L’incurie libyenne, la passivité européenne. Le secrétaire général de l’ONU António Guterres dénonce

(B2) Dans son dernier rapport sur la situation en Libye et au large des côtes libyennes, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, ne mâche pas ses mots

António Guterres (crédit : ONU)

Les termes employés dans ce rapport de 17 pages publié le 5 septembre dernier sont particulièrement sévères à la fois pour les autorités libyennes, mais également pour les pays de la région, un peu trop laxistes avec les passeurs, et pour les autorités européennes par leurs entraves aux secours. Le propos se suffit à lui-même…

La Libye au banc des accusés

La protection des réfugiés déficiente

La Libye n’est toujours pas partie à la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés. « Il est inquiétant de constater que toutes les entrées et tous les séjours ou départs irréguliers constituent toujours des infractions au regard du droit libyen et que les autorités ne reconnaissent pas pleinement le mandat du HCR en matière de protection internationale et de surveillance de l’application de celle-ci. »

La détention systématique en Libye est préoccupante

« Je demeure profondément préoccupé par les conditions dans lesquelles les personnes secourues et interceptées sont débarquées et systématiquement détenues. On peut se demander si ces faits respectent le droit international. Cette situation est intolérable. J’exhorte les autorités libyennes à s’acquitter des obligations qui leur incombent au regard du droit international et, ce faisant, à étudier en priorité les mesures susceptibles de remplacer les centres de détention. »

Le sort des migrants non enregistrés : des viols quasi systématiques

« Je suis très inquiet du sort des milliers de réfugiés et de migrants qui n’ont pas été placés dans des centres de détention officiels ; les informations les concernant sont peu nombreuses et l’accès est limité. L’intensité de la violence sexuelle […] durant la traversée de la Libye et notamment en détention, est intolérable. Il est urgent de s’attaquer à ce problème. »

La Libye n’est pas un pays sûr pour débarquer des rescapés

« Compte tenu de l’instabilité des conditions de sécurité et des risques particuliers en matière de protection dans le pays, liés notamment à la détention, la Libye ne remplit pas les conditions qui lui permettraient d’être considérée comme un lieu sûr ou comme un pays tiers sûr aux fins du débarquement après un sauvetage en mer. »

Les pays européens, aussi, mis en cause

L’obligation de faciliter les sauvetages

« J’exhorte tous les États Membres à conduire des opérations de recherche et sauvetage en Méditerranée ainsi qu’à les appuyer et à les faciliter, y compris lorsqu’elles sont menées par des navires non gouvernementaux ou marchands. »

Le travail des ONG contrecarré

« Les activités de recherche et de sauvetage menées par des navires d’ONG ont été fortement réduites, notamment en raison des contraintes d’ordre administratif et juridique imposées à ces navires concernant le débarquement des réfugiés et des migrants en Europe.  […] Personne ne devrait être contrecarré, poursuivi ou stigmatisé pour le fait de sauver des vies en mer. »

Le principe de non refoulement non respecté

« Je rappelle à tous les États Membres l’obligation qui leur est faite d’assurer le sauvetage de personnes en mer et leur transfert en lieu sûr dans le respect des droits de la personne, notamment pour ce qui est du principe du non-refoulement. »

Les pays voisins aussi responsables par un certain laxisme

« Les trafiquants d’êtres humains et les passeurs de migrants traversant la Libye dépendent de réseaux de personnes qui facilitent la logistique et l’organisation des déplacements dans les pays voisins et l’ensemble de la région. »

Des moyens aériens de Sophia complices des débarquements en Libye

Le secrétaire général dans son rapport met objectivement en cause la complicité des moyens aériens de l’opération Sophia. « Le HCR constate que nombre d’embarcations en détresse repérées par l’opération ont été débarquées en Libye, ce qui est en désaccord avec son avis consultatif sur la question. » NB : Quand on sait ce qui est mentionné plus haut, totalement connu des autorités européennes, on peut s’interroger sur la poursuite d’une telle politique, en contradiction flagrante avec les standards internationaux.

