Affaire ukrainienne. La crédibilité de Gordon Sondland compromise

(B2) La procédure d’impeachment aux USA a déjà fait une victime : Gordon Sondland. L’ambassadeur américain à Bruxelles auprès de l’Union européenne est devenu un témoin clé dans la procédure de ‘impeachment’ lancée par les Démocrates contre le président américain Donald Trump

La crédibilité de Gordon Sondland entamée (crédit : US mission)

Un pieux mensonge

Le transcript de son témoignage (375 pages!) devant le Congrès le 17 octobre, publié mardi (5 novembre), est patent. Le plus intéressant se situe dans les dernières pages. Dans une lettre de son avocat datée de lundi (4 novembre), l’ancien homme d’affaires devenu diplomate révise son témoignage passé devant le Congrès. En gros, il reconnait avoir légèrement travesti la vérité, et cherche à corriger le tir, pour ne pas être en flagrant délit de mensonge et rompre son serment de dire la vérité.

Un souvenir soudain

Le diplomate américain se souvient maintenant avoir dit à Andriy Yermak, un proche conseiller du nouveau président ukrainien (Volodymyr Zelensky) chargé des négociations avec les USA, que « la reprise de l’aide américaine » militaire ne se ferait « probablement pas avant que l’Ukraine fournisse la déclaration publique anti-corruption dont nous discutons depuis plusieurs semaines »

« I now recall speaking individually with Mr. Yermak, where I said that resumption of U.S. aid would likely not occur until Ukraine provided the public anti-corruption statement that we had been discussing for many weeks. »

Un dévoiement de la fonction diplomatique

Autrement dit il reconnait avoir demandé aux Ukrainiens de trouver des charges indirectes contre un des rivaux de Donald Trump, l’ancien vice-président Joe Biden, dont le fils Hunter Biden, travaille dans une entreprise énergétique ukrainienne. Le tout sur instigation directe du conseiller personnel de Donald Trump, l’avocat Rudy Giuliani, qui n’a normalement aucun rôle dans la chaîne diplomatique américaine.

L’aide sécuritaire à l’Ukraine vitale pour les USA

Une position qui va totalement à l’inverse de intérêts vitaux des États-Unis, comme Goldon Sondland le reconnait lui-même dans sa lettre. « L’aide sécuritaire à l’Ukraine est dans notre intérêt national vital. Et aucune raison valable n’aurait dû justifier son report. »

Une crédibilité entamée au niveau européen

En s’ingérant dans les affaires ukrainiennes — qui ne ressortent pas normalement des fonctions d’un ambassadeur américain auprès de l’Union européenne (l’Ukraine ne fait pas encore partie de l’Union européenne) — et en dévoyant sa fonction diplomatique pour servir les intérêts très personnels électoralistes du président américain Donald Trump, Gordon Sondland parait ‘cramé’ tant auprès de ses autorités de tutelle, mais surtout des institutions européennes. Sa crédibilité en Europe largement entamée, on voit mal comment il pourrait remplir ses fonctions à Bruxelles.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Télécharger la lettre de l’avocat de Gordon Sondland

Quand les États-Unis ont failli frapper l’Iran après la destruction d’un drone

(B2) C’est une série de tweets qu’il faudra garder et qui restera dans certaines mémoires. Ce matin (21 juin, 14h heures Paris) le président américain Donald Trump a confirmé le récit d’une série de trois frappes US interrompues, in extremis, sur l’Iran. Un acte de générosité soudain ?

Le drone de la marine américaine MQ-4 (U.S. Navy photo by Erik Hildebrandt/Released)

L’Iran a abattu jeudi (20 juin) un drone Global Hawk qui aurait violé son espace aérien. Version que conteste le gouvernement américain, soulignant que l’appareil était au-dessus des eaux internationales, mais ne niant toutefois pas qu’il ‘observait’ le territoire iranien (cf. encadré)

Trump à la vue d’un nombre possible de morts recule

« Lundi (1), ils [les Iraniens] ont abattu un drone non armé volant au-dessus des eaux internationales. Nous étions armés et prêts à riposter la nuit dernière contre trois sites différents quand j’ai demandé combien (de personnes) allaient mourir. 150 personnes, monsieur, a été la réponse d’un général. Dix minutes avant la frappe, je l’ai stoppée, ce n’était pas proportionné par rapport à une attaque contre un avion sans pilote. »

Le refus d’armes nucléaires pour l’Iran

Et d’ajouter : « Il n’y a pas d’urgence, notre armée a été reconstruite, rénovée, et est prête à y aller. [Elle] est de loin la meilleure au monde. Les sanctions frappent et [d’autres] ont été ajoutées la nuit dernière. L’Iran ne sera JAMAIS autorisé à avoir d’armes nucléaires, pas contre les États-Unis, et pas contre le MONDE ! »

Un message clair de Téhéran à Washington

Le général Hossein Salami, chef du Corps des gardes de la révolution islamique (IRGC), a confirmé jeudi l’incident. Un drone de surveillance américain RQ-4 Global Hawk a été abattu par la force aérienne des gardiens de la révolution près de la région de Kouh-e Mobarak dans le district de Jask, dans le centre du pays, « après que l’avion eut violé l’espace aérien iranien » selon l’agence Fars. C’est « un message clair » envoyé selon lui aux Etats-Unis et à tout ennemi. « Les frontières sont nos lignes rouges et tout ennemi qui les violera ne rentrera pas chez lui et sera anéanti. Le seul moyen pour les ennemis est de respecter l’intégrité territoriale de l’Iran et les intérêts nationaux », a-t-il ajouté.

