suivre les instructions de l’équipage et sautant à l’eau ».

Au bilan

Au bilan, le Sea-Watch 3 récupère 54 personnes et un enfant décédé (il ne pourra être réanimé), le navire des garde-côtes a récupéré 47 naufragés. Tandis que l’aviso français Le Premier Maitre l’Her qui était resté en retrait des autres navires, récupère 3 migrants et les corps de 4 personnes noyées. En tout, l’incident a fait 104 rescapés et 5 morts. NB : Le bilan d’un nombre de morts important de disparus mentionné par l’ONG n’est pas confirmé.

Quelles leçons en tirer ?

Des défaillances graves des Libyens

Une explication de gravure a lieu le lendemain de l’incident à Tunis entre les Européens et les Libyens (1). Car dans les faits, il semble bien y avoir eu plusieurs défaillances successives des garde-côtes libyens. Plusieurs éléments sont recensés par le contre-amiral Credendino, dans un rapport transmis à Bruxelles : le manque d’équipement, l’absence de procédures vraiment claires face à un cas d’urgence, le manque de communications fiables entre la salle d’opération libyenne et le bateau de patrouille, désigné ‘coordinateur’, et entre ce dernier et tous les acteurs sur la zone. Enfin, point non négligeable : les garde-côtes ne parlent pas anglais. Ce qui entraîne nombre d’incompréhensions (2). Dernier élément à relever : l’absence de formation adéquate. Seule une partie de l’équipage (8 sur 13) seulement avait été formée par les Européens, selon nos informations, le commandant du navire notamment n’ayant pas été formé.

Une explication de gravure sur le rôle du commandant

Dans l’espèce, le comportement du commandant du Ras Al Jadr semble particulièrement en cause. Un commandant, précisons-le, qui n’a pas fait partie des hommes et officiers ayant été formés par les Européens (lire : Combien de garde-côtes libyens ont été formés par les Européens ?). Au point que lors d’une conversation avec son homologue de la garde-côte libyenne, Credendino demandera que des sanctions disciplinaires soient prises à titre d’exemple (3).

D’énormes difficultés avec les ONG

Du côté libyen, on fait mea culpa : on reconnait qu’il y a des défaillances, notamment dans le « comportement professionnel » des marins, dans le commandement comme une certaine inorganisation dans la salle d’opération et de commandement des garde-côtes. Mais le commandant des garde-côtes Toumia souligne aussi les « énormes difficultés » rencontrées pour agir comme « coordinateurs » de sauvetage avec la présence de navires des ONG.

Un point qui sera évoqué très régulièrement entre Libyens et Européens ou Italiens, et entre Européens même. Ce qui provoquera une réaction italienne entamée bien avant Matteo Salvini (lire notre dossier) et sera portée au Conseil européen essentiellement par… les Maltais (lire : Face aux migrations, les 28 adoptent une nouvelle approche basée sur le blocage des frontières).

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Cette réunion était prévue bien avant cet incident. Mais le point a été spécifiquement rajouté à l’ordre du jour et abordé.

(2) Un point relevé dans un autre incident, où il a fallu l’intervention d’un navire marchand pour assurer la traduction entre l’arabe et l’anglais et que la situation s’apaise.

(3) Un commandant de navire a été l’objet de mesures disciplinaires a-t-on appris ultérieurement.

Combien de garde-côtes libyens ont été formés par les Européens ? (V2)

(B2) Selon un dernier bilan (obtenu par B2), l’Union européenne a formé, par l’intermédiaire de son opération militaire déployée en Méditerranée (EUNAVFOR Med Sophia), en tout 213 membres du personnel des garde-côtes de la marine libyenne.

Cinq équipages formés

Cela a permis notamment de constituer cinq équipages de patrouilleurs complets. Ce n’est pas mal. Mais on est très loin des plus de 500 espérés, comme l’avait confié le commandant de l’opération, le contre-amiral Enrico Credendino.

Un première vague de formation début 2017

La formation a été à la fois pratique (en mer) et théorique. Le premier train de formation en mer a été achevé début 2017 en faveur de 93 stagiaires libyens issus des garde-côtes et de la marine libyens après 14 semaines de formation à bord du navire italien San Giorgio et deux premières semaines à bord du navire néerlandais Rotterdam (Lire : Les premiers garde-côtes libyens diplômés !). Plusieurs États membres et des organisations / agences comme que Frontex, le HCR et l’OIM ont également contribué avec des équipes de formation.

