Entretiens. L’Europe doit mieux réfléchir à sa défense (L. Gautier)

(B2) Les Européens doivent faire preuve d’une volonté politique forte pour faire face à leur environnement géostratégique en bouleversement, selon Louis Gautier, ancien secrétaire général pour la défense et la sécurité nationale (SGDSN). C’est ce qu’il a expliqué lors des entretiens de la défense européenne à Paris jeudi (16 mai)

Louis Gautier aux entretiens de la défense européenne avec S. Rodrigues, un des organisateurs des rencontres (Crédit : Sorbonne/IREDIES)

Un constat qui demande une réflexion politique

Un environnement international délétère, une Europe fragilisée

L’environnement international et stratégique est « délétère ». Des conflits qui semblaient oubliés reviennent et se rapprochent de la périphérie de l’Europe. De nouveaux dangers (cyber, spatiaux…) se développent. Le constat que fait Louis Gautier n’est pas engageant. D’autant que l’Union européenne est aujourd’hui « fragilisée », minée par ses divisions. La situation s’est « encore détériorée ces derniers mois » : l’Italie, membre fondatrice de l’Union, rejoint le camp des eurosceptiques, le Royaume-Uni persiste dans les errements du Brexit. Le « plus inquiétant » concerne les inconnues qui pèsent sur l’équation de sécurité européenne : le démantèlement des accords conclus à la fin de la guerre froide, l’amoindrissement de la garantie américaine, ou ce qui est ressenti comme tel, et les provocations russes.

Etre lucides !

Face à ces enjeux, c’est à un constat de lucidité qu’appelle Louis Gautier : « les Européens sont incapables de faire face collectivement à une crise majeure qui surviendrait sur leur sol ou à un conflit dans leur voisinage ». La nécessité d’agir de façon stratégique doit être repensée. « L’Europe, c’est en fonction du monde qu’on doit la faire. Et la défense européenne doit répondre à ces défis de sécurité ». L’Europe et sa défense, telles qu’elles avaient été imaginées au début, doivent être « réinterrogées ». Et n’envisager la défense européenne qu’au « prisme des capacités » est une erreur. On doit commencer par « dessiner un paysage stratégiquedéterminer des enjeuxdéfinir nos intérêts collectifs ».

Une relance possible ?

Certes, la relance du projet de défense européenne est bien engagée, avec une « multiplication des projets », entre 2016 et 2018. C’est « très positif ». Avec le fonds européen de défense (FEDef), « pour la première fois, il y aura sur la table de l’argent européen pour la défense et cela va changer la donne ». Mais ces projets n’ont un intérêt que si l’on a des organes de gouvernance, une définition des priorités. Il s’agit maintenant de faire attention à ce que cet élan ne retombe pas. On a « déjà connu des poussées similaires » lors du Traité de Maastricht, du sommet de Saint-Malo ou du retour de la France dans l’OTAN et du Traité de Lisbonne. Et l’élan a toujours fini par s’essouffler. Les objectifs sont « à chaque fois revus à la baisse, jamais mis en œuvre, restés en suspens dans les déclarations ». L’Union européenne reste « handicapée par les divisions européennes, le manque de volonté, les déficits capacitaires ». Les réticences, les habitudes et les conservatismes l’emportent sur le dynamisme.

La clé : la volonté politique pour une intervention collective

La volonté politique est donc la condition majeure pour obtenir des avancées durables. Aujourd’hui, l’Union serait « absolument incapable de gérer une crise majeure sur son sol ». L’Union reste faible dans la défense de ses intérêts, qu’ils soient industriels, économiques ou sécuritaires, martèle le spécialiste des enjeux stratégiques. En cas d’attaque, les États répondront avec des moyens nationaux, moyens inégaux en fonction des capacités de chacun. Ce alors que « les brèches chez les uns créeront des vulnérabilités chez les autres ». C’est bien le manque de vision stratégique de l’Union qui paralyse les efforts.

