Un petit tour du Parlement en compagnie de Monika Benova

Candidate à la tête d’une coalition sociale-démocrate, Monika Benova a été durant plusieurs mois observatrice au Parlement européen. Visite)

(B2) Blonde, pimpante, en un mot charmante, Monika Benova mettait, pour la première fois, les pieds au Parlement européen, comme 161 de ses collègues admis comme observateurs, il y a près d’un an. Un peu perdue, un peu désorientée « dans ce grand bâtiment », aéré, vitré, aux nombreux couloirs et intersections, elle était ravie de l’accueil, chaleureux, de ses collègues. « Les autres députés m’ont bien accueillie. Ils m’ont donné beaucoup d’informations, beaucoup de documents. ». Et, effectivement, elle le découvrira peu à peu, si les discussions sont souvent passionnées dans les hémicycles ou dans les salles de réunion, humoristiques parfois, malgré les différences politiques, il règne en général une ambiance assez détendue, très ouverte. « Nous avons parlé de mon pays. C’était très sympathique. »

Aujourd’hui, en Slovaquie, elle a pris la tête d’une coalition sociale-démocrate qu’elle entend mener à la victoire (28 à 30 % des voix). Pour cette femme à l’allure décidée et sportive, l’Europe n’est pas tout à fait une découverte. Elle a présidé, un temps, la commission pour l’intégration européenne au Parlement de Bratislava. Et pour elle, comme pour tous ses compatriotes, Bruxelles est un aboutissement. « Les Slovaques attendent beaucoup de croissance de l’Europe. Il y a beaucoup de rêves. Ils pensent que grâce à elle ils pourront travailler en Autriche, en Allemagne » explique-t-elle.

« Je suis plus réaliste, car je peux voir les discussions ici. Ce sera long et difficile. Les différences entre nos pays sont encore grandes ». En regardant son fils de 15 ans, elle est optimiste. « La nouvelle génération aura plus de chance dans le futur. Elle parlera plus de langues et sera mieux préparée que nous ». Bon vent…

N.G.-V.

Paru dans France-Soir (juillet 2004)

Les fils de l’Est. Adam, Jaroslaw, Peter et les autres

(Archives B2) A parcourir quelques listes polonaises, slovaques, tchèques, on a la berlue. Serait-on retourné quelques années en arrière ? Gierek, Walesa, Dubcek sont candidats.

Une lecture plus serrée s’impose d’autant que deux d’entre eux sont décédés. Seraient-ce les fils ? A lire les prénoms, il n’y a pas de doute : Adam, Jaroslaw, Peter …. Et voilà ! Bientôt Gierek, ce proche de Brejnev qui dirigea la Pologne de 1970 à 1980 sans parvenir à discipliner le mouvement rebelle animé par le père du deuxième, Lech Walesa, siégera avec son ennemi intime dans la même enceinte, par voie de filiations interposées. Quant au troisième, il évoque le passé prestigieux d’Alexander Dubcek, communiste sincère et convaincu qui tenta d’introduire un peu d’humanité dans un socialisme davantage teinté, en 1968, de bottes de cuir et de ferraille des chenilles de char.

Tous ces rejetons ne seront pas vraiment orphelins. Nombre d’ex-dissidents, comme d’ex-apparatchiks, ont choisi de faire le voyage vers l’Europe. A commencer par Bronislaw Geremek qui dirige une liste d’authentiques démocrates, universitaires, syndicalistes, chercheurs… — les dignes héritiers en fait de Solidarnosc — dont l’éminence grise du mouvement, Zbigniew Bujak. En Tchéquie, le mouvement issu de la dissidence est représenté par le tchèque Petr Cibulka, ancien prisonnier politique entre1979 et 1989 et auteur des « Nouvelles non censurées ».

Et le premier Président de la république lituanienne, Vytautas Landsbergis, chantre de l’indépendance de son pays, devrait être là aussi. Coïncidence. Hans Modrow, qui a dirigé la RDA durant sa dernière année d’existence et siégeait depuis 1999 au Parlement, ne sera plus présent sur les travées.

