« La gestion civile des crises » de Stéphane Pfister

(BRUXELLES2) La thèse rédigée par Stéphane Pfister pour l’obtention d’un doctorat en Sciences politiques à l’Université de Genève est intéressante à plus d’un titre. Car elle se consacre à la « gestion civile des crises : un outil politico-stratégique par excellence (…) au service de la politique étrangère de l’UE ». Et elle met sur le focus sur un pan souvent négligé de l’Europe de la défense.

Une politique longtemps ignorée. Comme le dit lui-même l’auteur : « Limitée dans sa taille et dans ses ambitions, l’Europe de la défense ne s’est pourtant pas développée comme on aurait pu l’imaginer. Elle a ainsi émergé progressivement comme un ensemble civilo-militaire original, où les aspects civils et policiers sont devenus, de fait, prépondérants. (…) Longtemps ignorée, la montée en puissance des structures et des activités opérationnelles de la (Gestion civile de crises) est soulignée par tous les commentateurs qui peinent toutefois à l’analyser en profondeur, faute de lentilles conceptuelles adéquates. Le plus souvent, les capacités du volet civil de la PESD sont d’ailleurs considérées comme quantité négligeable : ne sont-elles pas l’illustration de l’incapacité des Européens à se départir de leur pusillanimité ? Comment prendre au sérieux une UE capable de projeter tout au plus quelques gendarmes, juristes et douaniers ? Les grands débats stratégiques sur la PESD semblent dès lors tourner autour des seuls aspects militaires, avec en filigrane, la question du « fossé transatlantique » en matière d’investissements et de capacités de défense. L’UE affiche pourtant son ambition à faire de la PESD un ensemble unique où les deux volets civil et militaire interviendraient en parfaite complémentarité. Cette dualité civilo-militaire marque assurément la spécificité de l’UE dans l’architecture internationale de la sécurité. Elle peut lui permettre de « faire la différence » par rapport aux acteurs de rang équivalent. »

Très détaillée, étayée, documentée, cette thèse ne laisse rien au hasard (à Télécharger ici). Elle passe en revue tant les aspects politiques
qu’opérationnels, ne négligeant pas de pointer les difficultés ou demi-succès de telle ou telle mission.
Du terrain à la théorie en quelque sorte. Ce n’est pas très étonnant quand on connaît le cursus de l’auteur : officier de carrière qui a servi sur plusieurs théâtres d’opérations multinationales, il s’est « reconverti » dans l’enseignement et la recherche, notamment comme maître-assistant à l’université de Genève, depuis 2004.

« La Tragédie géorgienne » par Salomé Zourabichvili


Georgienne par la naissance, diplomate française de profession, Salomé Zourabichvili se retrouve, en mars 2004, en quelques jours bombardée Ministre des Affaires étrangères du président géorgien fraîchement nommé, Micha Saakachvili. Elle découvre un pays d’origine qu’elle n’a jamais vraiment connu. Mais son entrée au gouvernement ressemble rapidement à un vrai parcours du combattant, semé d’embûches et de déceptions. Après la période enjouée de la « révolution des Roses », le quotidien géorgien se révèle rempli de chausse-trappes politiques. Et la diplomate est rapidement virée sans ménagement par le président. Devenue aujourd’hui un des leaders de l’opposition, elle garde de toute cette période, une certaine amertume qui transparaît dans l’écriture.

Mais cet ouvrage a le mérite de démonter les faux-semblants démocratiques et économiques du pays – ce qu’elle dénomme « le village Potemkine » -, la stratégie permanente de tension du président géorgien et son ego surdimensionné, et la complexité de la vie politique géorgienne, faite de retournements permanents.

Elle démonte la succession d’attentats, vrais ou faux, qui émaillent la vie publique de cette république du Caucase. « Comme cette grenade qui roule et n’explose pas, pratiquement au pied de la tribune présidentielle, sur la place emplie de monde (300 000 personnes ou plus) », le jour de la visite de George Bush à Tbilissi, « à l’insu des services secrets américains et géorgiens ». « Elle sera découverte très opportunément une fois Air Force One dans les airs ! Par les services géorgiens qui auront démontré ainsi leur savoir-faire ! D’ailleurs leur
efficacité ne s’arrêtera pas là et, bientôt, ils arrêteront un pauvre garçon un peu demeuré qui, jusqu’à ce sjour, se demande dans une prison géorgienne ce qui a bien pu lui arriver. Mais, sans parents et sans défense, il apparaît comme la victime parfaite de ce traquenard ! »