Quelques formations spécialisées depuis

Des formations ont également été effectuées à terre pour 20 personnes Crète (Grèce), pour 20 personnes à ​​Malte, et 3 personnes à Rome (Italie). Récemment, deux modules ont ainsi été réalisés à Tarente en Italie pour 65 marins et en Crète (Grèce) pour 22 marins et 3 autres à Rome (*). Un module de formation supplémentaire est prévu en Espagne pour 34 candidats début juillet 2018.

Un suivi qui pêche encore

Selon le dernier rapport de suivi, datant de mars, les capacités et le professionnalisme « s’améliorent », mais le suivi des garde-côtes reste toujours aléatoire. Le personnel de EUNAVFOR MED n’est toujours ainsi pas présent en permanence dans les centres d’opération des garde-côtes de la marine libyenne, contrairement à ce qui était prévu (Lire : Les Européens veulent mieux assurer le suivi des garde-côtes libyens. Comment ?).

(Nicolas Gros-Verheyde)

(*) Le total aboutit à 226 personnes formées. C’est normal : certaines (13) ont suivi plusieurs formations. On arrive ainsi à 213 personnes.

Lire aussi : Une operation passée sous les écrans radars : Sophia. Quel est son bilan ?

Sur la formation des garde-côtes :

Notre dossier N°27. Traquer les trafiquants d’êtres humains en Méditerranée. Une lente prise de conscience (Opération EUNAVFOR Med / Sophia) (V10)

Mis à jour 28.6 avec le détail des formations théoriques

Une operation passée sous les écrans radars : Sophia. Quel est son bilan ? (V2)

(B2) Face au trafic d’êtres humains entre Libye et Italie, il y a normalement une dizaine de bateaux et avions engagés. Que font-ils ? Quel est leur bilan ?

Aiguillonné par ses amis de « La faute à l’Europe » (samedi et dimanche sur France Info TV), B2 a cherché. La réponse n’est pas évidente.

(crédit : marine allemande)

Une opération lancée avec espoir

Remember 2015…

Rappelez-vous: C’était au printemps 2015. L’émotion était à son comble. Plusieurs naufrages dramatiques avaient eu lieu en Méditerranée. Les morts se comptaient par centaines. Face à ces drames, l’Union européenne réagissait et mettait en place une grande opération militaire maritime en Méditerranée, pour aider les Italiens à faire face. Certes, officiellement, cette opération n’avait pas pour objectif de faire du sauvetage en mer, mais essentiellement de lutter contre les petits criminels et contrebandiers de tous poils qui font du trafic d’êtres humains leur business.

Objectif sous-jacent : sauver des vies

Dans l’esprit du grand public comme de plusieurs pays européens, cependant, l’objectif principal de cette mission était de sauver des vies. Durant plusieurs mois, d’ailleurs, cette opération a été présentée en Allemagne, et en Italie également, comme visant au sauvetage des vies en mer. Et c’est le nombre de personnes sauvées qui était souvent mis en avant dans les bilans dressés par l’opération. « A l’origine, cette opération a été créée pour démanteler les réseaux trafiquants et contrebandiers. Mais très rapidement l’opération s’est concentrée sur le sauvetage en mer », confirme Pawel Herczynski, directeur de la politique de sécurité au SEAE (à la direction SecPol pour les intimes).

Disparue des écrans radars

Aujourd’hui, trois ans après, cette opération a disparu des écrans radars. Plus personne, ou presque, n’en parle. Même dans les couloirs européens, on ne l’évoque qu’à peine. En insistant un peu, on arrive juste à tirer : « ah oui Sophia »… un peu las. Pour trouver le bilan de l’opération, il faut s’armer de patience. Le service du porte-parole de la Commission n’a pas les chiffres en tête. Interrogé devant le Parlement européen, un responsable du service diplomatique a aussi perdu la mémoire. Il met cependant en avant « le nombre important de contrebandiers qui ont été arrêtés et de navires détruits ». Mais interrogé par les eurodéputés, il a soudainement une panne de chiffres : « Je n’ai pas les chiffres avec moi ». Symptomatique. Le site de l’opération reste muet. Quant à son facebook, il se concentre surtout sur les paillettes. Photos à l’appui, on peut y trouver toutes les nouvelles sur les derniers personnages officiels (ministres, députés, responsables militaires), qui défilent au quartier général de Rome… Pour les informations plus précises, c’est plus difficile.