En finir avec l’éternel débat UE – OTAN

Il faut arrêter de se concentrer sur l’éternel débat UE-OTAN car il s’agit aujourd’hui d’une question qui concerne « les États, leur réponse collective, et le fait que l’Union européenne peut faciliter leur coordination ». Sans intervention collective des Européens, « nous ne pouvons pas obtenir les solutions de sortie de crise ». Alors même que certaines de ces solutions sont à la portée des États membres. Cela a été démontré lors du conflit au Kosovo : des conseils européens réguliers ont « rythmé les opérations par des décisions qui ont maintenu unis les Européens ».

Des clarifications nécessaires

Les Européens n’ont « jamais été collectivement capables de définir quelle devait être leur contribution collective à leur défense collective ». Quel que soit le cadre.

Cerner les objectifs de la défense européenne

Le concept même d’‘Europe de la défense’ — un ‘mot valise’,« très français », intraduisible pour nos partenaires — permet de mettre « un peu tout dans le même sac : des coopérations intergouvernementales, les projets communautaires, le pilier européen dans l’OTAN… » Sans spécifier suffisamment les aspects sur lesquels travailler. Clarifier les contours de cette défense européenne est nécessaire. Il faut « cerner les objectifs, car trop d’ambition effraie ».

Une indispensable clarification entre l’OTAN et l’UE

Cela implique aussi une « indispensable clarification » entre l’OTAN et l’UE. « Jusqu’à preuve du contraire », la défense collective européenne « se fait dans l’OTAN ». Mais l’Union doit vérifier qu’elle est en mesurer de gérer des attaques qui ne relèveraient pas de la responsabilité de l’OTAN. « Les réponses, elles sont européennes ». On ne peut pas se reposer sur une distribution des rôles dans laquelle l’OTAN s’occupe des questions militaires pendant que l’Europe « ne ferait que du capacitaire ». Parce que, déjà, « c’est faux » selon Louis Gautier. Et car le développement des capacités vient, avant tout, « au service d’une politique militaire, industrielle. »

Cinq priorités pour la suite

D’abord, « l’affirmation stratégique » des Européens. Qui doivent comprendre qu’ils ont des enjeux communs à défendre et que personne ne va les défendre pour eux. Mais aussi « la protection » des frontières, des citoyens, la capacité de « réaction aux crises », « le capacitaire » et « le renforcement de la BITD [Base industrielle et technologique de défense] ». Pour ce faire, il faut « consolider l’autonomie technologique » de l’Europe, anticiper plus et mieux, et améliorer la cohérence et cohésion des structures. Alors que le budget militaire européen est de « 230 milliards d’euros », supérieur à celui de la Chine, les duplications ont un prix : « l’absence de crédibilité ». Et « si les Européens ne s’activent pas, ils sont les grands perdants du 21ème siècle ».

(propos recueillis par Coline Traverson, st.)

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(crédit : EUFOR Althea avril 2013 / Archives B2)

Lettre à nos amis européens. Pour tourner la page du Brexit (EuroDéfense)

(crédit : EUFOR Althea avril 2013 / Archives B2)

(crédit : EUFOR Althea avril 2013 / Archives B2)

(B2) Au lendemain du Brexit, nos amis d’Eurodéfense publient une tribune pour voir la défense européenne ‘rebondir’ après la décision britannique de quitter l’Union européenne. Pour sortir de la « crise par le haut », ils appellent une « grande initiative » en matière de défense. C’est-à-dire mettre en place, enfin, la coopération structurée permanente, penser « européen », en matière de planification des équipements, du développement industriel, du comblement des lacunes existantes, qui reste la première urgence.

