Une mission européenne en Libye ? Sans s’presser !

(BRUXELLES2, opinion) Cela fait bientôt deux années que l’Union européenne réfléchit à une mission en Libye et un an que le conflit en Libye est terminé. Et l’Union européenne « étudie » toujours l’éventualité d’une mission visant à assister les Libyens dans la gestion des frontières, à reconstruire une armée nationale ou des forces de police intégrées…

Une nouvelle mission d’évaluation

Ainsi une nouvelle Fact Finding mission (FFM en langage codé) va partir sur le terrain, début octobre, pour faire une nouvelle évaluation des missions possibles. Ce n’est pas la première… Et j’ai bien peur que ce ne soit pas la dernière. Ce qui est inquiétant, c’est qu’on ne sent pas un fort impetus politique de l’Union européenne pour s’engager sur la stabilisation et la sécurisation de la Libye, malgré toutes les belles paroles… Au contraire. On a l’impression de revivre, comme des bis repetitae en boucle, l’opération ratée d’Eufor Libya !

On attend, on attend !

Toutes les raisons – bonnes ou mauvaises – justifient de ne pas prendre de décision tout de suite… Hier, on arguait du fait que « le conflit n’est pas terminé » ou la situation « n’était pas stabilisée« . Ensuite cela a été : « nous attendons l’évaluation faite par l’ONU », puis on a attendu « les résultats de l’évaluation » et « un feu vert de l’ONU« . Une fois l’évaluation connue et le feu vert de l’ONU donné – l’Union européenne étant expressément chargée de travailler sur la gestion des frontières, on a attendu « les élections », puis la nomination d’un « Premier ministre. Aujourd’hui que le Premier ministre est nommé, on attend… le nouveau gouvernement « Le nouveau gouvernement n’a pas encore été formé. Il est important de négocier au bon niveau » explique – sans rire – un haut diplomate européen. Plusieurs experts du dossier – militaires et civils – m’avaient confié, « quand on ne veut pas agir, on trouve toujours une bonne raison » ; nous avons là toutes les preuves de cette volonté d’absence… (Nb : vous pouvez imaginer sans peine, les excuses suivantes…)

Commentaire : tout cela n’est pas très sérieux. On a l’impression de revivre un peu ce qui se passait pour le Sahel. Ou sans s’presser, on planifiait une mission de sécurité, en trouvant à chaque fois toutes les bonnes excuses pour ne pas accélérer le processus. A ce rythme, demain, soit les Libyens n’auront plus besoin des Européens car ils auront trouvé mieux, plus vite auprès d’autres partenaires (privés ou publics), un peu plus dynamiques que les Européens ; soit la Libye aura commencé à devenir instable et incontrôlable. Début 2012, un papier d’options pour une telle mission devait être discuté au niveau des ministres. Depuis… rien. De fait, il semble que des raisons très pragmatiques s’opposent au lancement d’une nouvelle mission européenne… L’une est budgétaire. Une nouvelle mission de l’UE ne peut être lancée que si les moyens sont diminués dans les autres missions. Il faut que les différentes « reviews » terminées (Eulex Kosovo, Eumm Géorgie) ou encore à l’oeuvre (Eupol Afghanistan, Eupol Copps et Eubam Rafah…) fassent leur effet avant de pouvoir dégager les ressources budgétaires supplémentaires. L’autre est politique. Il y a en Libye différents intérêts des Etats membres, notamment du Royaume-Uni mais aussi de l’Italie ou de la France, comme des Etats-Unis, qu’il importe de ne pas contrecarrer. Ajouté au complexe de la « belle au bois dormant », vous avez là un résultat où il importe davantage de rechercher une bonne excuse de ne pas agir que de forcer l’action…

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La réforme du secteur de la sécurité en Libye, une « priorité absolue »

(BRUXELLES2, exclusif) Pour Agostino Miozzo, le directeur du département « Réponses de crises » au service diplomatique européen, c’est une certitude. « La réforme du secteur de la sécurité (en Libye) est la priorité absolue (pour le CNT). La réorganisation d’un service de sécurité, d’une police, d’une armée est vitale. » affirme-t-il dans un entretien accordé en exclusivité à ‘B2’.