Sa galerie de portraits de Saakachvili, de ses proches comme des ténors de l’opposition, croqués parfois avec férocité, vaut le détour. Elle démonte « les apparences : une équipe jeune qui n’a pas connu le communisme, qui a été éduquée à l’étranger et qui peut se targuer de rupture avec le système précédent. La réalité n’est pas aussi simple. Les dirigeants de la révolution ont tous des liens avec le système précédent. Liens familiaux, liens financiers, liens politiques. »

Exemple : « Nino Bourjanadzé, la présidente du Parlement, 34 ans (aujourd’hui dans l’opposition), est une enfant de la Nomenklatura soviétique. Née en province, ayant fait ses études en Russie, au prestigieux MGIMO (Institut des relations internationales), elle est issue d’une famille qui a servi le régime, le Parti et l’URSS. Son père fait partie de l’entourage immédiat de Chevardnadzé, un de ses amis les plus fidèles au point qu’on la surnomme  » la filleule  » du Che. Ou encore  » la princesse du blé « , en référence aux milliards que son père aurait réalisés grâce au monopole sur les importations de blé, à la période noire de la Géorgie et en écoulant le plus souvent un blé frelaté. »

Maisle président géorgien, Mikhaïl Saakachvili n’est pas non plus épargné

• La tragédie géorgienne 2003-2008, Salomé Zourabichvili (Editions Grasset, Paris, 28 Avril 2009, 336 pages, 18 euros)

« Défense européenne, la grande illusion » par JD Merchet


(B2)« La défense européenne est une illusion. Elle ne verra pas le jour et c’est tant mieux, car c’est une illusion dangereuse. Sa mise en œuvre plus avant aboutirait à plus de gabegie, d’impuissance, de renoncement. » Dès les premiers mots, Jean-Dominique Merchet, spécialiste de la politique de défense au quotidien français, Libération, donne le ton.

La plume est alerte. Et le ton est vif. Entre « de grands sommets pour de petits résultats » (Helsinki et Nice), un « avion sans ailes » (L’Airbus A400M), « De Sarajavo à Abéché » (de l’impuissance dans les Balkans au manque de puissance au Tchad), « la paix c’est l’Europe » (les relations complexes avec les Etats-Unis et la présence d’un ennemi commun, la Russie, qui soude les européens), l’auteur met le doigt sur ce qui fait mal : les déclarations pleines d’emphase, non suivies d’effets concrets ; le manque de volonté politique ou de coopération entre Etats membres, la difficulté même de coopérer sur des projets industriels.

Il prend quelques exemples concrets : le développement d’un avion de chasse (voir sur le site de l’auteur, une démonstration
comparant le coût du Rafale et celui de l’Eurofighter, ce dernier coûtant au moins 1,5 fois plus cher que le premier) ; la dissuasion nucléaire ; le manque de résultats de la présidence française en matière de développement des capacités ; la sécurité aérienne commune, qui reste un leurre, face à une possible attaque terroriste… Et JD Merchet de conclure : « La principale caractéristique » des Européens est leur « extrême
diversité. C’est l’immense richesse de ce continent et c’est cela même qui l’empêche de se fondre en un ensemble unique
».

On lit donc ce pamphlet d’une traite, avec délectation. Même si on peut ne pas partager tous les constats ou points de vue de l’auteur, le lecteur y trouvera matière à réflexion (NB : j’y reviendrai – je dois relire l’ouvrage, cette fois, crayon en main).

• Défense européenne, la grande illusion. Jean-Dominique Merchet (Larousse, collection « à dire vrai », Paris, mai 2009, 128 pages, 9,90 euros)

 (NGV)

« Histoire de la Géorgie » par Pierre Razoux


(B2) Si l’on veut comprendre l’actualité et le futur de la république du Caucase mouvementée, il faut lire cet ouvrage. De tout temps, ce bout de terre a été disputé par les empires voisins, turcs ou iraniens notamment, et s’est battu pour préserver sinon son indépendance du moins son autonomie. Et de tout temps, la Géorgie a eu un rapport amour – haine avec la Russie, et s’est retournée vers l’Occident (le Royaume-Uni, l’Allemagne ou la France notamment) pour contrer l’ombre du « grand frère » russe. Souvent en vain….

