Jolyon Howorth est désormais Français, officiellement

(B2) Le célèbre professeur britannique Jolyon Howorth, spécialiste de la politique européenne de sécurité et de défense, a reçu mardi soir (4 juin) son certificat de nationalité française des mains de l’ambassadrice de France à Bruxelles (Claude-France Arnould) et du consul général (Raphaël Trannoy)

J. Howorth (au premier plan) sous l’oeil attendri et observateur de C.-F. Arnould (ambassadrice de France) et de R. Trannoy (consul général). Sur le piano, le document officiel de la nationalité française (© NGV / B2)

Nous étions ainsi réunis avec quelques amis et personnalités qui ont œuvré sur les questions de défense européenne, de Joachim Bitterlich (ancien conseiller d’Helmut Kohl) à Pierre Vimont (ancien secrétaire général du SEAE et ambassadeur à Washington) en passant par Jamie Shea (ancien porte-parole de l’OTAN) et Giles Merritt (Friends of Europe), pour célébrer l’entrée dans le corpus de la citoyenneté française « d’un des plus Français des Britanniques ». Une naturalisation qui n’est pas anodine puisqu’elle intervient au titre « de services exceptionnels à la France ou dont la naturalisation présente un intérêt exceptionnel pour la France » comme l’a précisé notre hôte, l’ambassadrice de France en Belgique, Claude-France Arnould.

Un choix réfléchi depuis longtemps

Le choix de la nationalité française n’est pas simplement dû au hasard ou au Brexit. Jolyon, qui connait la France aussi bien que vous et moi, est capable de s’exprimer en anglais… avec l’accent français. C’est un Parisien d’adoption, où il réside de manière semi-permanente (avec un autre pied-à-terre dans le sud de la France). Il a toujours un petit appartement dans le 5e, son quartier préféré depuis 1968. Il a été chargé de cours à l’université Sorbonne III Nouvelle de 1969 à 1977. Il avait déjà pensé à demander la nationalité française — nous a-t-il confié – mais s’était heurté au veto de son épouse d’alors. Le « vive la France, vive la République » qui a ponctué son discours est donc un vrai cri du cœur.

Un spécialiste de l’histoire française

Pour ceux qui l’auraient oublié (comme moi), Jolyon n’est pas seulement un spécialiste de la défense européenne reconnu par tous. C’est aussi un féru de l’histoire du socialisme français. Il a ainsi consacré sa thèse (en histoire française) au rôle joué par Edouard Vaillant (et Jean Jaurès) dans la création du parti socialiste unifié en France. « Un rare moment de 1905 à 1920 où la gauche a été réunifiée ». Une recherche intéressante au moment où les élections européennes ont montré à nouveau « la dispersion en plusieurs partis se revendiquant du socialisme ».

Un précurseur dans l’autonomie européenne de défense

Dans le domaine de la défense, ses travaux ont fait souche car il a commencé très tôt à s’intéresser à ce sujet. Son premier ouvrage sur la question date de 1997 (« L’Union européenne et la politique de défense nationale, avec Anand Menon) ; il s’intéresse déjà à la question de « l’autonomie d’Etat », alias ‘autonomie stratégique’ ou ‘freedom of action’. En 2000, il publie un livre en quelque sorte prémonitoire : « Intégration européenne et défense: le défi ultime ? » et réitère en 2003 avec un « The EU, NATO and the Quest for European Autonomy » (avec John T. S. Keeler). Pour terminer par son ouvrage devenu une référence, « Security and defence Policy in the European Union » (2e édition 2014).

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire aussi : Entretiens. Une ‘grand strategy’ pour l’Europe (J. Howorth)

Le fantôme du bloody sunday hante la défense britannique

(B2) Le ministère britannique de la Défense étudie actuellement les moyens de renforcer la protection juridique de ses soldats engagés en Irlande du Nord au siècle dernier.

Une accusation de meurtre pendante

C’est la révélation, qu’un ancien sergent du régiment de parachutistes est accusé de tentative de meurtre pour avoir blessé peut-être deux personnes lors du Bloody Sunday à Londonderry en 1972 (1) qui a suscité cette levée de bouclier. « Nous sommes actuellement en train de consulter de nouvelles institutions pour améliorer le système actuel et veiller à ce qu’il n’y ait pas d’attention injuste et disproportionnée sur les anciens membres des forces armées et des policiers », a indiqué le ministère de la Défense.

Une amnistie bloquée par les protagonistes du conflit

Le principe d’une amnistie générale avait été évoquée. Mais elle a jusqu’ici été bloquée par les deux protagonistes du conflit : le Sinn Fein, entend que des soldats britanniques puissent être poursuivis pour leur action, tandis que les protestants du DUP craignent que cela n’autorise l’impunité des anciens de l’IRA. Plusieurs députés conservateurs se sont émus de cet état de fait, faisant circuler un email, parvenu au quotidien Telegraph, qui reproche au Premier ministre de ne pas avoir instauré de délai de prescription pour les anciens soldats faisant l’objet d’une enquête criminelle.