(NGV)


Des violations des droits humains en cascade

La Mission de l’ONU d’assistance à la Libye (MANUL) fait également état d’allégations crédibles et persistantes :

Des réfugiés et des migrants « seraient détenus à proximité d’installations militaires, d’armes et de munitions stockées dans des centres de détention. Certains d’entre eux étant contraints de fournir un soutien logistique aux groupes armés qui contrôlent ces centres ».

Les centres de détention, dont ceux de Khoms, Souk el-Khamis et Zaouiya, seraient devenus « des lieux propices à la traite des personnes, au trafic de migrants et potentiellement aux disparitions forcées ».

D’autres personnes ont « disparu après leur débarquement, dont certaines avaient été placées dans un centre de détention non officiel à Khoms ».

Depuis le début de l’offensive en Libye le 4 avril, « des centaines de personnes interceptées par les garde-côtes libyens auraient été envoyées dans des centres de détention administrés par le Service de la lutte contre l’immigration illégale, ainsi que dans des centres non officiels gérés par des milices ».

Quelque « 3500 réfugiés et migrants vivent dans des centres situés dans des zones d’affrontements ou dans lesquelles des affrontements sont imminents ».

Les demandes de recherche qui ont été adressées au Gouvernement d’entente nationale sont demeurées lettre morte.

Des violences sexuelles régulières, commises par des gardes libyens

Le risque de violence sexuelle est « extrêmement élevé dans les centres de détention libyens » pour les migrants et les réfugiés, les femmes et les filles aussi bien que les hommes et les garçons.

Près de la moitié des femmes et des enfants migrants « déclarent avoir subi des violences sexuelles durant leur transit ou leur séjour en Libye », selon l’UNICEF.

Les actes de violence sexuelle tels que le viol, qui est utilisé comme une forme de torture et entraîne parfois la mort, auxquels se livrent notamment les gardes du Service de la lutte contre l’immigration illégale et les groupes armés, comptent parmi les méthodes couramment utilisées pour soumettre et humilier les migrants dans ces centres, « et cela toujours en toute impunité ».

En général, « les femmes sont détenues dans des établissements où tous les gardiens sont des hommes, sont soumises à des fouilles à nu, parfois sous le regard d’autres gardiens, et n’ont jamais accès à des installations sanitaires préservant leur intimité ni à des services de santé sexuelle et procréative, notamment à des produits d’hygiène menstruelle et à des services destinés aux femmes enceintes ou allaitantes ».

Il s’est aussi « avéré que des femmes détenues se sont trouvées enceintes pendant leur captivité ».

Des violences qui s’étalent tout au long du voyage vers la Libye et à travers la Libye

Sur l’itinéraire qu’ils empruntent pour parvenir aux côtes libyennes, les réfugiés et les migrants disent avoir été « systématiquement retenus captifs dans des conditions abusives. Ils ont été affamés, violemment battus, brûlés avec des objets métalliques chauffés, électrocutés.

Les réfugiés et les migrants sont « fréquemment vendus d’un groupe criminel à un autre et tenus de payer plusieurs rançons avant d’être libérés ou emmenés dans des zones côtières pour attendre la traversée de la mer Méditerranée ».

Au cours de leur voyage depuis leur pays d’origine à travers le Sahel, « d’innombrables réfugiés et migrants ont perdu la vie en captivité après avoir été blessés par balle, torturés, affamés ou privés de soins médicaux ».

La route maritime d’immigration vers l’Italie et Malte devient mineure

(B2) Malgré le fracas médiatique de la scène politique italienne, animée en grande partie par les diatribes de Matteo Salvini, le nombre de passages illégaux vers l’Italie (et Malte) est devenu aujourd’hui très minoritaire dans les flux de migrants illégaux, si l’on se fie aux derniers chiffres compilés par le corps européen des garde-frontières et gardes-côtes (Frontex).

Pour les sept premiers mois de l’année (janvier à juillet 2019), 4890 passages ont été détectés sur la voie centrale de la Méditerranée, vers l’Italie et Malte, venant notamment de la Tunisie, du Soudan et du Pakistan. Cela représente moins de 10% des détections (1).

C’est la route maritime ‘Est’ (vers la Grèce) qui constitue la principale voie : 28.200 personnes ont été détectées dans la partie orientale de Méditerranée vers l’Europe. La plupart d’entre eux venaient d’Afghanistan et de Syrie. Il faut ajouter à cela les 1040 passages via l’Albanie (essentiellement des Albanais).