Quel est le bilan de l’opération ?

Selon le dernier bilan (que j’ai pu obtenir, le 27 juin), l’opération Sophia a « sauvé » (ou contribué à le faire) plus de 44.800 personnes en détresse en mer (contre 41.500 en novembre 2017). En trois ans, c’est plus que modeste (2). A peine le labeur de deux ou trois navires d’une ONG.

Certes, 148 passeurs présumés et trafiquants ont été appréhendés (contre 117 en novembre 2017). Et 550 bateaux détruits évitant ainsi d’être réutilisés par contrebandiers (contre 497 en 2017) (1). Soit 5352 navires détruits et 31 trafiquants signalés aux autorités italiennes en neuf mois. Mais là encore, cela apparaît une goutte d’eau : la plupart du temps, il s’agit de seconds ou troisièmes couteaux, en aucun cas de responsables des trafics. Pour connaître le sort de ces personnes une fois transmis aux policiers italiens : c’est mystère et boule de gomme. Et pour cause : dans plusieurs cas, ces personnes signalées comme trafiquants sont libérées, faute de preuves suffisantes.

Concernant l’embargo sur les armes, les navires de Sophia ont conduit 1682 reconnaissances (hailings), 98 approches amicales (les marins montent à bord se contentant d’une visite de circonstance), 7 vérifications de pavillons et 3 inspections/perquisitions. (Lire aussi : Le maigre bilan de l’opération Sophia en matière de contrôle de l’embargo sur les armes).

 

Une discrétion remarquable

L’opération a changé de focus et s’est fait d’une discrétion remarquable. Au début, en 2015 et 2016, chacun à Bruxelles avait à la bouche l’opération Sophia. Il ne se passait pas vraiment quelques mois sans qu’un bilan ne soit dressé, mettant généralement en avant les vies sauvées. Les conclusions des conseils des ministres saluaient le rôle clé de l’opération. Les dirigeants européens en faisaient la clé de voûte de la réponse européenne. Aujourd’hui… plus rien. Le vide, le néant. Dans le premier projet de conclusions distribué aux États membres, parvenu à B2 (Lire : Contenir les migrations hors d’Europe. L’objectif du Conseil européen (projet de conclusions), pas un mot. Alors qu’on parle du couloir de la Méditerranée centrale, de la lutte contre les trafics, de la formation des garde-côtes libyens, qui figurent pourtant comme les principales tâches de l’opération.

A qui la faute ?

C’est une bonne question. Il y a plusieurs facteurs. Incontestablement, les Européens ont pêché par surcroit d’optimiste dans leurs objectifs et leurs moyens. Et le vent a changé : l’heure n’est plus vraiment à se vanter d’être présent au large de la Libye : il s’agit surtout de traiter le problème à terre. Or, les Libyens n’ont pas voulu ouvrir leurs eaux territoriales aux navires battant le pavillon à douze étoiles. Une question de fierté nationale sans aucun doute, et d’affirmation de la souveraineté sûrement. Mais aussi (et surtout) la volonté de protéger un ‘petit’ trafic dans lequel sont impliqués plusieurs responsables locaux et milices, influentes. Résultat : les marins européens n’ont pu que jouer les danseuses de fond de cour.

Un résultat : la symbolique politique

Cette opération a eu au moins un intérêt au niveau de la symbolique politique. Montrer que les Européens voulaient aider l’Italie, avaient en commun certains convictions et le sens de l’action. En effet, retrouver regroupés sur le terrain non seulement Italiens et Allemands, Français ou Britanniques mais aussi Polonais et Autrichiens est une chose relativement rare, quand on évoque la question des migrations. C’est cependant faible comme résultat, et même très faible au regard des enjeux actuels et, surtout, insuffisant pour compenser le spectacle de la déchirure qu’offrent les Européens aujourd’hui.

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) Le dernier bilan sorti par la Commission européenne parle de 290.000 vies sauvées grâce à l’action européenne depuis février 2016. Chiffre qui parait extraordinaire et un peu gonflé. Il cumule l’action de l’opération Sophia, et des différents corps italiens (Garde-côtes, Guardia di Finanza) soutenus financièrement par l’Union (au travers de Frontex) et l’opération Triton/Themis de Frontex. En fait il comprend tous les secours sauf ceux des ONG et des navires marchands.