(Nicolas Gros-Verheyde)


Une attaque délibérée selon le commandement américain

Le commandement central US a reconnu la perte d’un « appareil de la marine américaine RQ-4 ». Celui-ci survolait bien le golfe d’Oman et le détroit d’Ormuz pour effectuer une « mission de surveillance ». Mais il réfute la violation du territoire. Il se trouvait « dans l’espace aérien international à proximité des lieux des récentes attaques maritimes de l’IRGC. dans les environs de Goruk, en Iran » et n’a «  jamais violé l’espace aérien iranien au cours de sa mission ».


(1) Il s’agit de jeudi et non de lundi comme mentionné par Donald Trump

Entre USA et Union européenne, une histoire d’amour qui tourne mal. La diplomatie européenne face à un nouveau front

(B2) Entre Européens et Américains, les clivages ne semblent pas prêts de s’éclipser. Au contraire. La relation se détériore sur de nombreux dossiers diplomatiques, au point que parler ‘d’alliés’ devient difficile

Avec G.W. Bush, les relations ont aussi été heurtées. Mais pas détériorées sur une telle longueur de temps. Photo souvenir : Romano Prodi, président de la Commission européenne, Guy Verhofstadt, Premier ministre belge assurant la présidence du Conseil européen, et G.W. Bush le 27 septembre 2001 (Crédit : Commission européenne)

Les États-Unis de Donald Trump avaient déjà sonné les cloches des Européens en quittant l’accord de Paris sur le climat, il y a deux ans (juin 2017), en dénonçant l’accord sur le nucléaire iranien, il y a un an (mai 2018) et en annonçant dans la foulée le déménagement à Jérusalem de leur ambassade. Trois dossiers auxquels tenaient pourtant les Européens. Et cela ne semble pas fini ! Depuis une quinzaine de jours, on assiste à un véritable festival, significatif du fossé croissant entre les positions diplomatiques américaines et européennes.

Un changement d’alliance à revers en Libye

A la mi-avril, l’hôte de la Maison Blanche annonce sans coup férir son soutien au général Haftar qui a lancé son offensive sur Tripoli (1). Un coup dur pour la diplomatie européenne (2). L’annonce prend à revers sa position de soutien continu au gouvernement de Tripoli, dirigé par Fayez El Sarraj, et le processus de négociation mené (péniblement) par l’ONU.

NB : Ce dernier épisode suit l’annonce plutôt confuse de Donald Trump, fin décembre 2018, d’un retrait (éventuel) américain de Syrie, comme d’Afghanistan. Certains alliés européens sont alors pris de court. Aucune concertation n’a réellement été menée. Même si la décision sera, en partie, reportée, elle laisse un goût d’amertume : les Européens ‘comptent pour du beurre’ tandis que l’allié américain semble peu fiable.

Cuba, le retour des sanctions extra-territoriales

Le 17 avril, Mike Pompeo, le secrétaire d’Etat US annonce la réactivation de la loi Helms-Burton de 1996. Cela signifie le rétablissement des sanctions sur Cuba, à compter du 2 mai. C’est à l’opposé de la politique européenne de rétablissement des relations économiques avec La Havane, avec la menace ajoutée de mesures de rétorsion des entreprises européennes qui commercent avec l’île (lire : Les Européens protestent contre l’application de la loi Helms-Burton).

Tout faire pour saper l’accord sur le nucléaire iranien

Le 23 avril, le président américain décide de durcir les sanctions contre l’Iran. Il met fin aux exemptions dont bénéficiaient huit pays (dont la Grèce, l’Italie et la Turquie) en matière d’importation du pétrole iranien. Ces sanctions, entrées en vigueur le 2 mai, vont clairement à l’encontre de la volonté des Européens de garder vivant l’accord sur le nucléaire iranien en rétablissant certains échanges économiques avec Téhéran.

Les accords de désarmement passés au karcher

Le 26 avril, le président américain annonce devant la NRA (National Rifle Association), le lobby des armes à feu, le retrait des États-Unis du traité de l’ONU sur le commerce des armes (TCA) (3). C’est un élément de plus dans la volonté américaine de se dégager de toute limite dans le réarmement, après la dénonciation du traité US-Russie sur les armes à portée intermédiaire sur le sol européen (lire : Le retrait américain du traité inquiète. L’Europe ne veut pas redevenir un champ de bataille).

Une attaque en règle contre les Européens, accusés de manque de solidarité

Le 30 avril, dans un de ces tweets dont il a le secret (4), le président américain accuse les Européens de manquer de solidarité en refusant de prendre en charge le retour de leurs ressortissants soupçonnés de faire partie de l’organisation de l’état islamique (Daesh/Isis) arrêtés en Irak ou en Syrie. Ce n’est pas la première fois. Mais la virulence comme la réitération exacerbent l’hostilité américaine.

Kosovo et Venezuela, la convergence se craquelle

Dans cette liste, on pourrait aussi mentionner l’attitude plus qu’ambigüe des Américains sur la position du Kosovo, alimentant en sous-main certaines idées telles que la redéfinition des frontières ou l’élargissement du format des négociations… aux USA. Ce qui est le meilleur moyen de tuer le dialogue, nous a confié un diplomate européen.

De même, la position intransigeante, interventionniste, de Washington à l’égard du gouvernement de Caracas complique la donne. Si les Européens soutiennent aussi dans leur immense majorité Juan Guaido contre Maduro, ils restent partisans du dialogue et refusent surtout d’instrumentaliser l’aide humanitaire.