La route maritime ‘Ouest’ (vers l’Espagne) constitue la deuxième principale source avec 13.164 détections (du Maroc notamment).

Et la route des Balkans constitue la troisième voie d’accès : 5794 passages détectés (essentiellement d’Afghanistan et d’Iran) vers la Croatie (et la Hongrie).

Le passage illégal des frontières terrestres de l’Est européen reste, quant-à-lui, très limité (302 détections).

Regarder la carte de Frontex et télécharger le tableur donnant les chiffres, pays d’origine par pays d’origine

(NGV)

  1. On parle bien de détections de passages illégaux (ce qui peut recouper parfois le passage d’une même personne).

Madrid envoie un navire militaire à la rencontre de l’Open Arms

(B2) Un navire de la marine espagnole, le Audaz (P-45), un patrouilleur de haute mer de la classe Meteoro, va partir dans quelques minutes (départ prévu 17h), de la base de Rota (Cadix). Direction Lampedusa

Le patrouilleur de haute mer (Buque de Acción Marítima) Audaz est un des navires les plus récents de la marine espagnole (crédit : Armada – archives B2)

Objectif : récupérer les quelque 100 migrants recueillis par le navire de l’ONG espagnole Proactiva Open Arms au large de la Libye et à présent bloqués au large de Lampedusa. Le gouvernement espagnol a pris cette décision ce mardi (20 août) afin de résoudre la crise créée par le refus du ministre de l’intérieur Matteo Salvini de laisser débarquer les personnes recueillies à Lampedusa, avant d’être évacuées vers d’autres pays européens.

La meilleure des solutions

Après avoir « analysé différentes options », le gouvernement espagnol estime, « selon les recommandations logistiques de la Marine, que cette solution est la plus appropriée et permettra de résoudre l’urgence humanitaire vécue à bord de l’Open Arms », précise-t-il dans un communiqué

Trois jours pour rallier Lampedusa

Les tâches de préparation et d’approvisionnement du navire ont commencé ce matin, dès la décision prise par le gouvernement. Le Audaz mettra trois jours à rallier Lampedusa, où il prendra en charge les personnes accueillies à bord l’Open Arms et accompagnera le bateau de l’ONG jusqu’au port de Palma, à Majorque.

(NGV)

Entre les 5 Étoiles et la Ligue du Nord, le torchon brûle. En cause : les secours en Méditerranée

(B2) Entre la ministre italienne de la Défense Elisabetta Trenta (Mouvement 5 Etoiles) et le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini (Ligue du Nord), cela n’a jamais été l’amour fou. Très vite, les couteaux ont été tirés. Mais là on atteint un niveau rarement atteint où les tirs à boulets rouges et les accusations de roublardise fusent

Les images officielles où E. Trenta et M. Salvini sont ensemble sont rares. Ici lors de l’anniversaire du groupe spécial d’intervention des Carabinieri (crédit : difesa.it octobre 2018 archives B2)

Salvini accuse Trenta de favoriser l’immigration

Le bouillant leader de la Ligue du Nord reproche à la ministre de Défense « de vouloir mettre d’autres navires de la Marine à la mer. [Ce qui va] attirer de nouveaux départs et de nouvelles opportunités pour les passeurs ». Elisabetta Trenta réplique, accusant Matteo Salvini de monter en épingle le moindre fait de sauvetage, voire de le provoquer.

La réplique de Trenta : Salvini est un manipulateur

« Lorsque Malte a accordé la permission au voilier Alex de l’ONG Mediterrannea d’accoster (1), il était en haute mer attendant l’arrivée des patrouilleurs qui auraient dû accompagner le voyage à La Valette. Mais personne n’est arrivé. Et le navire a décidé de se diriger vers Lampedusa » raconte la ministre de la Défense dans un entretien au Corriere della Serra le 7 juillet dernier. « Le général Pietro Serino, mon chef d’état-major, a appelé le préfet Matteo Piantedosi, lui offrant l’appui des navires militaires. Nous avons clairement indiqué qu’avec nos navires, nous pouvions gérer le transfert immédiat des migrants à Malte. Il était préférable de les éloigner de nos côtes, car même publiquement les autorités de La Valette avaient déclaré être prêtes à les accueillir. »

Silence quand intervient la marine en soutien

« Nous étions disponibles, prêts, pour un soutien maximal. On nous a dit que nous n’en avions pas besoin. À partir de ce moment, aucune demande du ministère de l’Intérieur n’est arrivée. Salvini a choisi le silence, total, mais institutionnellement seulement. » Sur les réseaux sociaux, il était plus prolixe. NB : L’arrivée d’un navire à Lampedusa sert davantage le discours politique du ministre de l’Intérieur que le respect d’un accord de bonne coopération avec Malte.