La dissémination des armes, le contrôle des frontières…

Certes il n’y a « pas d’incident grave, pour le moment, cela pourrait devenir un problème rapidement quand le pays commencera à se stabiliser. Il faut aussi régler le problème des armes qui sont partout (centaines), tout le monde a une kalachnikov dans la main » souligne-t-il. Et ce travail, « il faut le commencer aujourd’hui, préparer l’après Kadhafi dès maintenant et pas demain. L’armée loyaliste doit devenir tout de suite partie de l’armée (nouvelle) de Libye. Les Libyens nous le disent : il faudra gérer l’après. Ils sont prêts à réintégrer quasiment tous les soldats, sauf les responsables des massacres » ajoute Miozzo.

Autre sujet : le contrôle des frontières. C’est « un problème absolu pour la Libye. Mais c’est aussi notre problème. Aider la Libye à contrôler sa frontière aide les Européens, aide l’agence Frontex, à lutter contre l’immigration illégale. Le problème maintenant pour l’Europe est de pouvoir répondre vite, il faut saisir ce momentum, sinon il va passer » précise-t-il.

Un travail déjà entamé

Selon nos informations,  ce travail a déjà commencé dans les unités chargées de la planification au sein de l’Union européenne (la CMPD notamment). Mais il est difficile d’aller plus loin. Pour planifier une mission EUBAM (frontières) ou EUSSR (réforme de sécurité), il manque des éléments importants. « Il faut connaître l’objectif, le cadre dans laquelle elle va se dérouler, … Une réforme du secteur de la sécurité s’insère dans un ensemble de réforme global. Il ne faut pas faire une opération pour faire une opération » souligne un expert de ce dossier. (Pour aller plus loin, cf. le dossier réalisé par le ROP, le réseau francophone de recherche pour la paix).

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L’Europe ne doit-elle pas mettre en place une EUMM / EUBAM Libya ?

(BRUXELLES2) La situation en Libye reste floue près de plusieurs semaines après le début des évènements. Et la situation dans certaines frontières pourrait déraper rapidement. De nombreuses régions échappent à l’écran « radar » de l’actualité politique et médiatique concentrée sur Benghazi et Misrata. Que ce soit dans des pays à l’écart des routes habituelles de circulation (Soudan, Niger, Tchad) ou dans des pays plus proches (Tunisie, Egypte) qui reçoivent la plupart des personnes déplacées suite au conflit (libyens ou travailleurs étrangers), il pourrait ainsi être intéressant d’avoir des postes d’observation « robustes ». Ne serait-il pas nécessaire que l’Union européenne opte pour une approche plus déterminée, et globale, en déployant sur le terrain une mission, civile, d’observateurs près des frontières libyennes. La question mérite d’être posée aujourd’hui. Et ce serait sans doute plus adéquat qu’une mission EUFOR Libya qui semble hypothétique.

Pour quoi faire ?

Cette mission pourrait avoir trois types de fonction : l’observation, le contrôle, la formation.

L’observation n’est pas toujours un rôle facile. Mais cela permet de rapporter de l’information en direct sur la situation dans des zones peu couvertes par ailleurs. Le simple fait d’avoir des éléments extérieurs ne permet pas de supprimer des points de conflit. Mais il est un gage important d’apaisement et surtout de détection précoce de sources de tension. Cette fonction peut être utile si un cessez-le-feu localisé ou généralisé est proclamé, pour l’observer.

Le contrôle de certains points de passage pourrait être aussi nécessaire. On serait ici dans le plein cadre des résolutions 1970 et 1973 des Nations-Unies sur le contrôle de l’embargo sur les armes ainsi que la venue de mercenaires. Elle permettrait ainsi d’en savoir plus et de démentir (ou confirmer) certaines rumeurs persistantes.

La formation et le « construction building » serait le troisième pôle de cette mission. Elle pourrait concourir à la stabilité de régimes faibles comme le Niger ou en mouvement comme la Tunisie.

Les fonctions conférées à la mission pourraient varier selon les pays où les « observateurs » seraient placés, voire évoluer au fil du temps.