Pour autant, dire que l’histoire se répète aujourd’hui comme hier est erroné. Et c’est tout l’intérêt de cet ouvrage de pouvoir dresser le portrait tout en subtilités et nuances d’un pays qui reste attachant malgré ses divisions et ses extravagances. Pierre Razoux est un « spécialiste des conflits » ayant notamment écrit sur le Moyen-Orient. Il a travaillé au ministère de la Défense français et britannique et est chercheur au Collège de l’OTAN à Rome.

• Histoire de la Géorgie, Pierre Razoux (éditions Perrin, Paris, avril 2009, 408 pages, 21,50 Euros)

« Le déclin de l’empire européen » par JF Susbielle


(B2)« Sur l’échiquier mondial, l’Europe est un nain politique. Placée sous la tutelle des États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle n’est qu’un dominion américain qui s’en remet à son protecteur pour assurer sa défense. Dans un monde en profonde recomposition, elle n’a ni frontières stables ni exécutif. Avec 500 millions d’habitants, l’empire le plus riche de la planète est dépourvu d’armée et de stratégie collective. L’Europe, faible et désunie, est une proie facile. Qui s’en emparera ? Les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Allemagne… »

C’est la thèse développée par Jean-François Susbielle, consultant en géostratégie et technologies de l’information, qui se pique de géopolitique. L’ouvrage est décapant, oblige à réflexions. Mais
il reste marqué par de nombreux a peu près, des réflexions du « café du commerce », et un sentiment anti-allemand qui gâchent l’ouvrage. En tout cas, il reflète une certaine vision française, pour
ne pas dire franchouillarde, de l’Europe.

• Le déclin de l’empire européen, Jean-François Susbielle (éditions First, Paris, mai 2009, 238 pages, 15,90 Euros)

(NGV)

« L’Histoire de l’Irlande »: sa neutralité, son attachement à l’Europe

(BRUXELLES2) L’île verte a un passé chargé de violences, passé qui jusqu’à récemment s’exprimait encore par des violences et des attentats au nord, et un farouche attachement à la neutralité au sud.

La dernière partie de l’ouvrage de Pierre Joannon, un des meilleurs spécialistes français de l’Irlande, intéressera tous ceux que la lutte anti-guérilla et son processus de résolution intéresse, comme ceux qui veulent comprendre les ressorts de la mentalité irlandaise, de son organisation politique depuis la naissance de la République d’Irlande jusqu’à aujourd’hui. L’ouvrage remonte bien plus loin mais c’est cette dernière partie qui m’a attirée d’abord (je vais maintenant remonter dans le temps). Cet ouvrage restitue tout autant que les faits, le contexte politique, sans les lourdeurs de l’écriture historique traditionnelle. Ce qui est agréable.

Le gêne irlandais de la neutralité

Sans cette plongée dans l’histoire, on ne peut pas comprendre, par exemple, la réaction de la population irlandaise à l’égard du Traité de Lisbonne ou cerner les divisions entre partis politiques, entre le Nord et le Sud. Tout ce qui a nourri la guerre durant des dizaines d’annés dans l’Irlande du Nord. Comme la notion de neutralité qui a traversé les âges irlandais. « La neutralité correspondait au vœu profond de la composante nationaliste de la population irlandaise. En février 1927, c’est-à-dire avant même que le Fianna Fail ne fit prévaloir ses vues, Kivin o’Higgins avait déclaré  devant le Dail : «la neutralité de l’État libre (Irlande) est une fin qui doit être ardemment souhaitée ». » (…) En 1936, alors que la SDN n’arrive pas à empêcher l’Italie de mettre main basse sur l’Abyssinie, « De Valera en tira promptement les conséquences. Le 18 juin 1936, il déclara devant le Dail Eireann (l’assemblée irlandaise) que la neutralité était dorénavant le seul recours des petits Etats : « La SDN a perdu la confiance des peuples du monde. Nous ne pouvons plus lui faire crédit… Les petits Etats européens doivent pourvoir à leur propre défense… Nous devons être neutres ».