Une erreur d’abandonner Sophia

« Ce qui est arrivé ces derniers jours aurait pu être évité (2). Je l’avais dit à Matteo Salvini : sans l’opération Sophia, les ONG reviendront. Il n’a pas voulu m’écouter. Et maintenant il se plaint » assure la ministre de la Défense. « Le choix de ne plus avoir de navires [dans l’opération Sophia] a affaibli l’activité de supervision, désormais confiée aux seuls aéronefs, comme en témoigne l’augmentation des ‘atterrissages fantômes‘. »

Quatre navires à Mare Securo, dont un dans le port de Tripoli

Quant à la Marine italienne, elle « continue de s’acquitter des tâches institutionnelles traditionnelles de défense des frontières maritimes, de sauvegarde des intérêts nationaux et de la sécurité de notre communauté » L’opération ‘Mare Securo’ est toujours présente « devant les côtes libyennes » (2). « Nous avons quatre navires déployés (3), y compris le Caprera au port de Tripoli pour une assistance technique aux garde-côtes libyens. »

Du respect pour les militaires

La ministre monte aussi au front pour défendre ses militaires injustement accusés. « Je trouve inapproprié qu’il [Matteo Salvini] attaque toujours les militaires. Je l’ai déjà dit plusieurs fois et je le répète: il faut du respect ». Ce qui s’est passé à Lampedusa, lorsque la capitaine de Sea Watch, Carola Rackete, a forcé le blocus et est entrée dans le port « est un spectacle que je n’approuve pas ». Cela met également en danger la vie de nos officiers de la Guardia di Finanza ».

(NGV)

  1. Le Premier ministre Giuseppe Conte et son homologue maltais Joseph Muscat ont conclu un accord exhortant ensuite tous les ministres à coopérer, indique le quotidien italien.
  2. Le navire Alex a décidé, malgré l’interdiction de pénétrer dans les eaux territoriales italiennes, de rentrer dans le port de Lampedusa. Les 59 migrants à bord ont pu être débarqués. Mais le bateau a été séquestré par les autorités.
  3. L’opération prévoit un maximum de six unités, cinq avions et un contingent de 754 personnes, précise la ministre.

Frappe aérienne, conflit civil… la Libye est-elle toujours un lieu sûr ?

(B2) Après la frappe aérienne mortelle sur un camp de rétention de migrants en Libye, attribuée aux forces du maréchal Haftar, il sera difficile à quiconque de défendre un quelconque débarquement en Libye, ou de laisser les garde-côtes libyens se saisir de migrants ou réfugiés à bord d’un navire dans les eaux internationales.

La politique européenne définie depuis le sommet de Malte de confier aux pays de transit (Turquie, Maroc, Liban, Libye, Egypte, Tunisie) le soin de bloquer l’immigration en direction du continent européen a connu un certain succès. Au prix de l’écartement de certains principes. Mais cette tolérance sur les valeurs a une limite qui est franchie aujourd’hui.

L’Union européenne ne peut plus mettre la tête dans le sable. Elle doit clairement édicter cette règle que le renvoi en Libye de migrants et réfugiés est non seulement pas recommandé, mais clairement interdit. Et que toute personne qui s’affranchirait de ces règles devrait en être tenu responsable.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Sea Watch force les eaux territoriales italiennes. Etat de nécessité oblige. L’Europe silencieuse

(B2) La capitaine du bateau Sea-Watch 3, affrété par l’ONG Sea-Watch international, a décidé de rentrer les eaux territoriales italiennes pour essayer de débarquer ses migrants à terre. Les garde-côtes veillent au grain. L’Europe reste coite