Le résultat d’une perte de confiance

Nous prenons acte du vote des électeurs britanniques en faveur de la sortie de l’Union européenne (UE). Ce résultat marque la perte de confiance d’une majorité de citoyens britanniques dans le projet européen et leur réticence à considérer l’UE comme un projet politique, préférant en rester à celui d’un grand marché. EuroDéfense-France regrette le départ d’un grand pays membre, qui constitue un choc politique et psychologique pour l’Europe qu’il ne faut pas minorer. Cependant, il faut en évaluer les conséquences avec réalisme.

Développer un esprit nouveau de coopération avec le Royaume-Uni

La sortie de l’UE du Royaume-Uni entame la crédibilité du projet européen en en réduisant la surface géographique et les données statistiques, mais elle peut aussi libérer la construction d’une Europe plus intégrée, plus politique, et donc plus puissante, en particulier autour de la zone Euro. Et cette Europe-là sera un partenaire incontournable du Royaume-Uni. Sans oublier que les négociations inévitables et complexes qui vont s’engager ont pour origine une initiative britannique, EuroDéfense-France considère qu’il convient d’aborder la nouvelle coopération entre l’Union européenne et le Royaume-Uni dans un esprit gagnant- gagnant, en respectant les intérêts de chacun et en ménageant l’avenir, autant qu’il est possible.

Les conséquences du retrait sont à mesurer

S’agissant des conséquences de ce retrait sur la défense européenne, celles-ci doivent être appréciées avec mesure ; le Royaume-Uni reste un pays européen qui ne saurait se désintéresser de la défense et de la sécurité de l’Europe. Ses capacités militaires continueront d’être comptabilisées avec celles de l’Otan qui demeure pour ses membres l’organisation en charge de la défense collective. Ses accords bilatéraux avec des pays européens, au premier rang desquels la France, ne devraient pas en être affectés. Quant à la contribution du Royaume-Uni à l’Europe de la défense (ce qui est fait au sein de l’UE), force est de constater que, bien qu’importante dans les états-majors et au plan diplomatique, elle a toujours été minimale sur le terrain et qu’en outre le Royaume-Uni a toujours été réticent à la constitution d’une capacité militaire européenne autonome.

Sortir de la crise par le haut

EuroDéfense-France propose de sortir de cette crise « par le haut » et demande qu’une initiative forte soit prise par l’UE et ses Etats-membres dans le sens de l’approfondissement politique de l’Union. Il apparaît depuis déjà plusieurs années que l’un des domaines d’approfondissement les plus nécessaires est celui de la défense, alors que l’Europe est de plus en plus menacée par les crises dans son voisinage.

Il est de temps de donner corps à la coopération structurée permanente

EuroDéfense-France estime en particulier qu’il est temps de donner corps au projet de coopération structurée permanente inscrit dans le traité de Lisbonne. Sa finalité doit être de faire de l’Europe un multiplicateur de puissance pour les Etats qui acceptent de mieux mutualiser et intégrer leurs forces. Une Union européenne plus forte sera plus capable d’agir de façon autonome ou au côté de ses alliés pour défendre ses valeurs et ses intérêts.

Un Livre blanc pour considérer globalement les investissements de défense

Par ailleurs, il est indispensable que l’analyse des besoins de défense soit faite au niveau européen en considérant l’UE comme un tout dans lequel les intérêts des nations sont servis par une approche européenne globale et solidaire, via l’élaboration d’un véritable Livre Blanc européen. Seule cette approche permettra de sortir de l’impuissance causée par l’hétérogénéité des politiques nationales et de faire de l’UE un véritable multiplicateur de puissance.

Combler les lacunes les plus urgentes

Pour combler les lacunes les plus urgentes, figurent d’abord l’amélioration du partage du renseignement et la création dans les mois qui viennent d’un système central et permanent de planification des opérations civiles et militaires de l’UE, donnant aux Européens des capacités de décision et d’action autonome pour intervenir partout où leurs intérêts de sécurité sont engagés. Ce dispositif gagnera à être progressivement renforcé par des capacités de commandement et de contrôle des opérations. Ce cadre européen de cohérence devrait permettre aux Etats de définir leurs politiques nationales dans un esprit solidaire et complémentaire.