D’autres points de crispation à venir

Cette liste pourrait s’allonger très vite, avec l’annonce d’une initiative américaine de paix au Proche-Orient qui risque d’être plus proche de la position israélienne actuelle (visant à l’annexion d’une partie de la Cisjordanie) que de la solution à deux États voulue par les Européens, avec un État palestinien viable.

NB : Dans ce panorama, on pourrait aussi parler des différentes disputes d’ordre économique (Boeing/Airbus, taxe sur l’importation de véhicules) ou des litiges mêlant questions économiques et de sécurité comme les critiques sur l’octroi de licences 5G à Huawei par les Européens. Mais ceci relève davantage des bisbilles habituelles entre puissances économiques.

Des positions non plus convergentes mais divergentes

La réalité diplomatique, c’est qu’aujourd’hui, on peut compter sur les dix doigts les points où l’Union européenne n’est pas en butte aux pressions (dans le meilleur des cas), aux offensives ou à l’hostilité des Américains sur les principaux dossiers qui l’intéressent. Les divergences sont plus grandes que les convergences (5). C’est inquiétant car une bonne partie de la construction européenne s’est bâtie en concertation et en coopération avec les Américains.

Une Europe désarmée face à une Amérique en confrontation permanente

Les Européens n’ont pas vraiment été habitués à pratiquer une politique complètement autonome et détachée des Américains. Ils sont aujourd’hui plutôt divisés sur l’attitude à avoir dans ce qui devient une ‘confrontation’ permanente. Ils n’osent qu’à peine répliquer aux tweets infamants du président Trump. Les Européens ne disposent pas, ou que peu, d’instruments de réplique. La remise à jour de la ‘loi de blocage’ (face aux sanctions US) ressemble à un artifice de pacotille. Tandis que les recours devant l’OMC traduisent une vision archi procédurale de la diplomatie. Là où les Américains (comme les Russes) la conçoivent comme une épreuve de force.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire aussi : Entre Européens et Américains, entre Merkel et Pence, davantage qu’une nuance, une opposition


La Commission est ‘zen’

Malgré toutes ces attaques qui reposent sur des éléments objectifs, à la Commission européenne, on tente de rester zen. « Nous défendons un système international basé sur les règles, la légalité internationale, avec l’ONU au centre. Nous sommes engagés dans tous les chantiers de coopération internationale et transatlantique » a argumenté Margaritis Schinas quand je l’ai interrogé pour B2 sur l’écart qui s’agrandit entre USA et Europe. « Il y a la déclaration et la rhétorique, mais il y a aussi la substance » a-t-il ajouté, se voulant rassurant. « L’Union européenne est engagée, ouverte, positive, travaille pour s’entendre, pas pour polariser ou diviser les relations avec nos alliés et partenaires internationaux. » A part çà, il fait beau, les oiseaux gazouillent et les herbes bruissent dans les champs.


  1. Le communiqué officiel américain est éloquent. « Le Président a reconnu le rôle important du maréchal Haftar dans la lutte contre le terrorisme et la sécurisation des ressources pétrolières de la Libye. Les deux hommes ont discuté d’une vision commune de la transition de la Libye vers un système politique stable et démocratique. »
  2. Soyons honnêtes, la position européenne était larvée par un conflit franco-italien, sur le soutien au gouvernement de Tripoli : Paris trouvant que le GNT était incapable de venir stabiliser la situation là où Rome estimait la même chose de Haftar.
  3. « Under my Administration, we will never surrender American sovereignty to anyone. We will never allow foreign bureaucrats to trample on your Second Amendment freedoms. And that is why my Administration will never ratify the UN Arms Trade Treaty.»  tweet 26 avril 2019
  4. « We have 1,800 ISIS Prisoners taken hostage in our final battles to destroy 100% of the Caliphate in Syria. Decisions are now being made as to what to do with these dangerous prisoners European countries are not helping at all, even though this was very much done for their benefit. They are refusing to take back prisoners from their specific countries. Not good ! » (Donald Trump)
  5. Le seul point réel de convergence aujourd’hui entre US et UE est en fait l’attitude vis-à-vis de la Russie — où les nuances semblent moins grandes — et la présence dans l’OTAN qui demeure un des seuls ciments de multilatéralisme qui relie les deux parties de l’espace euro-atlantique.

Cirage de pompes généralisé à Washington. Donald, le petit père de l’Alliance

(B2) Durant ces dernières 48 heures, à Washington, les ministres des Affaires étrangères des pays membres de l’Alliance atlantique se sont rassemblés autour d’un même message : l’OTAN est un merveilleux instrument, l’Alliance atlantique est nécessaire, et grâce à l’impulsion de Donald Trump, nous avons fait un grand bond en avant…

Jens Stoltenberg et Donald Trump dans une poignée de mains virile (crédit : US – Maison Blanche)

Grâce à Donald, quel chemin parcouru !

Ce dernier point n’est pas de la flagornerie pure. Il s’agit de démontrer à l’hôte actuel de la Maison blanche que les efforts des Alliés pour augmenter leurs dépenses de défense et atteindre l’objectif des 2% du PIB tiennent essentiellement à son action, et non à celle de son prédécesseur, Barack Obama. Il faut faire oublier que c’est le Démocrate, ennemi de D. Trump, qui a initié ou soutenu la nouvelle politique adoptée au sommet du Pays de Galles, avec à la clé, un ‘stop’ à la baisse des budgets de défense et un calendrier pour leur remontée.