Le Sea Watch 3 à quelques milles des côtes (crédit : Sea Watch)

Un risque pris

« J’ai décidé d’entrer dans le port de Lampedusa. Je sais ce que je risque, mais les 42 survivants que j’ai à mon bord sont épuisés. Je les conduis en sécurité » indiquait par tweet la capitaine du Sea-Watch 3, Carola Rackete, mercredi 26 juin en fin d’après midi, las d’attendre une quelconque décision italienne ou européenne. Les garde-côtes et les douanes italiennes sont montés à bord, dans la nuit de jeudi (27 juin) stoppant le bateau à quelque 3 milles de l’ile de Lampedusa. « Nous pouvons attendre une nuit. Nous ne pourrons pas attendre une autre » indique l’ONG ce matin dans un tweet

Les soutiens du HCR et de l’OIM

La capitaine du Sea Watch 3 invoque l’état de nécessité pour se diriger vers le port le plus proche. Elle met en avant les recommandations de l’organisation maritime internationale (OMI), ainsi que les appels récents du Haut commissariat aux réfugiés (HCR) demandant aux Européens de faire un effort et de l’organisation internationale pour les migrations (OIM). L’OIM rappelle en effet avec insistance que les migrants renvoyés en Libye « sont envoyés dans des centres de détention où les conditions sont considérées comme inacceptables et inhumaines. Il reste impossible de garantir la protection des droits des migrants une fois transférés dans ces centres ».

Refus de débarquer à Tripoli

A l’origine, ce sont 53 personnes qui ont été sauvées le 12 juin. Elles dérivaient sur un canot pneumatique dans les eaux internationales. Onze personnes ont été évacuées assez rapidement pour raisons médicales les 15 et 16 juin. Les garde-côtes libyens ont alors désigné Tripoli (en Libye) comme port de débarquement. L’ONG a refusé, considérant qu’il ne s’agit pas d’un port sûr. Cette évaluation est confirmée par la Commission européenne.

La Libye pays non sûr

« Tous les navires battant pavillon de l’UE sont soumis au droit international en matière de recherche et de sauvetage et au principe qui veut que les personnes secourues soient conduites dans un lieu sûr. Nous ne croyons pas que ces conditions sont remplies en Libye » indiquait Natasha Bertaud, porte-parole coordinatrice sur les questions d’immigration de la Commission lors du point presse quotidien lundi (17 juin). L’exécutif européen n’a en revanche pas pu donner d’indication sur l’emplacement possible d’un lieu de débarquement sûr.

L’inertie européenne

Les Européens semblent incapables de faire face aux traversées de bateau en Méditerranée. Depuis près d’un an que Rome a signifié son refus d’accueillir de façon automatique les navires recueillant des migrants ou demandeurs d’asile, ils n’ont pas réussi à se mettre en place sur une quelconque ligne à suivre ou pour mettre un mécanisme temporaire d’accueil et de répartition solidaire entre les différents États membres (lire : Débarquement des migrants : à défaut d’arrangements temporaires, des lignes directrices. La coordination entre les 28 patine)

(Emmanuelle Stroesser)


 

La Cour européenne des droits de l’Homme rejette le recours

La Cour européenne des droits de l’Homme a refusé mardi (25 juin) de statuer en urgence et d’imposer à l’Italie des mesures provisoires de débarquement, estimant que les personnes nécessitant des soins médicaux ont déjà pu être débarquées. L’affaire doit encore être jugée sur le fond, sur le plan de la violation des droits fondamentaux. Le recours a été déposé par 36 des 42 personnes réfugiées sur le bateau depuis le 12 juin.


 

Migrants en Méditerrannée : le rappel à l’ordre de la commissaire aux droits de l’Homme

(B2) La commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe critique les États européens sur leur traitement des migrants en mer Méditerranée. Elle épingle leur approche plutôt sécuritaire qu’humanitaire 

Dans ses recommandations rendues publiques il y a quelques jours (le 18 juin), Dunja Mijatović enjoint les pays européens à suspendre leurs activités et coopérations avec la Libye tant que des garanties ne sont pas apportées sur le respect des droits de l’Homme. Pour la commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, « l’approche des États européens » se concentre « bien trop sur les moyens d’empêcher les réfugiés et les migrants d’atteindre les côtes européennes ». Ce « au détriment des droits de l’Homme et de la dimension humanitaire ».