Jouer la préférence européenne

Cela vaut aussi pour le domaine de l’armement où la volonté d’autonomie européenne devrait se concrétiser par une capacité de financement de la Recherche & Développement sur fonds européens complémentaire des financements des Etats. Cette nouvelle disposition, s’appuyant sur une légitime préférence européenne, constituerait le premier jalon vers l’établissement d’une Base Industrielle et Technologique de Défense Européenne autonome et compétitive et créerait sans doute un intérêt supplémentaire côté britannique pour coopérer avec l’UE.

L’Océan atlantique plus large que la Manche

(Pour notre part) nous souhaitons vivement que les liens créés avec l’association EuroDéfenseUK soient maintenus, afin de permettre à nos amis britanniques de continuer à militer pour que leurs concitoyens reprennent mieux conscience de l’unité de destin de l’ensemble des Européens et acceptent peu à peu l’idée que, quoiqu’il arrive, comme le disait avec humour un membre fondateur d’EuroDéfenseUK, « l’Océan atlantique restera toujours plus large que la Manche ».

Patrick Bellouard, président d’EuroDéfense-France

NB : titres, chapô et intertitres sont de la rédaction

Les approches dépassées des capacités européennes de défense. Un rapport du CESE

(BRUXELLES2) C’est plutôt rare que le Comité économique et social Européen (CESE) se penche sur les questions de défense. Cela a cependant été le cas cette semaine avec un rapport voté en plénière, jeudi (12 juillet), consacré à la nécessité de mettre en place une industrie de la défense européenne. Rapport qui fait en quelque sorte écho aux préoccupations exprimées également par le président du comité militaire de l’UE, Hakan Syren (lire : Il faut coopérer davantage, explique le général Syren qui dénonce les réticences des Etats). Rédigé par Joost van Iersel – un ancien député néerlandais (CDA – Chrétien-démocrate), président de la chambre de commerce de La Haye – ce rapport dénonce des approches « dépassées » des Etats membres et le risque certain d’un affaiblissement de la position européenne.

Une approche dépassée : la fragmentation et les surcapacités des Européens

LE CESE estime que plus que jamais la situation presse, «la position dominante du monde occidental est actuellement contestée aussi bien sur le plan économique que politique» au moment où les budgets de défense des pays émergents du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) et des Etats-Unis continuent d’augmenter, le budget européen souffre des restrictions budgétaires. Ces pressions économiques nationales devraient trouver pour réponse une meilleure coordination au niveau européen, sans quoi une vive concurrence est à prévoir tant en matière de produits que de prix. «Des approches dépassées conduisent visiblement à l’augmentation de la fragmentation, à des disparités, à une surcapacité et à un manque d’interopérabilité dans les capacités de défense européenne».

Contradiction entre souveraineté nationale et partage

Certes reconnait l’institution, « il y a une contradiction entre la philosophie de la souveraineté nationale, d’une part, et les besoins financiers, technologiques, économiques et sociaux, de l’autre. » Et « les pressions extérieures ne sont apparemment pas encore suffisantes». Mais rester « attentiste » sur cette question ne ferait que « compliquer la remontée » dans le haut du peloton mondial. Des baisses d’investissements se «répercuteront sur une génération de chercheurs et d’employés qualifiés» et ce sera «un savoir faire qui s’évanouira.» L’aspect social du rapport met donc, en exergue, l’importance des 600.000 travailleurs qualifiés directs du secteur et ses 2 millions d’emplois indirects, dans des structures qui subissent des pressions de plus en plus fortes économiquement et pour lesquelles il faut éviter la fuite vers les pays tiers.