La trace de Obama, soigneusement effacée

Fidèle à cette tactique, le secrétaire général de l’Alliance, Jens Stoltenberg, a soigneusement gommé de son discours (devant le congrès US) toute référence à Barack Obama, et même au sommet du Pays de Galles, pour ne rendre hommage qu’à l’actuel président : « Les alliés de l’OTAN doivent dépenser plus pour la défense. Cela a été un message très clair du président Trump. Et ce message a eu un réel impact » (1).

La crainte d’une porte claquée

Cette attention a un objectif concret : éviter que le doigt agité de Donald ne dérape en direction de son tweeter pour lâcher une bordée d’injures ou de remarques négatives sur l’un ou l’autre. Chacun garde en souvenir les moments douloureux du dernier sommet de l’Alliance, en juillet à Bruxelles, où l’ancien homme d’affaires, devenu président, avait semé le trouble et la stupeur dans cette assemblée d’ordinaire plus policée (2). A l’époque, la crainte de le voir claquer la porte, voire de dénoncer le Traité de l’Alliance atlantique, était si réelle que, en urgence, les juristes de l’organisation avaient été sommés de farfouiller dans le texte originel du Traité — et les autres dispositions internationales —, pour voir quelles étaient les conditions exactes d’un USexit…

Un cirage de pompes efficace

Cette menace semble éloignée aujourd’hui, grâce à cet effort général de cirage de pompes du président américain. Le secrétaire général « a un bon sens politique. Il rend hommage au travail de Donald Trump » nous confie un diplomate en poste à l’alliance. « C’est efficace. Cet empire des signes a éteint les menaces sur une sortie de l’OTAN ».

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) On semblerait être au temps de l’Union soviétique des grands jours, quand on effaçait soigneusement toute référence à l’ancien chef…

(2) Lire sur le sommet de Bruxelles :

A Münich le nom de Donald Trump suscite un grand blanc

(B2) Dans le discours du vice-président américain Mike Pence lors de la conférence de sécurité de Münich (MSC 2019), après les mots « … the 45th President of the United States of America, President Donald Trump. » il était prévu des applaudissements.

(crédit : Münich Security Conference 2019)

Du moins, c’est que retranscrit le texte officiel diffusé par la Maison blanche.

La réalité a été légèrement différente. Il y a eu un grand blanc ! Le vice-président en a été réduit à continuer son discours après s’être interrompu quelques secondes le temps de grappiller un ou deux applaudissements sourds dans le fond de la salle, qui n’ont pas vraiment réussi à déchaîner l’enthousiasme…

La différence entre la théorie et la réalité vaut le détour.

Ce qui dans une enceinte acquise à la force du lien transatlantique traduit bien le fossé qui sépare aujourd’hui Europe et États-Unis et le malaise européen à la vue de la politique américaine de Donald Trump.

(NGV)

NB : au passage notons que celui qui pourfend les fake news en est le premier émetteur. Qualifiez d’applaudissements ce qui ressort d’un bide est une ‘fausse information’.

L’armée européenne pourrait être perçue comme un camouflet par les États-Unis

(B2) L’Allemande Angela Merkel doit prendre conscience des dangers de parler d’une ‘armée européenne’, selon Deborah Haynes. Le propos de la rédactrice en chef ‘Affaires étrangères’ de Skynews ne sera peut-être pas partagé, mais il est une pièce intéressante au débat

(© Bundeswehr/Sebastian Wilke)

Il ne fait aucun doute que l’objectif de la Chancelière (allemande) est louable : rallier son pays et d’autres membres de l’Union européenne pour stimuler les investissements dans leurs forces armées et être plus intelligents lorsqu’ils achètent ensemble des avions de chasse, des navires de guerre et d’autres équipements pour faire baisser les coûts.

Elle voudra aussi que les nations veillent à ce que la puissance de combat respective de chaque pays complimente mieux et renforce leur force collective.

Mais les remarques de Mme Merkel mardi dernier [à Aix-la-Chapelle] — alors qu’elle et le président français Emmanuel Macron ont signé un pacte visant à renforcer les liens, y compris en matière de défense — pourraient facilement être interprétées de l’autre côté de l’Atlantique comme un affront à la force militaire préexistante en Europe, autrement dit l’OTAN.

Le président Donald Trump a déjà attaqué E. Macron après que le dirigeant français ait parlé de son désir d’une « véritable armée européenne » en novembre (lire aussi : Trump tâcle le projet Macron d’armée européenne. A-t-il raison ?).

Le commandant en chef américain n’a pas besoin de beaucoup de motivation pour donner suite à une menace de retirer — ou du moins d’essayer de retirer — ses militaires de l’alliance de défense transatlantique, qui a été la pierre angulaire de la sécurité européenne et américaine au cours des sept dernières décennies.

Il a averti que cela pourrait se produire à moins que la majorité des 28 autres États membres de l’OTAN n’augmentent leurs dépenses de défense pour atteindre un minimum de 2 % du revenu national.

Toute suggestion que des puissances européennes comme la France et l’Allemagne cherchent à renforcer les défenses de l’Europe de manière isolée pourrait accroître le risque d’un tel départ des États-Unis.

Un changement sismique

Il s’agirait d’un changement sismique dans la distribution mondiale du pouvoir qui porterait un coup fatal à une alliance qui a contribué à maintenir l’unité de l’Occident depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Bien entendu, les responsables français, allemands et européens affirment que leur désir de renforcer les forces armées européennes vise à compléter les capacités de l’OTAN plutôt qu’à faire double emploi. Vingt-deux membres de l’alliance sont également membres de l’UE – un nombre qui passera à 21 après le Brexit.