Mis à jour le 27 juin avec les derniers chiffres


L’opération comprend aujourd’hui :

  • six navires : l’italien San Giusto (qui sert de navire amiral), la frégate espagnole Numancia, le navire britannique HMS Echo, le navire de soutien allemand FGS Mosel (A512) et deux patrouilleurs de haute mer : l’Irlandais L.E. Samuel Beckett et le Slovène Triglav (11) ;
  • quatre avions : un CN 235 Vigma D4 espagnol, deux Merlin II Luxembourgeois et un Antonov 28B1R Briza polonais ;
  • deux hélicoptères : 1 Italien AB 212 ASW et un espagnol AB 212.

Dernières nouvelles des missions de maintien de la paix de l’UE – PSDC (mai 2018)

(B2) La formation des forces de sécurité intérieure et des militaires de pays tiers est devenue un des points clés des missions et opérations de l’UE déployées au titre de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Les dernières informations en provenance du terrain le prouve.

Dernières nouvelles des missions de maintien de la paix de l’UE – PSDC (avril-mai 2018)

(B2) Voici les dernières nouvelles des missions et opérations déployées au titre de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC) de maintien de la paix de l’Union européenne…

Salalah (Oman). Exercice conjoint entre EUNAVFOR Atalanta et la marine omanaise

Le navire européen a repris sa navigation vers les eaux somaliennes (crédit : EUNAVFOR Atalanta)

Profitant d’un arrêt logistique à Salalah (Oman), à la mi-avril, le navire italien de l’opération européenne de lutte contre la piraterie (EUNAVFOR Atalanta), l’ITS Carlo Margottini, a mené un exercice avec la marine d’Oman. Le commandant de la force européenne en mer, le contre amiral Simone Malvagna, et le capitaine de la frégate, le commander Giuseppe Lai, ont été reçus par les autorités locales (le gouverneur de la province de Dhofar et le chef de la zone maritime notamment) pour discuter des problèmes causés par les activités illégales dans cette région, précise l’opération européenne dans un communiqué. Objectif : « renforcer la coopération et la coordination entre les forces navales de l’opération Atalanta et le Sultanat d’Oman ». Lire aussi : Un Italien prend le commandement en mer de l’opération anti-piraterie de l’UE

Koulikoro (Mali). Fin du cours de commandement de compagnie

(crédit : EUTM Mali)

Après environ trois mois de cours, EUTM Mali vient de terminer sa sixième formation de commandement de compagnie à destination des Forces armées maliennes (FAMa). L’un des objectifs clés de ce cours est de souligner « l’importance de diriger en montrant le bon exemple, et en partageant les difficultés et les privations avec les subordonnés ». Parmi les sujets abordés au cours de ces douze semaines : la tactique, les renseignements, un exercice de tirs réels, etc. (communiqué)

Tbilissi (Géorgie). Cours de gestion du stress pour sept missions PSDC

Gisela Perren-Klinger (à gauche) lors d’un débrief avec un groupe d’étudiant (crédit : EUMM Georgia)

Durant trois jours fin avril, la mission européenne en Géorgie (EUMM Georgia) a accueilli des membres de six autres missions européennes en Ukraine, Irak, Palestine, Tunisie-Libye, Somalie et Mali. Au programme, une formation sur la gestion du stress par incident critique (CISM). Pour mettre en place ce cours, la mission de surveillance en Géorgie s’est associée avec l’Institut de Psychotrauma Suisse. Cette formation a permis la mise en place dans les missions « d’équipes de soutien par les pairs », lesquelles « peuvent alors offrir un soutien immédiat aux collègues qui ont pu être exposés à un incident critique », précise Gisela Perren-Klinger, l’une des instructrices, dans le communiqué.

(1) EUAM Ukraine, EUAM Irak, EUPOL COPPS, EUBAM Libya, EUCAP Somalia, EUCAP Sahel Mali

En Méditerranée, Français et Slovènes rejoignent l’opération Sophia

Après l’arrivée du navire allemand Mosel dans l’opération Sophia EUNAVFOR Med (lire : Dernières nouvelles des missions européennes – Avril 2018), c’est maintenant au tour des Français, avec le patrouilleur de haute mer le Lieutenant de Vaisseau Le Henaff (F-789), et le patrouilleur polyvalent Triglav 11, de rejoindre l’opération Sophia en Méditerranée. Pour le navire slovène, il s’agit en réalité d’un retour puisque le Triglav 11 était déjà présent dans la mission en 2015-2016.