La recherche et développement, fer de lance d’une relance

Le Comité Economique et Social met aussi l’accent sur l’importance de la Recherche et du Développement, un secteur particulièrement sensible aux coupes budgétaires, alors que d’ores et déjà le budget de R&D dans l’UE arrive à peine à un cinquième du budget R&D américain. « La volonté persistante des Européens à demeurer dépendants des Américains en matière d’approvisionnement d’équipement de défense au lieu d’acheter en Europe » est critiqué. Si les bons résultats d’aujourd’hui ne font que répondre à des investissements d’il y a 25 ans, cette baisse d’engagements est d’autant plus importante qu’elle s’accompagne de coûts opérationnels identiques ou supérieurs (Libye, Afghanistan, piraterie).

Solutions pour sortir de l’impasse : le double usage.

Outre une meilleure organisation au niveau européen, l’un des remèdes proposés est de promouvoir autant que faire se peut la technologie «à double usage», car pour les membres du CESE «les armements de nouvelle génération ne doivent jamais être du seul ressort de l’industrie». Le bon exemple en la matière est à trouver dans le secteur de l’électronique. La Base Industrielle Technologique de Défense Européenne (BITDE) pourrait jouer son rôle dans la stimulation du double usage puisqu’ « elle permet des financements d’origine extérieure aux communautés de défense ». Un meilleur financement de R&D nécessitera aussi une meilleure « identification des capacités industrielles européennes (pour) promouvoir des productions européennes viables». Même s’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions, le CESE voit là un bon potentiel instrumental dans la directive de 2009 sur les marchés publics de Défense. Sur le plan institutionnel, le rapport veut définir les intérêts stratégiques européens dans le cadre de la PESC, et donc partager les compétences nationales et européennes en mettant plus en avant le rôle de l’Agence européenne de défense ou de la Commission européenne, notamment dans le cadre de Stratégie de croissance Europe 2020.

Rapport dans les docs de B2

Pooling and sharing ? Qui veut bien rénover ma cabane dans le jardin

(BRUXELLES2, réflexion) En écoutant les différents experts parler de pooling and sharing – comme c’était le cas au séminaire Weimar de juillet à Paris ou à différentes autres occasions -, on a l’impression qu’ils sont peu nombreux les Etats – et les personnes – à avoir pris conscience du changement de paradigme que nous oblige cette nouvelle crise.

Je me souviens d’une petite réunion de debriefing d’un conseil économie, où une très intelligente diplomate expliquait en long et large que la crise était passagère, qu’elle serait stabilisée en 2009 et que les indicateurs remonteraient en 2010 ou 2011. Je lui avait fait part de mon étonnement… Elle avait rigolé. J’ai l’impression que ce phénomène de confiance béate est encore présente en matière de défense. Les Etats sont prêts à coopérer, mais uniquement sur leurs projets.

En gros, c’est comme si je venais vous demander de bien vouloir retaper ma vieille cabane que j’ai dans mon jardin. Et, si possible de me prêter des outils neufs ou en bon état (car les miens sont un peu usagés). Je vous promet de vous les prêter de temps à autre. Or, si vous n’avez pas de jardin… vous n’en avez cure. En matière de pooling and sharing, on est là aujourd’hui. Au lieu de consolider la maison principale, on cherche à rénover ses « cabanes de jardin ».

Sans vouloir bâtir une armée commune (trop complexe…), il s’agit de mettre en commun les modules nécessaires à une défense commune : les satellites, les moyens de projection, le soutien médical, la formation… En anticipant les besoins nécessaires dans 5 ou 10 ans, et non pas ce qui était nécessaire aujourd’hui. En ayant une vue globale des besoins, et non pas en recherchant un ou deux « trucs » rapides à mettre en place. En cherchant les moyens d’accélérer cette mise en commun. Car même si les rapprochements sont complexes, et demandent du temps, on ne peut se permettre aujourd’hui de passer 5 ans à bâtir un projet. Les personnes et les équipes compétentes ne manquent pas dans les différents ministères de la défense. On peut, sans griller les étapes, accélérer le mouvement. C’est là une question d’impulsion politique majeure.