Lois, politiques et pratiques en cause

Plus précisément, cette experte, native de Sarajevo (Bosnie-Herzégovine), dénonce les « lois », « politiques » et « pratiques », adoptées par plusieurs États membres et « qui vont à l’encontre de leurs obligations légales de mener des opérations de recherche et de sauvetage effectives, d’assurer le débarquement rapide et en lieu sûr des personnes secourues ainsi que leur prise en charge, et de veiller à la prévention de la torture et des traitements inhumains ou dégradants ».

Le cas des droits de l’Homme dans les pays tiers

« L’Union européenne et les pays européens continuent à déléguer le contrôle des frontières à des pays tiers dans lesquels la situation des droits de l’homme est manifestement préoccupante » souligne-t-elle. Comme en Libye (cf encadré).

Criminalisation des ONG

Elle dénonce aussi le fait que les ONG soient « sans cesse victimes de procédures judiciaires ou administratives » alors qu’elles « comblent le vide laissé par le désengagement des États en matière d’aide humanitaire ».

Rappel au droit

Elle rappelle que « bien qu’ils aient le droit de contrôler leurs frontières et d’assurer la sécurité de leur territoire, les États ont également l’obligation de veiller au respect des droits consacrés par le droit maritime et la législation relative aux droits de l’Homme et des réfugiés ».

Retrouver un juste équilibre

La commissaire énonce 35 recommandations pour « aider tous les États membres du Conseil de l’Europe à trouver le juste équilibre entre ces impératifs ». Ces recommandations sont classées en cinq chapitres : la coordination des opérations de recherche et de sauvetage (ex. Assurer une capacité de sauvetage adéquate et suffisante en Méditerranée), le débarquement des personnes secourues (ex. Renforcer la coordination des débarquements pour éviter les retards), la coopération avec les ONG (ex. Leur permettre d’accéder aux ports), la question des droits de l’Homme avec les pays tiers (ex. Suspendre toute coopération mettant en danger les droits de l’Homme), et les voies d’accès sûres et légales vers l’Europe (ex. Élargir les possibilités de visas humanitaires, ou faciliter les regroupements familiaux).

(Emmanuelle Stroesser)


Le cas de la Libye

Le cas de la Libye fait l’objet d’un chapitre spécifique. La commissaire évoque les risques de  « détention, torture, violence sexuelle, extorsion de fonds et autres violations graves des droits de l’homme » subies par les migrants embarqués par les garde-côtes libyens et renvoyés en Libye. Des risques « encore accrus avec la recrudescence d’un conflit violent ». Ce, « en violation flagrante de l’obligation de débarquer uniquement dans les lieux de sécurité des personnes secourues ».

Elle critique l’inertie des États membres malgré les précédentes alertes de la Commissaire ou d’autres instances et leur demande de « (revoir) de toute urgence toutes leurs activités et pratiques de coopération avec les garde-côtes libyens et les autres entités concernées ». Que ces activités soient « suspendues jusqu’à la mise en place de garanties claires de respect des droits de l’Homme ». Elle demande également que soit « différé » toute « aide supplémentaire, en particulier la livraison de navires et d’autres équipements aux garde-côtes libyens », tant que ces garanties ne sont pas apportées.


A télécharger : Rapport « Des vie sauvées, des droits protégés. Combler le fossé en matière de protection des réfugiés et migrants en Méditerranée » (ENG)

Un bateau mère de passeurs pris sur le fait au large de Lampedusa (V3)

(B2) C’est une image plutôt rare que viennent de diffuser les autorités européennes. Elle vient attester que l’arrivée de migrants ou réfugiés sur les côtes européennes est l’œuvre de bandes bien organisées

Le système des bateaux-mères

Outre le départ des canots pneumatiques (de mauvaise qualité souvent) des plages libyennes, certains trafiquants recourent à des techniques plus raffinées : un bateau-mère remorque un ou plusieurs navires ou canots en haute mère avant de couper le cordon à une distance raisonnable des côtes (italiennes ou maltaises), laissant voguer leurs ‘clients’ vers leur destination finale. Ce voyage est plus cher et plus sûr pour les migrants. Pour les trafiquants, il est plus lucratif. Et difficile de les prendre sur le fait… sauf par voie aérienne.