La Grande-Bretagne fait cependant partie des alliés qui s’opposent depuis longtemps à une plus grande intégration de l’UE en matière de défense, craignant qu’une telle mesure ne dilue les efforts alors que la plupart des pays de l’UE — comme l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie — ne respectent déjà pas leurs engagements de dépenses envers l’OTAN.

Une armée européenne peu viable ?

L’armée allemande [Bundeswehr] manque tellement de ressources qu’on a signalé qu’une unité de chars a été forcée d’utiliser des manches à balai comme fusils [pour l’entraînement], tandis que l’année dernière les six sous-marins du pays étaient hors service pour réparation.

On peut aussi [se poser la question de] la viabilité d’une armée européenne qui n’est pas soutenue par les États-Unis. Le Royaume-Uni et la France sont les seuls membres de l’UE à disposer de l’ensemble des capacités terrestres, aériennes, maritimes, cybernétiques et spatiales, même si de nombreux éléments des forces armées britanniques ont été réduits à néant par des décennies de réductions des dépenses de défense.

Cela signifie que la capacité d’une armée purement européenne à soutenir une opération à grande échelle sur une longue période sans les États-Unis est très douteuse. Un dilemme qu’il faudra des années de dépenses ciblées pour résoudre.

Une armée intégrée à l’OTAN

Une bien meilleure idée serait que les dirigeants politiques de l’Union européenne comme Mme Merkel et M. Macron s’assurent, lorsqu’ils plaident en faveur d’une armée européenne, qu’ils sont toujours convaincus que cette armée fait partie de l’OTAN et que l’Europe partage davantage le fardeau au sein de l’alliance – une mesure qui devrait réduire au silence les critiques de Trump et aider à renforcer le lien transatlantique.

(Deborah Laynes)

Article paru dans Skynews dim. 27 janvier. Reproduit avec l’autorisation de l’auteur. Traduction et intertitres assurés par la rédaction. Ses propos ne reflètent pas nécessairement la ligne de la rédaction

Je n’en ai rien à f… d’être populaire en Europe. Les Européens doivent payer (Trump)

(B2) Le président américain n’a pas abandonné son envie de critiquer les Européens. Dans sa première conférence de presse 2019, début janvier, Donald Trump a répété son antienne favorite : l’Europe profite et ne paie pas assez

Donald Trump (crédit : Maison Blanche)

Il met la barre non pas à 2% (comme la norme OTAN) mais à 4% pour les budgets de défense

L’Europe, je m’en fiche

Interrogé sur son éventuelle impopularité en Europe, l’hôte de la Maison Blanche a eu cette phrase « Je me fiche de l’Europe. Je ne suis pas élu par les Européens. Je suis élu par les Américains, par les contribuables américains ».

Les Européens profitent

Donald Trump a ensuite répété son antienne favorite : les Européens (ou les Japonais), sont des profiteurs ! « Beaucoup de pays ont profité de notre armée.  […] Nous accordons une protection militaire aux pays très riches et ils ne font rien pour nous. Vous pouvez les appeler alliés si vous le souhaitez, […], mais nombre de nos alliés profitent de nos contribuables et de notre pays. Nous ne pouvons pas laisser cela se produire. »

Ils vont devoir payer

« Nous négocions actuellement avec de nombreux pays pour verser plus d’argent aux États-Unis pour ce que nous faisons pour eux. Je ne dirais pas qu’ils sont ravis. Parce qu’ils ont passé de nombreuses années sans payer. Mais, maintenant, ils vont devoir payer. »

La barre placée à 4%

Et d’ajouter de façon précise : « Je veux que l’Europe paye. L’Allemagne paie 1%. Ils devraient payer plus que cela. Ils devraient payer 4% (1). D’autres pays paient un petit pourcentage de ce qu’ils devraient payer. »

La contribution aux opérations en Irak et en Afghanistan, insuffisante

Pour le président américain, la contribution des Européens dans les opérations conduites par les Américains, que ce soit en Irak ou en Afghanistan, est aussi minime. « Vous savez, quand un pays nous envoie 200 soldats en Irak ou 100 soldats d’un grand pays en Syrie ou en Afghanistan, ils me disent cent fois : « Oh, nous vous avons envoyé des soldats. Nous vous avons envoyé des soldats’. Mais c’est un centième de l’argent dont ils profitent. »

Les militaires US mauvais en Afghanistan

Au passage, Donald Trump égratigne les généraux américains et, en particulier, son ancien secrétaire à la Défense, Jim Mattis, démissionnaire, pour n’avoir pas fait le ‘job’ en Afghanistan. « J’ai donné à nos généraux tout l’argent qu’ils voulaient. [Mais] Ils n’ont pas fait un si bon travail en Afghanistan. […] Le général Mattis était tellement ravi [de la rallonge budgétaire]. Eh bien, qu’a-t-il fait pour moi? Qu’est-ce qu’il fait en Afghanistan ? Pas vraiment bien. Pas vraiment bien. »

Objectif : sortir de l’OTAN ?

Cette nouvelle sortie, malgré son côté répétitif, arrogante et un rien vulgaire (le style de Donald Trump), doit être prise au sérieux. Car le président américain semble toujours caresser l’envie de se retirer de l’OTAN, organisation ‘obsolète’ comme il la dénommait.