Une enquête criminelle toujours en cour

Le service de police d’Irlande du Nord (PSNI) a, en effet, ouvert une enquête sur un meurtre après le rapport Saville de 2010 qui avait conclu que les personnes tuées ou blessées le dimanche sanglant étaient innocentes. Mais cette enquête traîne en longueur. Elle est hautement sensible, mais se heurte aussi à des difficultés d’ordre technique et juridique, comme Sir Hugh Orde, l’ancien chef de police du PSNI (de 2002 à 2009), l’a confié au  programme Spotlight de la BBC. « Il est très clair qu’après 50 ans, les chances de parvenir à des preuves permettant à un procureur de pouvoir engager des poursuites sont extrêmement faibles. » Les chances sont même « hautement improbables », juge-t-il.

(1) Des militaires d’un régiment de parachutistes de l’armée déployés pour maintenir l’ordre avaient ouvert le feu sur des manifestants de droits civiques, faisant 14 morts (13 morts durant la manifestation, un quatorzième décédé plus tard).

Israël proteste toujours contre la loi polonaise sur l’holocauste. Varsovie persiste et signe

(B2) Entre Tel Aviv et Varsovie, l’atmosphère ne semble pas apaisée, après la publication de la loi punissant d’une amende et jusqu’à trois ans de prison, toute déclaration attribuant à la nation polonaise la responsabilité » (cf. encadré). Les propos du Premier ministre T. Morawiecki à Münich, qui frisent avec la volonté de réécrire l’histoire, comme l’appel du président du Sénat polonais à la communauté polonaise l’incitant à dénoncer tout acte mettant en cause une possible collaboration des Polonais durant la Seconde Guerre mondiale avec le nazisme, n’a pas vraiment arrangé les choses.

De nombreux Polonais ont aidé les Nazis, rappelle Israël

Le ministère israélien des Affaires étrangères continue de réagir très vivement, comme il vient de le faire aujourd’hui sur twitter, ajoutant un commentaire à un article paru peu avant dans le Haaretz (1).

« La preuve que de nombreux Polonais ont aidé les nazis et perpétré leurs propres crimes odieux contre les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale est accablante » indique-t-il. « Toute tentative d’effacer cette partie du l’Holocauste doit être combattue par tous ceux qui accordent de la valeur à la vérité et cherchent à s’assurer que les crimes de cette époque ne se répètent jamais. »

L’huile sur le feu du président du Sénat

Les autorisés polonaises, au lieu de tenter d’apaiser la polémique, ont remis de l’huile sur le feu. La longue lettre du président du Sénat polonais, Stanisław Karczewski, adressée aux « 20 millions de Polonais et personnes d’origine polonaise », « pour la promotion du bon renom de la Pologne » est les enjoignant à dénoncer les faits « d’antipolonisme » ! est plutôt inappropriée (2).

« Je vous prie de documenter et de dénoncer toute manifestation d’antipolonisme, ainsi que les écrits ou opinions nous portant outrage. Je vous prie d’informer nos ambassades, nos consulats ou les consuls honoraires de toute déclaration mettant en cause le bon renom de la Pologne. »

Commentaire : Une histoire qu’on ne peut retracer en noir et blanc

L’histoire, douloureuse, de la Seconde guerre mondiale est difficile à retracer dans une atmosphère de « noir et blanc », comme tente de le faire le gouvernement polonais du PiS. Il est certain que le gouvernement polonais en exil à Londres à l’époque n’a pas ménagé sa peine pour alerter sur le sort des Juifs, auprès des Alliés de l’époque. Plusieurs demandes d’actions adressées aux Alliés britanniques notamment, se sont heurtés à un veto. Il est faux également de dire que, de façon officielle, la Pologne a « collaboré » avec les Nazis, contrairement à l’attitude plus qu’ambigüe de certains gouvernements occidentaux (la France en particulier) qui ont non seulement tacitement approuvé cette politique mais même prêté le concours de leurs forces de police… Les camps d’extermination, mis en place par les Nazis, et tous situés sur le territoire polonais, ont été mis en place par les Nazis, non le gouvernement polonais, ni gardés des agents polonais (3) ; ils ne peuvent être dénommés de « camps de la mort polonais », n’étant pas mis en place par le gouvernement polonais.