Navire français, Le Henaff (crédit : ministère français de la Défense)

A Odessa (Ukraine), le chef d’EUAM exprime sa satisfaction

Kestutis Lancinskas, le chef de la mission européenne de conseil en Ukraine, a souligné le travail des forces de l’ordre lors de la manifestation pacifique qui s’est déroulé le 2 mai à Odessa, en commémoration de l’incendie du bâtiment des syndicats de 2014 (Lire : Odessa flambe. L’Europe appelle à la retenue). « Ce que nous avons vu hier [2 mai], c’est la police qui montre une approche européenne de l’ordre public. […] Voir la police mettre en pratique ce que nous avons conseillé, et les résultats positifs de tout cela, nous donne à tous, à EUAM, une immense satisfaction », a-t-il déclaré dans un communiqué. Si des tensions ont émergé lors de la commémoration, elles ont néanmoins « été gérées efficacement par les forces de police présentes ».

De Lviv à Uzhgorod (Ukraine), le concept d’intégrité et de lutte anti-corruption mis en avant

(crédit : EUAM Ukraine)

La mission civile d’assistance aux forces de sécurité basée en Ukraine (EUAM Ukraine) a lancé, le 16 avril dernier, un programme national afin de former les services de sécurité ukrainiens aux mécanismes internes d’intégrité. Ce formation a lieu dans sept régions : Lviv, Kharkiv, Odessa, Vinnitsa, Poltava, Uzhgorod et Kiev. « L’objectif de la formation est de mettre en œuvre le concept d’intégrité en tant que valeur fondamentale du service de sécurité de l’Ukraine » indique un communiqué de la mission. Pour Peter Bach, le chef de cabinet du directeur de EUAM, « Avoir des mécanismes internes pour assurer l’intégrité et le professionnalisme est important pour créer des institutions efficaces et responsables qui bénéficient de la confiance du public ».

(Claire Boutry, st.)

Les garde-côtes libyens formés par l’UE s’envolent avec Austrian Air Force

(B2) Un avion autrichien C130 HERCULES a transporté 22 membres de la marine et des gardes-côtes libyens de l’aéroport de Chania (Crète) à Tunis. Ces marins venaient de recevoir une formation donnée par la marine hellénique, avec le soutien de l’opération européenne en Méditerranée (EUNAVFOR MED / Sophia).

NB : Une session tenue plutôt discrètement, contrairement aux formations précédentes, qui avaient donné lieu à une communication à la presse plus importante. La formation des garde-côtes libyens constitue un point clé de la stratégie européenne de renforcement de l’état de droit en Libye et d’endiguement de la crise de migrations en provenance d’Afrique. Mais elle est de plus en plus contestée par les ONG et organisations de défense des droits de l’Homme qui dénoncent le non respect par les garde-côtes libyens des règles élémentaires du droit de la mer (secours en mer) comme de l’accueil et du droit des réfugiés à choisir leur pays d’asile.

L’Autriche a accepté de donner un certain nombre d’heures de vol ainsi que l’avion pour soutenir la mission maritime de l’UE en Méditerranée centrale pour démontrer son engagement envers la mission. Le vol a été « initié et planifié par l’officier autrichien de la branche CJ4 de l’opération Sophia responsable des opérations logistiques et l’officier d’état-major allemand responsable des mouvements et du transport dans la même branche » précise l’officier de presse de l’opération Sophia.

(NGV)

Crédit photo: EUNAVFOR Med/ Sophia

Dernières nouvelles des missions de maintien de la paix de l’UE – PSDC (avril 2018)

(B2) Voici les dernières nouvelles des missions et opérations déployées au titre de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC) de maintien de la paix de l’Union européenne…

Dar Es Salaam (Tanzanie). Formation de la marine tanzanienne

L’équipage espagnol avec la marine tanzanienne (crédit : EUNAVFOR Atalanta)

Le navire espagnol Patiño, participant actuellement à la mission européenne EUNAVFOR Atalanta a fait une escale au port de Dar Es Salaam le 3 avril. L’équipage en a profité pour s’entrainer avec les forces tanzaniennes. Des exercices de navigation ont été réalisés, permettant aux Tanzaniens d’améliorer « leur compréhension de la façon dont un navire espagnol comme Patiño navigue en haute mer, dans les zones côtières et son utilisation du RADAR et des systèmes de positionnement mondial », selon le communiqué. Ils ont également été initiés à des exercices de maitrise des dommages (dispositifs d’évacuation d’urgence, lutte contre les incendies, etc.). L’amélioration des capacités maritimes des partenaires de l’EUNAVFOR contribue au succès de la mission.