La voie aérienne mode imparable de détection

Les experts du corps européen des garde-frontières (Frontex) ont eu le nez fin quand ils ont détecté un bateau de pêche remorquant un petit radeau à coque rigide, vide. Bizarre en pleine mer. Ils ont décidé de le suivre à la trace, durant plusieurs heures, à l’aide d’un avion et d’un drone. Quelques instants plus tard, bingo ! La preuve de l’activité devient irréfutable. La vidéo ci-dessous (tournée depuis les airs) le montre :

Sur les images, on voit ainsi des personnes sortir une par une du bateau, certaines avec des gilets de sauvetage, et monter, ou plutôt s’entasser sur le radeau. Quand le plein est fait (81 en tout), le bateau-mère remet les gaz, toute puissance, pour s’éloigner au maximum du radeau qui devra atteindre ensuite, seul, les côtes italiennes de Lampedusa.

L’alerte est donnée à Rome et à Malte, ainsi qu’au QG de l’opération Sophia (EUNAVFOR Med). La Guardia di finanza et la Guardia di costiera (les garde-côtes italiens) sont mobilisées à la recherche des deux navires. Le bateau-mère est finalement intercepté dans les eaux internationales. Les passeurs présumés — six Égyptiens et un Tunisien — sont arrêtés et débarqués à Licata (Sicile), escortés par la police financière italienne, ce matin (22 juin) à l’aube. La bateau-mère est saisi. Quant au canot rempli de migrants, il est intercepté dans les eaux italiennes. A bord des Bengalis, Libyens et Marocains selon l’agence Frontex.

Commentaire : cette utilisation des bateaux-mères en Méditerranée n’est pas une nouveauté. Déjà fin 2013, les forces italiennes avaient, preuves à l’appui, démontré cette technique, devant les ministres de la Défense et des Affaires étrangères, afin de les sensibiliser à la problématique (lire : La technique somalienne : les preuves). Oeuvre souvent de réseaux égyptiens ou tunisiens, parfois reliés avec des réseaux mafieux italiens.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Mis à jour : avec un commentaire de contexte (22.6), l’origine des migrants (24.6)

Naufrages en Méditerranée. Une plainte déposée contre l’UE à la Cour pénale internationale

(B2) Deux avocats internationaux ont saisi lundi (3 juin) la Cour pénale internationale (CPI) accusant l’Union européenne et ses États membres de crimes contre l’humanité en lien avec la mort de plus de 12.000 migrants en Méditerranée depuis 2014

Bateau pneumatique de migrants et réfugiés vu du Colibri en train de couler (crédit : Sea Watch)

La plainte, de 245 pages, a été déposée au bureau de la procureure Fatou Bensouda. Les avocats, Omer Shatz et Juan Branco, affirment prouver que « les dirigeants de l’UE se sont montrés prêts à sacrifier des individus volontairement, pour provoquer un effet de dissuasion qui servirait leurs objectifs politiques ».

Parmi les arguments, des notes internes, notamment d’un responsable allemand qui « a envoyé un câble confidentiel » à la Chancelière allemande Angela Merkel, « décrivant les prisons privées libyennes comme des conditions analogues à celles des camps de concentration, trois jours avant que le Conseil des ministres de l’UE décide d’équiper et de former les garde-côtes libyens (Déclaration de Malte) », affirme Omer Shatz. « C’est le fruit de deux ans d’enquête, qui nous ont amené à considérer que des crimes contre l’humanité avaient été planifiés et exécutés de façon consciente par nos dirigeants européens » complète Juan Branco.

Du côté de la Commission européenne, on réfute toute implication de l’Union européenne dans les naufrages. « Sauver des vies est notre priorité » affirme ainsi Natasha Bertaud, porte-parole coordinateur de la Commission européenne pour les questions de migrations et sécurité intérieure. « Le bilan de l’Union européenne parle de lui-même. […] Quatre opérations de l’UE en Méditerranée ont contribué à sauver près de 730 000 personnes depuis 2015 (1). » Si elle rappelle que le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, avait reconnu en 2015 que « terminer Mare Nostrum était une erreur », elle ajoute que « cela a été corrigé » et met surtout en cause les ‘vrais responsables’ : « C‘est le ‘business model’ cruel et dangereux des passeurs et trafiquants d’êtres humains » qui est la cause de ces morts en mer.