« Le président américain, à plusieurs reprises en 2018, a confié en privé qu’il souhaitait se retirer » de l’Alliance atlantique, affirme ainsi Julian Barnes du New-York Times. « Les responsables actuels et les anciens partisans de l’alliance ont déclaré craindre que M. Trump ne reprenne sa menace, les dépenses militaires des alliés continuant de prendre du retard par rapport aux objectifs fixés par le président » ajoute le quotidien new-yorkais.

Les Européens ont intérêt à se préparer pour ne pas être pris au dépourvu. Car ce que dit un jour Trump, il le fait souvent…

(Nicolas Gros-Verheyde)

Télécharger le compte-rendu officiel

  1. L’objectif fixé par l’OTAN est de 2% du PIB. Mais Donald Trump avait déjà mentionné un nouvel objectif de 4% lors du sommet de l’OTAN en juillet 2018. Ce qui correspond peu ou prou au budget de défense des États-Unis.
  2. C’est la taxation des voitures qui ne passe pas chez l’ancien homme d’affaire. « Lorsque les voitures rentrent chez nous sans taxe, et qu’on nous demande de payer 25, 40, 50% ? Je serai honnête avec vous, ce n’est pas dans mon ADN. nous ne permettons plus que cela se produise » a-t-il précisé dans la même intervention.

Jim Mattis jette l’éponge. Un différentiel stratégique avec Donald Trump

(B2) On pourrait se dire, c’est une démission de plus dans l’entourage de Donald Trump, le président américain. Le départ de Jim Mattis, de son poste de Secrétaire (ministre) à la défense, annoncé jeudi (20 décembre), n’est pas anodin

James Mattis, dans ses adieux de chef du commandement allié de transformation (‘Supreme Allied Commander Transformation’) (crédit : OTAN / Archives B2 juillet 2009)

L’ancien dirigeant des Marines a tout enduré sous Donald Trump : sa manière désinvolte de traiter l’OTAN comme ses insultes aux plus fidèles alliés, ses tentatives de dialogue direct avec Poutine qui ont tourné à la déroute, son absence de respect à certains vétérans ou familles des morts en opération, ses atermoiements dans les opérations…. Le départ décidé de Syrie, abandonnant les alliés kurdes et arabes à leur sort, face à la Turquie comme face à Daesh, a sans doute été la goutte qui a fait déborder le vase.

Il faut traiter les alliés avec respect

Dans une lettre du 20 décembre, révélée par plusieurs médias américains, et obtenue par B2, le ministre ne cache pas cette différence de vision : « Ma vision [est] de traiter les alliés avec respect et aussi d’avoir les yeux ouverts sur nos concurrents stratégiques et acteurs malins. […] Nous devons faire tout notre possible pour avancer vers un ordre international qui est le plus conduction pour notre sécurité, prospérité et valeurs. Et nous devons renforcer notre effort par la solidarité de nos alliances ». Mais vous avez le droit d’avoir un ministre qui partage mieux vos vues. »

Deux mois de préavis

Pour autant, il ne claque pas la porte, comme pourrait le faire un ministre français, du jour au lendemain. Il laisse un délai « suffisant », jusqu’au 28 février 2019, à Donald Trump pour lui trouver un successeur… Celui-ci devra composer avec un Sénat où il a fort à faire non seulement avec l’opposition démocrate, mais aussi certains élus républicains critiques de sa politique étrangère, comme l’a montré le refus de l’assistance militaire à l’Arabie Saoudite.

(NGV)

Le Sénat US demande la suspension de l’aide militaire à l’Arabie saoudite. Et l’Europe ?

(B2) « Le Sénat américain a adopté jeudi (13 décembre), une résolution bipartisane enjoignant au gouvernement Trump le retrait des forces armées du conflit au Yémen qui n’ont pas été autorisées par le Congrès ». Ce dans les 30 jours.

Les sénateurs à l’initiative de la résolution, Bernie Sanders au micro (Source : Sénat US)

Une assistance militaire non autorisée par le Congrès

Cela revient à annuler toute assistance militaire américaine à l’Arabie saoudite liée à sa guerre au Yémen. Car, comme le rappellent les sénateurs, « aucune disposition n’autorise la fourniture d’une assistance au ciblage [des bombes] ou de ravitaillement en vol aux avions de l’Arabie saoudite ou Émirats arabes unis engagés dans de telles opérations ». La Maison blanche avait déjà suspendu, en novembre, certaines opérations de ravitaillement en vol.

Une résolution bipartisane

Portée de façon bipartisane par trois sénateurs, Bernie Sanders (Indépendant, Vermont), Mike Lee (Républicain, Utah) et Chris Murphy (Démocrate, Connecticut), cette résolution a été votée à une nette majorité : 56 voix Pour, 41 Contre. Une petite dizaine de républicains ont ainsi voté Yes (la liste des votes), montrant leur mécontentement envers leur chef. Elle doit encore être votée par la Chambre des représentants, qui basculera côté démocrate, quand les nouveaux élus auront pris leurs sièges début 2019.

La condamnation de MBS

Non content de cette semonce, le Sénat a approuvé une autre résolution (non contraignante) reconnaissant « la responsabilité du prince Mohammed Bin Salman pour le meurtre de Jamal Khashoggi ». Il met en garde aussi Ryad contre l’augmentation des équipements militaires de l’Arabie Saoudite venant de Russie et de Chine. Cela pose « un défi à la force et l’intégrité de la relation militaire ancienne entre les USA et l’Arabie saoudite, qui peut introduire des risques économiques et pour la sécurité nationale des deux parties ».