Rajlovac (Bosnie-Herzégovine). Exercice du bataillon multinational de l’EUFOR

Exercice d’évacuation de blessés (crédit : EUFOR)

La composante hongroise du bataillon multinational de l’opération européenne de stabilisation en Bosnie-Herzégovine (EUFOR Althea) a réalisé, jeudi (5 avril), un exercice dans les casernes des forces armées bosniaques, à l’extérieur de Sarajevo. Cet exercice était relativement complexe dans la mesure où il comprend « plusieurs tâches et scénarios devant être traités simultanément par une seule entreprise ». Parmi ces tâches : le contrôle de foules et d’émeutes, la préparation d’un site d’atterrissage pour hélicoptères et l’évacuation de blessés par voie aérienne. Exercice satisfaisant pour le lieutenant-colonel Markus Schwaiger : « La compagnie hongroise s’est bien comportée ».

Pristina (Kosovo). Formation à la communication entre médias et procureurs

Deux jours d’apprentissage de la communication pour les procureurs kosovars (crédit : EULEX Kosovo)

La mission ‘État de droit’ au Kosovo (EULEX Kosovo) a organisé, les 29 et 30 mars, avec le Parquet suédois et l’Académie de justice du Kosovo, une formation à destination des procureurs kosovars. Selon une déclaration de Lorenzo Sattanino, assistant du chef adjoint de l’EULEX, l’objectif est de « renforcer la capacité des procureurs du Kosovo et des officiers de poursuite à communiquer efficacement avec les médias et le grand public » avec certains « concepts clés de la communication » relatifs notamment à la gestion de la communication de crise et aux techniques journalistiques d’interview. Hekrem Lutfiu, porte-parole du Bureau du Procureur spécial (SPRK), a ajouté que la présence de journalistes aurait renforcé le côté « pratique » de cette formation.

Niamey (Niger). Du matériel remis à la police du Niger

Remise symbolique des clés et signature des actes (crédit : EUCAP Sahel Niger)

La mission européenne d’assistance aux forces de sécurité nigériennes a remis, lundi 26 mars, du matériel pour un montant d’environ 1,3 million d’euros à la police nationale nigérienne. Au total, ce sont « 102 motos avec casques, 30 camionnettes 4×4 et 32 ​​gilets pare-balles et casques » qui permettront une meilleure mobilité des forces de police.  Selon le gouverneur de Niamey, Seydou Ali Zataou, « nos forces seront plus efficacement déployées sur le territoire et seront en mesure d’arriver en un temps record ». La donation, effectuée par la Finlandaise Kirsi Henriksson, constitue ainsi « un de ses derniers actes officiels avant de quitter le poste de chef d’EUCAP Sahel Niger ». (communiqué)

Entre Moldavie et Ukraine. Trafic de cigarettes et trafic d’armes

Dans son rapport annuel pour l’année 2017, « des progrès significatifs mais aussi des défis substantiels » ont été réalisés, selon le chef de la mission EUBAM Moldova-Ukraine, Slawomir Pichor. A commencer par la saisie des armes. Ainsi 1706 armes à feu, 950 grenades et près de 3000 munitions ont été saisies. Mais les trafics restent importants. Le trafic illégal de cigarettes a « doublé par rapport à 2015-2016, atteignant 2,6% ». Le nombre de saisies s’élève à 88.

Relais allemand dans l’opération Sophia

Navire allemand ‘Mosel’ (crédit : marine allemande)

Le navire de soutien allemand ‘Mosel‘ (A-512) a rejoint le 18 avril l’opération de lutte contre les trafics en Méditerranée (EUNAVFOR Med / Sophia). Il remplace ainsi la frégate de défense aérienne Sachsen (F-124), présente dans l’opération depuis janvier. Commandé par le capitaine Jens Röder, avec un équipage de 106 membres, le Mosel accueillera également d’autres équipes : médiateurs linguistiques, conseillers juridiques ou encore policiers militaires.