Si la plupart des camps d’extermination installés par les Nazis l’ont été en Pologne, c’était par « commodité » — la plus importante communauté juive d’Europe se trouvant en Pologne —, et non du fait de la collaboration de la population

Pour autant inscrire dans une loi, la répression de toute accusation de collaboration de la Nation polonaise est totalement maladroit, mais de plus une tentation de faire taire les parties tragiques de l’histoire européenne. L’heure du pardon est venue, pas celle de l’oubli. Avec un tel acte, le gouvernement PiS a commis une faute impardonnable, qui ne le grandit pas aux yeux des Européens. Une tache qui le poursuivra durant des années. C’est dommage pour la Pologne et les Polonais qui ont sans doute été une des nations les plus héroïques durant la Seconde guerre mondiale.

(Nicolas Gros-Verheyde)


Le texte de la loi polonaise

Le texte proposé par le gouvernement polonais a été ratifié par le président de la république, A. Duda le 6 février 2018, et doit entrer en vigueur dans les trois mois. Formellement, il consiste en un amendement à la loi instituant l’Institut du souvenir national (Instytucie Pamięci Narodowej) (modification de l’article 55 et 55a).

Il sanctionne les personnes (§1) qui : « en public et contre les faits, attribue à la nation polonaise ou à l’État polonais, la responsabilité ou la coresponsabilité des crimes nazis commis par le Troisième Reich […], ou pour d’autres délits qui constituent des crimes contre la paix [ou] l’humanité ou [qui sont] des crimes de guerre, ou qui autrement réduit grossièrement la responsabilité des auteurs réels de ces crimes » « d’une amende ou d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à trois ans. Le jugement doit être rendu public. »

Il prévoit (§2) une atténuation de la peine « si l’auteur de l’acte […] a agi involontairement ». La personne est seulement « passible d’une amende ou d’une peine [communautaire] » (restriction de liberté sans peine de prison).

Il prévoit cependant une clause d’exemption (§3) « si l’acte a été accompli dans le cadre d’une activité artistique ou intellectuelle ».

Mais le texte prévoit une application extraterritoriale et quelle soit la nationalité. Cette loi s’applique en effet « indépendamment de la réglementation localement contraignante sur le lieu où l’acte interdit a eu lieu, […] aux citoyens polonais ainsi qu’aux étrangers ».


(1) Le quotidien Haaretz a publié il y a une semaine (11 février) un article intitulé « Orgy of Murder’: The Poles Who ‘Hunted’ Jews and Turned Them Over to the Nazis ». « Plus de 200 000 Juifs ont été tués, directement ou indirectement, par des Polonais lors de la Seconde Guerre mondiale. Il n’y avait pas de spectateurs dans l’Holocauste » souligne-t-il s’appuyant sur les travaux de l’historien Jan Grabowski, enseignant à l’université d’Ottawa, qui a étudié particulièrement le sentiment d’antisémitisme en Pologne.

(2) Cette lettre a été diffusée tout à fait officiellement par les réseaux diplomatiques polonais et disponibles ainsi sur le site de l’ambassade polonaise en France.

(3) Un recensement, inestimable, des gardiens d’Auschwitz, a été effectué par l’Institut (polonais) de la mémoire nationale (IPN), avec publication en ligne d’une base de données début 2017, contenant les noms des différents gardiens SS et collaborateurs. Lors du lancement, Mateusz Szpytma, le numéro deux de l’IPN, affirmait qu’aucun nom de collaborateur polonais ne s’y trouvait pour une raison simple : « Au moment où les Allemands ont lancé une opération de recrutement [pour le camp], l’Etat clandestin a interdit aux Polonais d’y répondre et elle a abouti à un échec ». Une affirmation totalement fausse : il suffit de parcourir la base deux minutes pour tomber rapidement sur un homme de nationalité polonaise, membre de groupe de SS ou travailleur dans le camp. Mais c’est loin d’être une majorité.

(crédit photos : musée d’Auschwitz-Birkenau / carte : IPN)

Quand la Yougoslavie éclate, les Européens défendent le droit à l’auto-détermination

Les principaux acteurs européens en conversation à Bruxelles : J. Delors, G. DeMichelis, J. Poos, H.D. Gensher, R. Dumas (crédit : CE / archives B2)

(B2) En 1990-1991, la Yougoslavie explose par le nord, la Slovénie la plus riche des républiques se prononce, le 23 décembre 1990, à une large majorité (95%) pour le retrait de la fédération yougoslave (RFSY) et l’indépendance… à moins qu’un accord de restructuration de la fédération soit conclu dans les six mois. Une revendication portée depuis plusieurs mois avec la Croatie.