A quels endroits ?

Ce déploiement pourrait, raisonnablement (raisons politiques et pratiques) se déployer dans deux zones principalement : le sud tunisien, l’ouest égyptien et l’est libyen (Maghreb), le nord nigérien et le nord tchadien (Sahel). Dans le premier déploiement, on est davantage dans une logique stabilisation / construction building / formation. Dans le second déploiement, la logique contrôle / stabilisation / construction building l’emporte.

Pour être complet, un déploiement aux frontières devrait concerner également les frontières nord soudanaises et est algérien. Si d’un point de vue opérationnel, l’Algérie serait un pays intéressant pour se déployer, il serait étonnant que le gouvernement accepte le déploiement d’observateurs européens.

Avec qui ?

Cette mission pourrait se déployer avec le concours de la Ligue arabe dans son volet Maghreb et avec le concours de l’Union africaine dans son volet Sahel. Ce qui aurait ainsi un avantage : impliquer l’Union africaine qui, actuellement, se confronte plutôt qu’elle rejoint les propos européens. Il est pas interdit de penser que certains autres pays tiers pourraient se joindre à cette mission comme les pays des Balkans.

L’Europe de la défense manque de visibilité sur la Libye, Ana Gomes

Crédit: Europen Parliament/P.Naj-Oleari

(BRUXELLES2) Venu parler de l’action de l’Europe de la défense sur la Libye, et en particulier d’EUFOR Libya, le secrétaire général adjoint du SEAE, Maciej Popowski, n’avait pas la tâche facile en se déplaçant à la salle 1G3 du Parlement européen ce mercredi après-midi.

Venir expliquer aux eurodéputés que les 27 ont, certes, décidé d’une action « EUFOR Libya » mais que celle-ci est pour l’instant « au frigo », est tout sauf populaire et crédible. Et les 20 minutes de retard n’ont pas vraiment aidé à mettre les eurodéputés de bonne humeur. Quand le diplomate est arrivé dans la salle, les eurodéputés étaient chauds comme une… baraque à frites ! Le vert allemand Richard Bütikofer a résumé l’échange en un tweet ravageur : « Ridiculous presentation : no information; unclear goals; duplication with NATO ».

Pourquoi pas une mission EUBAM ou EUMM aux frontières ?

« L’Union européenne a perdu une bonne occasion de s’affirmer, de devenir visible sur la sécurité et de défense commune » a précisé Ana Gomes. La députée socialiste portugaise est particulièrement remontée devant la faiblesse de la prestation européenne. Je lui ai demandé, après la séance, de préciser pourquoi autant de courroux ? Réponse : « Je ne comprends pas comment l’Union continue à parler d’une mission de soutien militaire alors qu’on nous affirme qu’elle ne pourra agir que sur requête de l’OCHA et qu’on sait que l’OCHA ne demande rien. (…) Nous avons l’obligation de mettre en application l’embargo depuis la première résolution du Conseil sécurité (1970) votée le 26 février. Qu’attend-on pour mettre en place une mission de surveillance ou d’observation aux frontières de cet embargo, type EUBAM ou EUMM ? »

Il faut répondre aux besoins et venir en aide rapidement à Misrata

M. Popowski nous répond que « les Etats membres sont très divisés. Je pourrais comprendre la réponse si Me Ashton avait pris une initiative, en vertu de ses pouvoirs de Lisbonne, ai proposé une mission et se soit heurtée au refus des Etats membres. Mais ce n’est pas le cas. Elle n’a pris aucune initiative. » Et l’eurodéputée de conclure : « Il faut répondre aux besoins quand ils existent, venir en aide à Misrata rapidement et de façon limitée, il ne faut pas attendre ».

NB : on peut remarquer la quasi-unanimité au sein de la sous-commission Défense, sur ce sujet, à l’exception de Geoffrey Van Orden, député Tory et ancien brigadier de la British Army, qui bataille régulièrement pour la destruction de la PeSDC avec un tel humour qu’il nous ravit à chaque fois qu’il prend la parole (même si je ne partage pas tout à fait… le fond de son discours).