L’attachement à l’Europe

L’attachement à l’Europe semble aussi attaché à l’indépendance de la République. Ainsi que le disait Todd Andrews, vétéran de la guerre d’indépendance, et compagnon d’Eamon de Valera, un des pères de la République irlandaise : « J’ai toujours eu chevillé au corps la conviction que l’Irlande n’avait pas d’autre choix, si elle voulait survivre en tant qu’entité distincte du monde anglo-saxon qui l’entourait de toute part, que de s’identifier au continent européen culturellement et, si possible économiquement ». L’auteur ajoute (plus loin) : « Ce que l’Europe apporte de plus précieux aux Irlandais est d’un autre ordre (que le développement économique) : plus encore que la possibilité de dynamiser une économie en quête de débouchés, c’est le désenclavement des énergies et des mentalités, la fin d’un tête à tête oppressant qui se traduit par l’instauration de relations apaisées avec un voisin dont on sent moins dépendant, le rattachement au continent d’une conscience libérée des pesanteurs de l’histoire et de la géographie, et la confiance que ce destin partagé finira par reléguer les violents  soubresauts du Nord au magasin des vieilles querelles oubliées. « 

• « Histoire de l’Irlande et des Irlandais », de Pierre Joannon (éditions Perrin, Poche, Paris, 832 p., 12 euros)

« Gazprom : l’arme de la Russie »


(B2)Cette enquête de deux journalistes russes peut être lue comme un polar mais est plus que nécessaire pour comprendre la Russie d’aujourd’hui.

Utile pour connaître tous les soubresauts de cette entreprise qui faillit être privatisée, sut acquérir son indépendance et peu à peu tisser ses liens avec les sociétés des anciennces républiques soeurs, pour finir par être reprise en main (brutalement) par Poutine. Avec toujours cette obession de pouvoir acquérir des sources d’approvisionnement en gaz (au Turkménistan par exemple) ou de contrôler toutes les routes de destination (notamment vers l’Europe et le développement de voies directes, vers l’Allemagne, permettant de contourner l’Ukraine ou les autres pays intermédiaires).

Ce livre est aussi intéressant pour percevoir ce que cette entreprise représente pour l’âme, l’économie et le pouvoir russes. Tellement liée à l’Etat qu’elle est l’Etat elle-même, dirigée par des personnages comme Tchernomyrdine ou Medvedev (avant qu’ils passent à la tête de la Russie, l’un comme Premier ministre, l’autre comme Président), Gazprom et le gaz sont à la Russie ce que le nucléaire, la marine ou la neutralité sont à d’autres pays : la marque indélébile de la puissance et de la souveraineté.

Il est aussi captivant de retrouver la plupart des protagonistes de la crise russo-ukrainienne de janvier : Ioulia Timoschenko côté ukrainien, Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev côté russe. Qui tous trois ont été élevés au « biberon « du gaz et dont ce n’est pas le premier heurt sur le sujet (ni le dernier peut-être).

(NGV)

• De Vlary Maniouchkine et Mikhaïl Zygar (trad. Michèle Kahn) (Actes sud, 284 p., 21,80 euros)

Les dix principes de la propagande de guerre

(BRUXELLES2) Que ce soit en Géorgie cet été 2008, ou en Afghanistan ou à Gaza plus récemment, on voit un retour des bonnes vieilles méthodes d’une information très « orientée« … il devrait relire ce petit livre publié aux éditions Labor en 2002, et qui résume, sous la plume de Anne Morelli, chercheuse à l’ULB, les « principes élémentaires de propagande de guerre« .

Des principes qui s’inspirent de l’ouvrage publié à Londres, en… 1928, par Arthur Ponsonby, « Falsehood in Wartime« . Lord anglais plutôt atypique, sous-secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, puis leader de l’opposition travailliste à la chambre des lords, il rompra avec les travaillistes en 1940, pour rester fidèle à ses convictions pacifiques. Même si on peut ne pas être d’accord avec tous les éléments de ce petit ouvrage. Il est intéressant aujourd’hui de se remémorer les dix principes qu’il mentionne.

  • 1. « Nous ne voulons pas la guerre ».
  • 2. « Le camp adverse est seul responsable de la guerre ».
  • 3. « L’ennemi a le visage du diable ».
  • 4. »C’est une cause noble que nous défendons et non des intérêts particuliers ».
  • 5. « L’ennemi provoque sciemment des atrocités ; nous commettons des bavures mais involontairement ».
  • 6. « L’ennemi utilise des armes non autorisées ».
  • 7. « Nous subissons très peu de pertes, les pertes de l’ennemi sont énormes ».
  • 8. « Les artistes et intellectuels soutiennent notre cause ».
  • 9. « Notre cause a un caractère sacré ».
  • 10. « Ceux qui mettent en doute la propagande sont des traîtres ».
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Conception russe du droit à l’autodétermination, selon Gorbatchev (lecture)

Gorbatchev.jpg(BRUXELLES2) Gorbatchev est sans doute l’un des plus grands dirigeants de ce siècle. Disons le sans ambages. Il faut relire ses avant mémoires (éditions Odile Jacob, 1993) quand il s’exprime sur le droit à l’autodétermination.