Au rythme des coupes budgétaires dans les ministères de défense, il ne restera bientôt que des armées de papier, juste bons à défiler dans les villes européennes en paix, à se faire les supplétifs en cas de menace terroriste ou de catastrophe naturelle… à se faire tailler en pièces en Afghanistan, le seul dernier théâtre d’opérations majeur où les armées européennes sont engagées.

Restructurer et regrouper l’industrie européenne, Hervé Morin


De passage à Northwood pour inaugurer l’OHQ de l’opération Atalanta et célébrer les 10 ans de la déclaration franco-britannique de Saint-Malo, avec son homologue britannique, John Hutton, le ministre de la Défense français Hervé Morin a aussi (ré)affirmé sa volonté de restructurer l’industrie de la défense, française et européenne. Il l’avait déjà expliqué en partie à Deauville. Là c’est encore plus précis…

Un screening de la situation. « J’ai demandé aux industriels français d’engager avec nos partenaires européens, des discussions. Et naturellement avec nos partenaires britanniques. Notre partenaire industriel naturel est le Royaume-Uni ; la raison en est simple : tous deux, avons encore une industrie de la défense et consacrons de l’argent ; beaucoup de choses ont été faites par le passé avec le Royaume-Uni (par exemple le Jaguar)

Un groupe de haut niveau va travailler sur ces questions, « faire une analyse précise des compétences et technologies, pour voir ce que les uns et autres pouvons mettre en commun. En France, j’ai donné mandat à la DGA (délégation générale de l’armement) de faire ce travail.» Le moment venu, le ministre n’exclut « comme l’a proposé Hutton de présider au niveau ministériel ce groupe de haut niveau, afin de donner l’impulsion politique nécessaire».

Arrêter les doublons d’abord, regrouper ensuite. « Je veux qu’on cesse d’avoir des bureaux d’études qui font dans tous nos pays la même chose. Je veux qu’on ait davantage de nouveaux programme conjoints, et à court ou moyen terme amener à des regroupements – sous forme de joints venture ou autres.» Et le ministre d’ajouter : « Si on ne fait pas cela, compte tenu de la faiblesse du budget européen, dans quelques années, les Européens n’auront plus q’un seul fournisseur, un industriel américain. Et, malgré toute mon amitié pour les Etats-Unis, je n’ai pas envie que l’industrie française, demain, disparaisse.»

(NGV)

Photo : Hervé Morin © NGV

Europe de la défense, des progrès à pas comptés

(B2) La réunion informelle des Ministres de la Défense, à Deauville les 1er et 2 octobre, a été l’occasion pour les Etats membres de l’UE d’indiquer leur participation sur certains projets utiles pour l’Europe de la défense, afin de renforcer ses moyens (comme je l’avais écrit dans un article paru dans Europolitique fin septembre). Le ministre français de la Défense, Hervé Morin, qui présidait la réunion s’en est félicité. « Nous avons avancé, ce n’est pas négligeable du tout ». Malgré des résultats plus faibles qu’attendu, il a dénié tout reniement aux priorités françaises. « Tout ce que nous demandions est en route », a-t-il assuré. « Nous avons même pu développer de nouveaux programmes ».

Hervé Morin a dressé un premier inventaire des contributions déjà effectives ou annoncées (sur cette réunion informelle, lire aussi une courte analyse d’humeur).

Modernisation des hélicoptères

« L’intégralité des Etats membres a reconnu la nécessité de moderniser les flottes d’hélicoptères existantes » a expliqué le ministre français de la Défense. « La France a formé récemment des pilotes tchèques, l’Allemagne forme pour sa part des pilotes européens (suédois, espagnols et polonais notamment) ». Le « fonds fiduciaire » constitué au Shape (Otan) a recueilli les contributions britanniques (7,3 millions d’euros), française (5 millions), danoise (2 millions), luxembourgeoise (500.000 euros), et finlandaise (500 000 euros, montant qui sera doublé selon Helsinki). La Lituanie pourrait participer.