N.G.-V. Paru dans France-Soir, juin 2004

Un Finlandais en pays d’Oc (Ari Vatanen)

Adepte des rallyes automobiles, le finlandais Ari Vatanen est député européen. Il se présente à nouveau mais cette fois en France, dans la région sud-est, deuxième sur la liste UMP. Portrait

(B2) Après cinq ans de mandat siégeant dans le groupe centre-droit des Finlandais, Ari Vatanen se sent un peu comme un poisson dans l’eau dans ce Parlement multilingue. Pour ce champion du monde des rallyes automobiles en 1981, laissé pour mort sur le bitume d’un circuit argentin en 1985, avant de renaître deux ans plus tard sur les pistes du Dakar et de finir en apothéose en 1997 comme champion des rallyes raids, « être député, c’est une continuation assez logique. Tout ce que j’ai obtenu c’est grâce au travail d’équipe. Grâce à des gens derrière soi, on peut faire quelque chose. La politique, c’est pareil. »

Finlandais en terre de Lubéron, il sera un des rares Européens – fait assez rare – à se présenter en France. Deuxième sur la liste UMP du grand Sud-Est, Ari avoue avoir un peu « hésité » à se représenter. Mais « la vie c’est comme après les 90 minutes d’un match de football, vous ne savez pas combien de minutes, il vous reste. Je me suis dit : soit il faut le faire, sinon je ne suis pas vraiment un Européen ».

Un coup de chapeau aux Français

Il est d’ailleurs fier de cette place de choix. « Je dois donner un coup de chapeau aux Français, de m’avoir accepté comme çà. C’est une preuve d’esprit libre ». « Il faudrait l’avoir dans d’autres domaines » ne peut s’empêcher d’ajouter cet homme droit, affable, qui ne garde pas longtemps sa langue dans sa poche. S’il n’hésite pas ainsi à proclamer sa foi dans le libéralisme et son américanophilie, il prône aussi une orientation sociale qui n’est pas feinte. « Monsieur tout le monde qui gagne seulement 1000 euros aujourd’hui doit pouvoir gagner demain 100 ou 200 euros de plus. Ce n’est pas tant une question de partage des richesses, c’est une question d’opportunité. » estime-t-il.

Je voterais pour Tony Blair

« Si j’étais en Angleterre, je voterais pour Tony Blair » répète-t-il d’ailleurs à satiété. Du gaullisme de gauche, en quelque sorte. A une différence près ! Ari Vatanen est avant tout un ardent européen. « On est encore cloisonné par les frontières nationales. On oublie qu’on travaille pour un pays qui s’appelle entre guillemets « l’Europe. [On oublie que] trois-quarts de la législation vient de Bruxelles.» C’est plutôt le manque d’ambition actuel qui l’inquiète. « Il faudrait moins d’Europe tatillonne et davantage d’Europe visionnaire ».

Nicolas Gros-Verheyde

Paru dans France-Soir, 2004

On ne peut plus se permettre d’avoir une bataille pour le pouvoir comme une fin en soi.

 

Les élus français au Parlement comptent pour des prunes

Peu présents, pas très compétents, peu studieux … les qualificatifs à l’égard de nos compatriotes au Parlement européen ne sont guère élogieux. A juste titre semble-t-il

(B2) Quelle que soit la nationalité de l’interlocuteur ou sa fonction, le constat est le même. « Les Français au Parlement européen comptent pour des prunes ». L’explication ? Simple ! La plupart des élus tricolores répugnent « à se plonger les mains dans le cambouis communautaire ». Une caricature. Pas tellement !Trois indicateurs suffisent à corroborer ce commentaire.

Premier indice : la présence. Les Français se classent avant-derniers pour leur assiduité aux plénières ; seuls les Italiens dépassent notre absentéisme. Sans suivre l’exemple des meilleurs — Gérard Caudron (socialiste dissident), Christine de Veyrac (Ump), Gérard Onesta (Verts) ou Françoise Grossetête (Ump) — qui se font un point d’honneur à assister à toutes les séances, la plupart des députés sont cependant assez sérieux. Mais quelques très mauvais élèves — Charles Pasqua, Thierry Jean-Pierre ou Marie-France Stirbois par exemple — font chuter la moyenne.