« Le droit des peuples à l’autodétermination est un droit naturel, reconnu par la communauté internationale. (…) Mais, primo, il y a dans le monde peu d’Etats et même de territoires administrés qui constituent des formations ethniquement homogènes. L’application par une communauté de son droit à l’autodétermination entraîne habituellement l’atteinte au droit analogue de l’autre communauté. Secundo, dans les cas où la réalisation du droit à l’autodétermination entraîne la décomposition d’un Etat historiquement constitué, lorsque l’héritage vient à être partagé, il se pose aux héritiers, hormis les problèmes ethniques, tout un ensemble de problèmes que leur solution ne peut qu’en de rares cas être sans douleur et sans danger. Tertio, si les processus de délimitation couvrent d’importantes formations étatiques, on assiste à une destruction de l’équilibre géopolitique, intérétatique constitué. (…) Il est évident que la reconnaissance du droit des peuples à l’autodétermination ne saurait être absolue. »

(NB : Gorbatchev pense certainement alors aux républiques ex soviétiques ou à la Yougoslavie mais aussi à l’Asie, l’Afrique ou l’Amérique latine).

« Deux formes de mise en œuvre du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes sont envisageables :

a) une rupture avec l’ancienne appartenante étatique et la construction séparée d’une communauté reconnue par le droit international ;

b) mise en place de liens fédératifs (ou confédératifs) avec les autres communautés ethniques à l’intérieur (ou à l’extérieur) de l’ancienne structure étatique. La première voie s’accompagne de toute une série de douloureux problèmes de frontières et de délimitations de territoires. Il existe par le monde bien peu de territoires monoethniques. C’est pourquoi la solution de l’Etat séparé incitera toutes les minorités ethniques à réclamer la même chose. On voit d’avance les conséquences pénibles de pareil processus sur l’ensemble des relations internationales : certains Etats pourraient bien être mis en demeure de disparaître tout à fait. Pour moi c’est le principe fédératif qui résout le plus raisonnablement le problème de l’autodétermination, dans l’intérêt des nations elles-mêmes et dans celui d’un ordre mondial nouveau. La question du fédéralisme est à mon sens une question-clé dans la conjoncture actuelle. Il s’agit bien entendu d’un fédéralisme authentique qui réunit des Etats égaux en droits et véritablement souverains. L’Union soviétique par exemple n’avait de fédération que le nom et était donc un lieu d’accumulation de contradictions qui ne pouvaient qu’éclater un jour. (…)

Si une solution fédérative s’avère impossible, il faut envisager un modèle séparatiste qui ne soit ni sanglant, ni « sauvage » mais admette une régulation civilisée. Là non plus on ne pourra faire l’économie du recours au code de droit international qui prévoit les conditions de création de nouvelles unités étatiques. Il s’agit avant tout de trouver une façon optimale d’honorer à la fois le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et l’intangibilité des frontières des Etats reconnues par la communauté internationale. »

Un commissaire prend la plume pour défendre la méthode communautaire

(B2) Quand un commissaire prend la plume pour convaincre ses compatriotes, parfois rebelles aux idées européennes, le pari n’est pas gagné d’avance. Et pourtant c’est ce qu’a tenté le commissaire européen aux Transports, Jacques Barrot, qui vient de publier « L’Europe n’est pas ce que vous croyez » (Editions Albin Michel, Fondation Robert Schuman, 246 p. , 16 euros). Avec cette interpellation en bandeau « Candidats : qu’allez-vous faire de l’Europe ? », il entend apporter « une contribution au Plan D » et remettre l’Europe au centre des préoccupations des prochaines élections, présidentielles et législatives.

Le jeu des questions-réponses avec un journaliste, Baudouin Bollaert, ancien correspondant du Figaro à Bruxelles, pourrait rebuter au départ, tout comme la préface standardisée de José-Manuel Barroso décalée par rapport à l’intérêt de l’ouvrage. Mais très vite, le lecteur – même averti – se laisse prendre. Et, au travers de tous les thèmes abordés, se trace le portrait d’un homme de conviction qui défend la méthode comme l’ouvrage communautaire. « L’appartenance européenne joue souvent comme une corde de rappel. Elle évite que les discours ne se transforment en actes irréparables » estime-t-il.