Un geste fort

Ces deux résolutions sont un camouflet à la politique de Donald Trump et sa mansuétude vis-à-vis de l’Arabie saoudite que ce soit pour son rôle dans le conflit au Yémen ou dans le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi le 2 octobre dernier.

Et en Europe : une démocratie moins vibrante qu’aux USA ?

Une certaine timidité sur le rôle de MBS

Le Parlement européen, le 25 octobre 2018, a estimé «  hautement improbable » ait pu se produire « à l’insu ou en dehors du contrôle » du prince héritier saoudien Mohammed bin Salmane. Une terminologie beaucoup plus alambiquée que celle des sénateurs US qui sont plus directs et plus francs, mettant en cause sa « responsabilité ».

La demande d’un embargo sur les armes sans conséquence

Les parlementaires européens ont voté à plusieurs reprises des motions demandant la mise en place d’un embargo sur les armes pour l’Arabie saoudite, en dernier lieu en novembre (2). Mais c’est une simple recommandation, très facultative. Le Parlement n’a pas de rôle dans ce domaine. C’est de la compétence des États membres. Ce qui est le sens du Traité. Mais aussi celle de l’Union européenne.

L’abdication de la compétence européenne

J’ai posé la question au porte-parole de la Haute représentante. La position officielle est de dire qu’elle n’a pas de compétence dans le domaine et que cela ressort des États membres. Ce qui est, selon moi, abdiquer sa compétence. La Haute représentante peut en effet tout à fait présenter une initiative en matière de politique étrangère, notamment un embargo sur les armes pour un pays donné, la décision devant ensuite être prise à l’unanimité par les États. C’est légèrement différent…

Pas d’impetus des États membres

En l’occurrence, la Haute représentante n’a pas vraiment senti d’impetus parmi les États membres pour mettre en place un embargo à l’échelle européenne sur l’Arabie saoudite. La France est vent debout contre cette mesure. Elle est loin d’être la seule, même si certains sont plus discrets : l’Italie, le Royaume-Uni (au rôle ambivalent), et plusieurs pays de l’Est qui sont des fournisseurs patentés du Royaume arabe (comme la Bulgarie), sont sur la même ligne. Federica Mogherini a préféré renoncé à présenter toute initiative en ce sens.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Le Sénat US a aussi demandé dans les 90 jours un rapport évaluant les risques posés par cette suspension pour la sécurité américaine, notamment le risque terroriste, la population d’Arabie saoudite, et ses effets sur la crise humanitaire. 
  2. Lire Le Parlement veut réclamer un contrôle accru des exportations d’armes et un embargo vers l’Arabie Saoudite

Trump tâcle le projet Macron d’armée européenne. A-t-il raison ?

(B2) Le président américain Donald Trump n’a pas aimé la dernière proposition de Emmanuel Macron sur l’armée européenne. Et il l’a exprimé vertement, à son arrivée à Paris pour célébrer le centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918. A-t-il tout à fait tort ?

Loin de la belle image de la célébration de l’anniversaire des US Marines, le président américain a renoncé à se déplacer dans l’Aisne pour rendre hommage aux soldats tombés à Bois Belleau en 1918 (crédit : Maison Blanche)

« Le président français (Emmanuel) Macron vient de suggérer que l’Europe construise sa propre armée afin de se protéger des États-Unis, de la Chine et de la Russie. C’est très insultant. Mais peut-être que l’Europe devrait tout d’abord payer sa part équitable à l’OTAN, que les USA subventionnent énormément » indique Donald Trump dans un tweet publié vendredi (9 novembre) au soir. (1)

Cette colère est-elle justifiée ou du moins explicable ?

On peut trouver le propos de Donald Trump relativement impoli à son arrivée à Paris. Mais il répond, brutalement, à une déclaration d’Emmanuel Macron faite quelques jours plus tôt au micro d’Europe 1, tout aussi abrupte (lire : Face aux menaces, Macron propose une armée européenne. Un vieux ou un jeune phantasme ?).

Même si l’Elysée s’en défend et cherche à déminer le terrain, quand on écoute attentivement l’intervention du président de la République qui déroule un fil tout seul, sans être interrompu par des questions, il y a réellement une certaine novation dans les relations USA-France qu’on n’avait pas vécue depuis Jacques Chirac et la crise irakienne en 2003.

Est-ce la mise sur le même pied que la Russie et la Chine qui irrite l’Américain…

En mettant au même plan « la Russie, la Chine, et même les États-Unis » comme les raisons de protéger l’Europe, puis en développant la nécessité « face à la Russie », d’avoir « une armée européenne », d’avoir « une Europe qui se défend davantage seule, et sans dépendre seulement des États-Unis et de manière plus souveraine », Emmanuel Macron a non seulement fait franchir un pas à une doctrine française réticente à cette idée d’armée européenne, mais il a également mis en cause le rôle d’allié fiable des Etats-Unis. C’est d’une certaine façon la réponse du berger à la bergère Trump qui rangeait l’Union européenne au rang d’adversaire. Mais un cran au-dessus (2).

… ou un petit désir d’émancipation des Européens

Le propos du président français révèle que l’Alliance atlantique (3) ne suffit pas à protéger les Européens. Amorcer une autonomie européenne plus grande, comporte en germe, une atteinte à ce qui, pour les États-Unis, est vital : sa suprématie. C’est aussi une petite entaille au principe de l’America First soutenu par le président américain. NB : Encore faut-il que ce projet d’armée européenne soit suffisamment sérieux et puisse être mené à terme, c’est une autre histoire (lire article à suivre).