Deuxième indice : les rapports. La présence physique n’est pas, en effet, un critère essentiel. Là où le député a la meilleure capacité d’influence, et peut montrer son savoir-faire, c’est le rapport. Or, selon une étude du Medef, il n’y a pas photo. Quand un Français rédige un rapport, ses homologues britanniques ou germaniques en rédigent trois, les Espagnols deux. Même les Italiens font mieux avec un ratio d’1,5 par député. Simple ! 38 députés n’ont rien écrit, durant cette législature, sur les quelque 1300 textes publiés par le Parlement. Cerise sur le gâteau, les rapports qui comptent, ceux qui ont un impact, se comptent sur les doigts d’une main : Joseph Daul en agriculture, Gilles Savary sur la libéralisation ferroviaire ou Bernard Poignant sur la sécurité maritime. Quelques autres députés ont certes turbiné — Catherine Lalumière sur la défense, Fodé Sylla sur les droits fondamentaux, Philippe Herzog sur les services publics. Mais emprunts de beaux principes, leurs travaux sont demeurés poste restante.

Troisième indice : les postes clés. Les Français ne détiennent la présidence que de deux des 17 commissions parlementaires — Rocard à la Culture et Daul à l’Agriculture —. Et ce ne sont pas les plus importantes. Ils n‘occupent que deux postes de coordinateurs chez les Socialistes, un demi ( !) au Parti populaire européen. Or le coordinateur remplit un rôle charnière : il choisit les rapporteurs, concilie les positions… Une conséquence logique quand on examine la répartition des Français au Parlement. Atomisés dans tous les groupes politiques — ils détiennent le record de dispersion —, ils sont importants dans des partis faibles et peu dotés (souverainistes, communistes et non-inscrits), et minoritaires dans ceux qui comptent (socialistes, libéraux, conservateurs), qui font les majorités. De plus, ils sont moins présents que leurs homologues anglo-saxons dans les commissions économiques, sociales ou industrielles.

Enfin, ils restent les champions du cumul. Là où il n’y a que 10 députés cumulards allemands et 4 anglais, les Français alignent 29 députés qui ont un autre mandat électif. Ceci explique peut-être cela…

Nicolas Gros-Verheyde

En savoir plus : Lire « le Parlement européen : un défi pour l’influence française », une étude de la fondation Robert Schuman, de Yves Bertoncini et Thierry Chopin.

Consulter le site non officiel mais utile, Europarliament, pour observer la présence des députés.

 

Le Parlement revendique un rôle accru

Élu au suffrage universel depuis 25 ans seulement, le Parlement européen a acquis un rôle désormais incontournable. Si les rapports avec les deux autres institutions, Commission européenne et Conseil des ministres, les points de friction ne manquent pas.

(archives B2) Au fil des traités successifs (Acte unique, Maastricht, Amsterdam), le Parlement européen a obtenu des pouvoirs accrus. Les représentants des citoyens votent désormais la plupart des lois européennes et peuvent les amender. Ce pouvoir de  » codécision  » avec le Conseil des ministres n’est pas une simple clause de style. Bien souvent, observe Yves Pietrasenta, député Vert, « les amendements qu’on dépose passent. C’est un travail de fourmi, mais les fourmis font des cathédrales ».

Les moyens de pression des eurodéputés

Couramment, avant le vote, une négociation informelle s’engage entre le député rapporteur du dossier et le ministre compétent pour examiner, article par article, les points d’accords possibles. Le texte peut alors être adopté sans navette supplémentaire. Le Parlement a des moyens de pression, à commencer par l’arme suprême : le droit de veto. Il peut l’apposer en dernière lecture s’il ne s’estime pas satisfait. Le rejet final de la directive sur les services portuaires, en novembre dernier, du règlement sur les OPA auparavant, a contraint la Commission européenne à plancher sur un nouveau texte.

Deuxième moyen de pression : la discussion du budget et surtout le contrôle de son exécution. Sous la férule de Diemut Theato (chrétienne-démocrate allemande), la commission de contrôle budgétaire n’a pas épargné durant cette législature les commissaires concernés. Neil Kinnock ou Michaele Schreyer peuvent témoigner de quelques mauvais quarts d’heure notamment lors de la découverte de fraudes à l’Office européen de statistiques.