Inventer des ressources

Le livre se veut d’abord pédagogique — démontrant l’intérêt de la sécurité routière, d’une interconnexion ferroviaire, de la politique de la concurrence — et ne dédaigne pas d’abandonner la langue de bois, souvent pratiquée au Berlaymont, siège de la Commission. Sur l’Euro, il n’hésite pas ainsi à « reconnaître que la monnaie unique a été accompagnée d’arrondis substantiels sur les produits et consommations d’usage courant », comme le « petit noir » (café) au comptoir, mais refuse aussi l’habituel refrain sur l’Euro-inflation. Sur le budget européen, il avoue : « j’aurai aimé avoir 20 milliards d’Euros pour les réseaux transeuropéens. (Ce budget) est insuffisant ». « l’heure est venue de doter l’Europe de ressources propres – ce peut être une fraction de l’impôt sur les sociétés ou une redevance sur les infrastructures, sur le kw/h dépensé ». Sur le modèle danois de la flexicurité, il considère que les conditions de sa réussite — syndicalisme puissant et constructif, accompagnement des chômeurs par un organisme unique, haut niveau de consensus social — ne se retrouvent pas partout en Europe, et surtout pas en France.

Balkans Oui, Turquie Non

Sur l’élargissement, J. Barrot se montre plus circonspect. Il justifie l’idée de « consulter les peuples » et ne se montre pas partisan de « l’élargissement à tout prix ». « Si clairement, la place des Balkans se situe, à terme, dans l’Union », il est réticent sur la Turquie. « Personne ne peut mesurer quel serait l’impact » d’un tel élargissement. Il se prononce plutôt pour un nouvel modèle politique « une confédération politique entre une confédération d’Asie mineure et l’Union européenne ».

(Nicolas Gros-Verheyde – paru dans Europolitique, mars 2007)

Un « Grand miroir » pour refléter la réalité

(B2) Si le salon du livre est consacré aux « lettres flamandes », comment faire l’impasse sur les livres qui se préparent à Bruxelles, capitale proclamée des provinces du nord de la Belgique. A côté des éditeurs porteurs de la littérature néerlandaise contemporaine (Castor Astral, Labor, Actes sud…), nous avons donc préféré partir à la rencontre d’un jeune éditeur… francophone. Un pied de nez symbolique. Que nos amis belges ne nous en veuillent pas ! Mais « Le Grand miroir » – présent sur ce salon – mérite le détour. Nouveau venu sur le marché – ce qui est assez rare pour le souligner – il développe une littérature talentueuse. Créée par un tout jeune écrivain Stéphane Lambert, il y a un peu plus d’un an, avec la complicité, et l’aide, de Luc Pire des éditions du même nom et Marc Philipson tenancier de la librairie Filigranes, un endroit où il fait bon flâner, même le dimanche ou à 7 h du matin, la maison « Grand Miroir » reflète cette triple passion de la lecture. « Nous avons voulu, explique Stéphane Lambert, « offrir des petits textes, faciles à emporter, à lire, en format carré au départ pour avoir un prix abordable entre poche et présentation classique ». Des romans donc de prime abord. De ‘L’auberge espagnole et autres histoires belges » d’Alain Berenboom aux « Ours n’ont pas de problème de parking » de Nicolas Ancion à «  »Grégoire et le téléphone portable » de Laurent de Graeve, tous ces textes cultivent une différence, légère comme un blanc d’œuf monté en neige. « Notre force est de ne pas avoir d’école, de repères – explique Stéphane Lambert – de ne pas être écrasé par la tradition. Nous avançons à tâtons. Ce qui donne des styles personnels, plus singuliers. » Grand Miroir compte également une collection d’essais « Panorama ». « Etre éditeur est une forme d’engagement, un moyen, un véhicule de pensée et d’idées, il serait dommage de ne pas l’utiliser » plaide Stéphane Lambert. Un pari réussi avec le passionnant ouvrage de Marc Uyttendaele : « La Belgique racontée à Noa ». Cet avocat et professeur d’université nous offre à comprendre cette terre de paradoxe, écartelée entre les cultures flamande et française, et tout à la fois créative et imaginative pour continuer à vivre ensemble… Un modèle pour les pays en conflit !

Nicolas Gros-Verheyde © Témoignage Chrétien

En savoir plus : www.legrandmiroir.com