(informations recueillies par Claire Boutry, st.)

Opération de secours en mer de l’Open Arms. Toutes les règles ont-elles été respectées ? Qui dit vrai ?

Un coordinateur des opérations de secours du Proactiva au téléphone avec le MRCC de Rome (crédit : Proactiva)

(B2) La mise sous séquestre du navire espagnol Open Arms de Proactiva par un procureur italien, au retour d’une mission de secours au large de la Libye (le 15 mars), fait naitre une série de questions et d’informations contradictoires : qui a envoyé sur place le navire ? L’ONG a-t-elle fait le forcing, commis une faute au regard du droit de la mer, de la souveraineté libyenne ? Qui était habilité à intervenir ? B2 a enquêté, à froid. Voici les faits tels que nous avons pu les reconstituer.

Cet article complète nos précédents papiers, rédigés dans l’actualité (1) et contredisent quelque peu la version officielle, qui est assez simple : 1) nous ne sommes pas au courant, 2) nous faisons confiance aux autorités italiennes, 3) l’ONG espagnole a fait ce qu’elle devait faire, mais elle a tort quand même puisqu’une procédure judiciaire est en cours.

Où s’est passé l’incident ?

A 40 miles des côtes selon la Commission européenne (se fondant sur des sources UE et italiennes), à 70 miles des côtes selon l’ONG. Ces deux versions sont exactes mais reflètent des incidents différents. En fait, il y a eu deux interventions de secours, le 15 mars au matin : la première à 35 miles des côtes, qui s’est déroulée sans anicroche et sans intervention des garde-côtes libyens ; la seconde à environ 70 miles des côtes, où le navire des garde-côtes libyens est intervenu.

Dans tous les cas, on se trouve largement hors des eaux territoriales (la limite des 12 miles), contrairement à ce qui avait été indiqué au préalable par la Commission européenne. Il n’y a aucune discussion possible. Le navire de l’ONG n’a donc commis aucune atteinte à la souveraineté libyenne.

Qui a envoyé l’ONG sur place ?

Les Espagnols ne se sont pas rendus d’eux-mêmes sur place. Ils ont été appelés… par le MRCC de Rome (le centre de coordination italien). L’Italie a ainsi envoyé une notice de secours, via immarsat. Cela oblige tout navire dans la zone à se déporter de sa route actuelle pour venir au secours de naufragés. Cette notion n’est pas discutable, peu importe la zone de secours. Ensuite, les versions divergent. De source européenne, on reflète le propos que le MRCC de Rome a d’abord envoyé l’ONG, puis on a confié la tâche de coordination au MRCC de Tripoli. Du côté de l’ONG, on est plus précis. Par téléphone, les Italiens ont dit au navire de Proactiva : les Libyens vont s’en occuper. Mais sans vraiment déléguer expressément la responsabilité. « Ce n’est pas une manière de faire le transfert de responsabilité » estime-t-on du côté de l’ONG. Celle-ci a alors envoyé un mail (pour avoir une trace) leur demandant expressément s’ils confiaient la tâche de secours aux Libyens. Le MRCC de Rome a alors été très flou. En gros : débrouillez-vous…

Qui était le premier navire sur place ?

Cela peut paraître un détail. Mais c’est important. Selon l’usage du droit de la mer, c’est le premier sur place (et avec la capacité de le faire) qui coordonne les secours. Selon tous les éléments en notre possession (y compris les vidéos), c’est bien le navire de l’ONG qui était sur place en premier. Quand le bateau des garde-côtes libyens est arrivé, l’opération de secours était déjà entamée. Les premiers rescapés (femmes et enfants, selon l’usage) avaient déjà pris bord sur les deux RHIB (bateaux pneumatiques). Des gilets de sauvetage étaient en train d’être distribués aux autres. Selon la règle, c’était donc au navire de Proactiva de coordonner les secours.

Y-a-t-il une intervention de moyens extérieurs ?

Officiellement la réponse est qu’aucun moyen européen n’est intervenu. En fait, l’ONG a bien entendu par deux fois un hélicoptère, non identifié (peut-être le même), venant du nord (autrement dit pas de la côte libyenne). L’un a survolé la zone et est passé rapidement. L’autre a fait plusieurs tours, a contacté par le channel 16 (le canal radio de secours), les garde-côtes libyens, en anglais, avant de quitter le bord. La nature de l’hélicoptère n’est pas connue. Cela peut être des hélicoptères libyens… ou des hélicoptères italiens. Cela peut être aussi des hélicoptères sous mandat européen. Cela peut être enfin un hélicoptère d’une autre nation dont le navire n’était pas loin, et qui a entendu l’appel au secours. Dans tous les cas, il doit bien y avoir des traces.