Troisième moyen de pression : la justice. Les points de friction, essentiellement avec le Conseil des ministres, ne manquent pas. Le Parlement reste, en effet, simplement consulté sur des affaires aussi sensibles que les questions sociales, de fiscalité ou de justice. Les députés n’hésitent donc plus à saisir désormais la Cour de justice européenne au nom de la sauvegarde des libertés publiques et des droits de l’homme. Une requête en annulation a ainsi été déposée en décembre contre la directive sur le regroupement familial. Même sanction pour la signature d’un accord avec les États-Unis sur la transmission de données personnelles des passagers de compagnies aériennes.

Bras de fer

« Nous partageons l’impératif de la lutte contre le terrorisme, mais nous ne sommes simplement pas convaincus que brider des libertés y concourt », justifie la libérale néerlandaise, Johanna Boogerd-Quaak. Le Parlement a même carrément refusé de donner son avis sur un autre texte, légitimant des vols charters pour expulser les étrangers en situation irrégulière, bloquant ainsi toute la procédure. Notre rôle « n’a pas été pris au sérieux », explique Adeline Hazan (PS). Sans attendre le résultat de son avis, le Conseil des ministres européens avait, en effet, déjà entériné, un projet de texte. Ce bras de fer n’est pas près de se terminer, le projet de Constitution actuellement sur la table ne donnant pas vraiment de pouvoirs supplémentaires au Parlement dans ces matières.

(Nicolas GROS-VERHEYDE) – Paru dans Ouest-France, mai 2004

RocardMichel

Nos partis n’ont jamais eu l’Europe comme vision (Michel Rocard)

(Archives B2) L’ancien Premier ministre, député européen depuis bientôt dix ans, président de la commission culture, est candidat à un troisième mandat, le « mandat de puissance » comme il l’appelle.

RocardMichelAu Parlement européen, à Bruxelles comme à Strasbourg, l’ancien Premier ministre est sans doute un des rares leaders politiques français qui soit resté fidèle aux commandes du navire européen. Partis depuis des lustres les Sarkozy et Madelin… Envolés, les Hollande et Hue. L’Europe exige fidélité et abnégation, travail en coulisses et plongée en apnée dans des textes qui en rebutent plus d’un. Le tout, pour un honneur peu visible, du moins en termes de retombées politiques. Cela, Michel Rocard n’en a cure !

Des Français volatiles

Député européen depuis 1994, tour à tour président de la commission développement, puis de celle de l’emploi et aujourd’hui, de la culture, il porte un regard mi-moqueur, mi-désabusé sur l’étroitesse d’esprit de ses compatriotes. « Les stratégies de nos différents partis n’ont jamais eu l’Europe comme vision ». Ils n’ont pas saisi « qu’ici on fait de la technique, qu’il faut pouvoir durerle troisième mandat est le mandat de puissance —, que le taux de rotation important des Français » rend cette présence moins efficace. D’autres pays cependant l’ont mieux compris. « Chez les Britanniques, par exemple, qui sont plutôt là pour saboter la construction européenne, on ne peut pas faire carrière sans un passage par [Bruxelles] »

Dépasser les enjeux nationaux

Car des batailles, il y en a et qui « dépassent les enjeux nationaux ». Si les meilleurs souvenirs de Michel Rocard remontent au temps où il présidait la commission développement avec la création d’un centre de prévention des crises — aujourd’hui supprimé pour raison budgétaire — et le renouvellement des accords de Cotonou « tout le monde s’en foutait, nous avions ainsi une grande liberté et avons pu faire avancer les choses » —, il n’en est pas moins fier de sa dernière bataille. Celle sur la brevetabilité des logiciels.

Une bataille homérique : la brevetabilité des logiciels

« Quand j’ai commencé je n’y connaissais rien, j’ai fini par en connaître suffisamment. La bagarre a duré plusieurs semaines ». L’enjeu n’était pas mineur. Il s’agissait de savoir dans quelle mesure un logiciel pouvait être breveté. « Nous avons fini par l’emporter d’une belle majorité, plus de 200 voix d’écart » sur les plus libéraux. Mais « le combat n’est pas fini ». La deuxième lecture de ce projet doit avoir lieu sous le nouveau Parlement. Et Rocard espère bien être de cette bataille-là.

Nicolas Gros-Verheyde
Paru dans France-Soir, avril 2004