Flotte européenne de transport stratégique (EATF)

Plusieurs pays (Hongrie, Bulgarie, Italie, Allemagne, Suède, Roumanie, Espagne et Portugal)« se sont prononcés en faveur de ce projet » basé sur le futur A400M, soit au travers de la cession d’heures de vol, soit par la création d’une unité multinationale.

Coopération navale européenne

Ce projet rencontre un « large soutien » autour des quatre Etats membres de l’UE détenteurs d’un porte-avions ou d’un porte-aéronefs (France, Grande-Bretagne, Italie et Espagne). D’autres Etats qui disposent de bâtiments complémentaires (frégates, sous-marins, bateaux ou avions ravitailleurs) pourraient y participer. C’est le cas de l’Allemagne qui a « annoncé en séance qu’elle contribuerait ». Il ne s’agit pas tout de suite de passer à la phase opérationnelle où une force européenne serait constituée en permanence. Mais plutôt d’avoir des « exercices, des formations en commun, puis d’améliorer l’opérationnalité et enfin la coordination des moyens. (…) Avoir des moyens d’autres pays qui accompagnent le porte-aéronef serait un symbole fort en matière européenne » a fait remarqué Hervé Morin. Le Royaume-Uni est plus sceptique.

Déminage maritime

L’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, la Finlande et l’Italie soutiennent ce projet qui vise à déminer les mers qui recèlent dans leurs fonds de nombreuses bombes non explosées, de la dernière guerre mondiale notamment. La mer Baltique et la mer du Nord sont particulièrement touchées.

Observation spatiale

« En cas de crise, le renseignement spatial est essentiel pour pouvoir réagir rapidement à la réalité de la situation. Les récentes opérations militaires ont prouvé que nos capacités de renseignement, en particulier spatiales, sont insuffisantes » a souligné Hervé Morin. Deux initiatives ont donc été confirmées. L’une vise à accroître les sources d’information militaires du centre satellitaire de l’UE de Torrejon (Espagne) avec la cession d’images provenant des systèmes Helios (français), SAR Lupe (allemand) et Cosmo-Skymed (italien). L’autre tend à développer la capacité spatiale des Etats membres, autour du projet Musis, de nouvelle génération, MUSIS. Un projet qui implique déjà la France, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique, la Grèce et l’Espagne. La Pologne a annoncé vouloir y participer. L’étude du « segment sol » du projet serait assuré par l’Agence européenne de Défense (AED). Une lettre d’intention doit le confirmer « avant la fin de la présidence »

Rapprochement OCCAR – EDA

Afin d’éviter les duplications, un accord de coopération devrait être conclu le 10 novembre prochain entre l’Agence européenne de Défense (AED/EDA) et l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement (OCCAR).

Technologie et recherche

Outre les directives  en cours de discussion au niveau communautaire (marchés publics de défense et transfert d’armement à l’intérieur de l’UE), d’autres pistes sont étudiées pour renforcer cette base industrielle et technologique de défense (BITD) : un système européen de sécurité d’information, le contrôle européen des investissements étrangers, un recours accru à des normes communes. « La constitution de groupes de défense européens est essentielle pour permettre l’indépendance de l’Union européenne et faire en sorte que cette dernière puisse assumer sa propre sécurité » a expliqué Hervé Morin. Et a-t-il ajouté, « certains Etats européens doivent accepter de produire certaines parties d’armement, et pas d’autres. Il faut que chacun accepte de ne plus produire certaines capacités, de perdre certaines compétences. (…) On ne peut pas garder tous nos bureaux d’études, c’est un vieux réflexe français ». Un message destiné avant tout en interne mais qui peut s’adresser également aux autres grands pays : Royaume-Uni, Allemagne, Italie notamment.

(Nicolas Gros-Verheyde)

article paru dans Europolitique