Selon toute vraisemblance, vu leur contact avec les garde-côtes libyens, il pourrait s’agir d’un hélicoptère italien, opérant sous casquette nationale. NB : C’est une pratique courante pour mener des missions qui ne sont pas strictement dans le mandat européen, ou pour avoir plus de liberté : l’hélicoptère reprend sa nationalité d’origine le temps nécessaire (quelques secondes ou quelques minutes parfois).

Y-a-t-il un MRCC libyen ?

Il y a une structure qui préfigure un MRCC, qui coordonne une partie des secours. Une partie seulement car elle n’a pas autorité sur toute la côte libyenne ni sur tous les garde-côtes libyens. Les Européens (et les Italiens surtout) cherchent à consolider ce MRCC, en le finançant, en l’équipant au besoin, voire en l’assistant directement. En théorie, il y a un officier de EUNAVFOR qui effectue la liaison avec ce MRCC (ou plutôt est en liaison avec eux). Mais ce MRCC n’est pas reconnu légalement au niveau international, puisqu’il n’y a pas de SAR reconnue. Il suffit pour cela de prendre la liste de l’OMI des MRCC actifs. On n’y trouve aucune trace d’un MRCC libyen, ni un téléphone.

Les Libyens ont-ils une zone (SAR) officiellement reconnue ?

Non plus. Lorsqu’un pays effectue ce type de demandes, la procédure veut qu’il soumette les informations correspondantes via le module « plan mondial de recherche et de sauvetage » (SAR) du Système mondial intégré de renseignements maritimes de l’OMI (GISIS). La Libye n’a pour l’heure pas soumis ces informations au GISIS nous a confirmé l’Organisation maritime internationale. Et effectivement, quand on interroge la base GISIS, il n’y a aucune fiche Libye renseignée (ni Tunisie d’ailleurs).

Pourquoi parle-t-on d’une zone SAR libyenne ?

Les Libyens ont bien fait une demande (informelle) à l’été (août) 2017. Mais il ont retiré cette demande. Car ils voyaient bien qu’ils allaient se heurter à un refus. Le dossier n’était pas complet et ils ne remplissaient pas les critères minimaux pour avoir une zone SAR reconnue au plan international.

Y-a-t-il une surveillance des navires des garde-côtes ?

Officiellement oui. « Nous surveillons le travail des garde-côtes libyens. Nous avons des avions, des navires qui les observent et nous avons aussi des réunions périodiques avec les garde-côtes libyens » a affirmé le commandant de l’opération européenne Sophia, jeudi (15 mars) en visite à Tunis. Le contre-amiral italien Enrico Credendino a aussi indiqué avoir « fourni des caméras Go-Pro aux bateaux des gardes-côtes libyens » pour enregistrer leur travail (lire Carnet 19.03.2018). Mais apparemment pas partout… C’est du moins ce qu’a répondu à B2 un diplomate européen. Le pouvoir de surveillance ne joue que pour les garde-côtes formés par les Européens.

En l’espèce, le navire libyen des garde-côtes 648 qui est intervenu ne semblait pas faire partie de cette surveillance. Ce qui assez extraordinaire. Dans tous les cas, cela interpelle. Cela signifie soit que le système de surveillance n’est pas complet et qu’il y a des trous dans la surveillance des garde-côtes libyens (qui figure noir sur blanc cependant dans le plan d’opération de l’opération Sophia), soit qu’il n’a pas vraiment fonctionné, soit que le système de surveillance a fonctionné mais que les militaires (italiens) chargés de la surveillance préfèrent ne pas en assumer la responsabilité.

Les bateaux libyens interviennent-ils hors zone ?

Oui, il y a un ‘gentleman agreement‘ passé entre les Italiens et les Libyens pour que les navires des garde-côtes libyens interviennent hors de leurs eaux territoriales quand l’incident se déroule non loin de la côte. De fait on peut se poser la question légitimement : l’UE a-t-elle changé de position ?

(Nicolas Gros-Verheyde, avec Emmanuelle Stroesser)

(1) Lire sur cet incident :

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