Trump a-t-il raison quand il dit que les Européens ne paient pas assez à l’OTAN ?

Non. C’est faux. C’est une vieille rengaine de Trump qui confond, sciemment, la contribution au budget de l’OTAN et l’effort de défense de chaque État membre. Pour le budget (civil et militaire) de l’Alliance, la contribution ‘directe’ des USA est à peine supérieure à un cinquième (22%) du budget de l’Alliance, tandis que les Européens assument 2/3 du budget, le reste étant assumé par les pays hors UE. La seule contribution franco-allemande dépasse la contribution américaine, s’établissant à 25% du budget de l’alliance. Cette contribution est plutôt juste puisqu’elle fondée sur le produit intérieur brut de chaque pays.

Sur les budgets de défense, les USA sont en pointe cependant ?

Sur l’effort de défense, ce qu’on appelle la contribution ‘indirecte’ à l’Alliance atlantique, c’est une autre question. C’est un fait que le budget US de défense représente la nette majorité (2/3) de l’ensemble des dépenses des autres pays de l’Alliance (UE + Canada, Turquie, Norvège inclus). Sur ce point, Trump a raison, les Américains dépensent largement plus que les Européens.

Mais il faut pas oublier qu’une grande partie du budget américain de défense ne sert pas et n’est pas destinée à l’Europe. Il permet de remplir des tâches primordiales pour l’intérêt national US : d’une part, la place de premier plan, que les USA entendent assumer au plan mondial ; d’autre part, les fonctions classiques de sécurité intérieure (jusqu’au déploiement de militaires sur la frontière mexicaine par exemple). Enfin, il ne faut pas oublier le rôle moteur du budget militaire US en tant que facteur de croissance économique par ses commandes à l’industrie nationale, les USA achetant peu à l’étranger, contrairement aux Européens.

En fait, si on regarde cela d’un point de vue purement économique, la contribution américaine à l’OTAN (près de 500 millions d’euros par an) est un très bon investissement, puisqu’il est largement rentabilisé par les achats européens aux Américains.

Mais les Américains s’investissent en Europe ?

C’est un fait. Les Américains restent investis dans la sécurité européenne, d’une part car les Européens sont incapables de s’entendre entre eux pour avoir une force commune de défense ; d’autre part, car les Américains estiment que la sécurité du territoire européen est une partie de leur sécurité. D’où un effort supplémentaire, engagé sous le président Obama avec l’initiative de dissuasion européenne (European Deterrence Initiative) dépassant 4 milliards $ en 2017 pour renforcer la présence en Europe (Lire : Les Etats-Unis veulent quadrupler leur budget de présence en Europe. Faute d’Européens…). (3)

N’y-a-t-il pas un double langage américain ?

En effet. On est dans un double langage, assez classique outre Atlantique. D’un côté, les Américains ne cessent d’appeler, sur tous les tons, les Européens à être responsables, à dépenser davantage. Mais dès qu’il y a un quelconque projet de l’Europe dans ce sens, les mêmes s’efforcent de miner de l’intérieur le projet, de le rabrouer vertement de façon extérieur ou de hurler au protectionnisme. On avait vu les mêmes alarmes américaines se mettre en branle lorsque les Européens ont mis en place un Fonds pour la recherche et le développement industriel de défense (lire : Quand les Américains critiquent les Européens : Ignares ou roublards ?).

A part un bon mot, ce tweet a une vertu : noyer immédiatement toute velléité d’autonomie stratégique européenne, perçue à Washington comme un danger. Pour Donald Trump, un Européen est, en fait, juste bon à payer et acheter du matériel US, voire à contribuer à des opérations décidées par lui.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. « President Macron of France has just suggested that Europe build its own military in order to protect itself from the U.S., China and Russia. Very insulting, but perhaps Europe should first pay its fair share of NATO, which the U.S. subsidizes greatly! »
  2. Le propos de Macron est un cran au-dessus de la position de l’Américain, puisque celui-ci ne visait que le rôle commercial de l’Union européenne, là où le Français attaque la puissance protectrice (militaire) des USA.
  3. Il ne faut pas oublier l’effort notable des Européens dans l’intervention de l’OTAN en Afghanistan, voulue et décidée par les Américains, après les attentats du 11 septembre 2001, les Européens fournissant (tous pays confondus, Danemark et Royaume-Uni inclus) environ 1/3 des effectifs — ce qui n’est pas négligeable — et subissant 25% des pertes.

(mis à jour avec la note sur l’Afghanistan)

Trump : la compréhension d’un gamin de cinq ou six ans (Mattis)

(B2) « Le président agit — et a la compréhension — d’un gamin de cinq ou six ans » a lâché le secrétaire d’Etat américain Jim Mattis, qui vient le moins possible à la Maison Blanche, selon le dernier livre de Bob Woodward, ‘Fear’ qui sort ce 12 septembre en librairie (extraits sur Amazon).

Mattis en gardien du temple

Le ministre de la Défense a été particulièrement exaspéré d’une discussion avec le président Donald Trump, sur la Corée, où il a dû défendre pied à pied la nécessité de rester vigilant avec la Corée du Nord et allié de la Corée du Sud.

Donald Trump avait même prévu de dénoncer l’accord commercial avec la Corée du Sud. La lettre était prête. C’est le conseiller économique de la Maison Blanche Gary D. Cohn qui a fait avorté le projet, en retirant le projet de lettre du bureau du président. « Trump ne s’en jamais aperçu » raconte Woodward.

(NGV)