(LH avec NGV et HCF)

  1. Les opérations Poséidon (Méditerranée Est), Triton et Thémis (Méditerranée centrale) de l’agence Frontex et l’opération EUNAVFOR Med menée sous l’égide de la PSDC.

Télécharger la plainte

Lire aussi : Opération Thémis. L’agence Frontex agit-elle sans contrôle démocratique ?

Des migrants récupérés à bord d’un yacht de luxe au large de Kos

(B2) Un patrouilleur finlandais déployé dans le cadre de l’opération européenne Poséidon au large de la Grèce a repéré un navire suspect au large de l’Ile de Kos : un yacht de luxe avec 22 migrants à bord. Les passeurs ont fui à bord de jets skis. Les autorités grecques sont saisies. Les migrants ont été transbordés à terre, indique l’agence Frontex.

(crédit : corps garde-côtes finlandais)

Droit d’asile : la solidarité à géométrie variable

(B2) Les dernières statistiques publiées par Eurostat sur le droit d’asile sont frappantes. Elles illustrent bien le différentiel de solidarité qui existe dans l’Union européenne

Réfugiés arrivant via les Balkans en septembre 2015 (Crédit : ECHO)

L’Allemagne reste toujours généreuse

Sur les quelque 333.400 demandes d’asile acceptées par les pays européens, l’Allemagne remporte la palme de la générosité. Elle reste le principal pays d’accueil avec plus d’un tiers des droits d’asile accordés (139.555), suivie par l’Italie (47.885) et la France (41.440) en troisième position.

Autriche, Suède et Grèce proportionnellement plus impliquées

On peut remarquer que l’Autriche (20.700) et la Suède (19.605), tout comme la Grèce (15.805) assument une part du fardeau largement supérieure en proportion avec leur population. Tandis que le Royaume-Uni (17.205) se retrouve en retrait.

Une faible solidarité à l’Est

Alors qu’ils fêtent avec tambours et trompettes leur entrée dans l’Union européenne (il y a 15 ans très exactement), les pays de l’Est de l’Europe se signalent par un faible octroi du droit d’asile, refusant de fait d’assurer leur part du fardeau : 435 personnes en Pologne (essentiellement de Ukraine et Russie) (1), 365 en Hongrie (essentiellement d’Afghanistan et de Syrie), 165 en Tchéquie (venant de Syrie et d’Irak), 45 en Slovaquie (venant du Yémen et d’Afghanistan). Les pays les plus pauvres de la région (Bulgarie et Roumanie) sont les plus généreux de la zone…

Des petits poucets qui assument leur part du fardeau

Pour comparer, on peut noter que les « petits poucets » européens, les deux îles États de Méditerranée, Chypre et Malte, sont incomparablement plus généreux : 1225 personnes et 660 personnes accueillies respectivement. Avec un territoire et une économie qui ne sont pas automatiquement plus florissantes que celles de leurs homologues d’Europe de l’Est entrés au même moment dans l’Union européenne.

(NGV & ES)

Voir le dernier communiqué d’Eurostat, publié jeudi (25 avril).


Un droit d’asile en décrue

En 2018, les 28 États membres ont accordé le droit d’asile ou une protection temporaire à 333.400 personnes. Soit 40% de moins qu’en 2017 (533.000 protections). A ceux-là, il faut ajouter 24.800 réfugiés réinstallés indique Eurostat. Les Syriens sont les premiers bénéficiaires de cette protection (29%), suivis des Afghans (16%) et des Irakiens (7%). Soit globalement le même trio de tête qu’en 2017.


  1. Le cas de la Pologne est symptomatique, d’une part car c’est un pays avec une superficie et une population comparables à celles de l’Espagne ; d’autre part par la population accueillie. Les premières nationalités accueillies (en nombre) ne sont pas des originaires de pays du Moyen-Orient ou d’Asie (Syrie, Afghanistan, Yémen…) comme les autres pays est-européens, mais des nationaux de pays voisins (Ukraine, Russie).