Toute ressemblance avec des évènements ayant existé ou pouvant exister (cf. la Catalogne aujourd’hui serait, bien entendu, purement fortuite 🙂 Si faire une comparaison n’est pas raison, examiner l’histoire n’est cependant pas inutile. Car on peut voir que l’Europe, à l’époque, s’est largement entremis et a eu des positions très audacieuses. Peut-être à tort…

L’Europe joue les médiateurs

Le Luxembourg qui préside l’UE décide de jouer les médiateurs pour garder la Yougoslavie unie. La troïka européenne est missionnée en ce sens par les ministres des Affaires étrangères le 26 mars 1991. Composée du Luxembourgeois Jacques Poos (1), de l’Italien de Michelis, du Néerlandais Van den Broek, elle se rend plusieurs fois à Belgrade, comme à Zagreb et Ljubjlana, pour jouer les bons offices, prôner la dialogue et le non recours à la force.

Un accord de cessez-le-feu et suspension de l’indépendance à l’arraché

Mais, dans le même temps, plusieurs incidents armés opposent l’armée yougoslave et les forces de sécurité croate et slovène. Ils feront les premiers blessés, et les premiers morts. La situation devient critique. La Troïka se rend une dernière fois à Zagreb et Belgrade et arrache, dans la nuit du 28 au 29 juin, un compromis qui prévoit, d’une part, la cessation des hostilités, d’autre part, la suspension pour trois mois des déclarations d’indépendance croate et slovène. Un accord entériné à Brioni le 8 juillet suivant. Le moratoire de l’indépendance est acté, tout comme le cessez-le-feu.

Le droit à l’auto-détermination reconnu par le Parlement européen

Le Parlement européen condamne le recours à la force de l’armée du gouvernement central de Belgrade mais reconnait aussi le droit à l’autodétermination. « Les Républiques constitutives et les provinces autonomes de Yougoslavie ont le droit de déterminer leur avenir (…) mais chacune a le devoir absolu de n’user que des moyens pacifiques et démocratiques pour parvenir à des changements constitutionnels » souligne-t-il dans une résolution adoptée le 10 juillet 1991.

Une escouade d’observateurs mis en place

Un corps d’observateurs européens est mis en place pour surveiller le cessez-le-feu en Slovénie d’abord, en Croatie ensuite. La troika européenne reprend son bâton de pèlerin, sous la houlette de l’ambassadeur néerlandais Henri Wynaendts. Une force de maintien de la paix est à l’étude. Les incidents continuent faisant de nombreuses victimes, en Slovénie comme en Croatie, surtout où se concentre l’action de l’armée yougoslave.

Le front européen se fissure

L’Allemagne menace de reconnaître « bientôt » les républiques sécessionnistes de Slovénie et de Croatie si les affrontements ne cessent pas en Yougoslavie, déclare le ministre allemand des affaires étrangères, début septembre. L’Autriche (qui n’est pas membre de la CEE) critique vigoureusement l’attentisme européen et milite pour une reconnaissance rapide de l’indépendance. L’Italie, lors d’une rencontre à Venise, avec son homologue allemand, emmenée par Giulio Andreotti milite aussi pour l’indépendance. Du côté de l’exécutif européen, on n’exclut pas cette solution. Mais Jacques Delors, le président de la Commission européenne, préfère garder cette carte, comme un moyen de pression sur Belgrade. Il le dit devant le Parlement européen le 11 septembre.

Mise en garde internationale

Le Secrétaire général des Nations-Unies, Javier Perez de Cuellar, met en garde les Européens contre une reconnaissance « prématurée de certaines républiques yougoslaves ». Un tel développement « pourrait mettre le feu aux poudres, notamment en Bosnie-Herzégovine » insiste dans une lettre envoyée aux Douze début décembre le Péruvien. Prémonitoire…

La procédure de reconnaissance organisée…

Le pas définitif est franchi le 16 décembre 1991. Lors du conseil des Ministres des Affaires étrangères, une procédure de reconnaissance est mise en place en deux temps, s’étalant jusqu’au 15 janvier 1992, après examen par la commission d’arbitrage (la commission Badinter) pour vérifier que toutes les conditions sont bien remplies.

… puis non respectée

Sans attendre, l’avis de la commission d’arbitrage, l’Allemagne décide, dès le 16 décembre, de reconnaître, la Slovénie et la Croatie. Le 13 janvier 1992, la commission Badinter rend ses conclusions : elle recommande la reconnaissance de la Macédoine et Slovénie, et de la Croatie (sous condition de modification de certaines lois), pour la Bosnie, elle devra sans remettre au référendum. Elle rejette toute demande qui ne correspond pas aux frontières internes de la Yougoslavie (Serbes de Croatie ou Serbes de Bosnie). La CEE ne reprend que partiellement ces conclusions et reconnait derechef Slovénie et Croatie.

Fin du premier acte…

(Nicolas Gros-Verheyde)

(1) A l’époque, celui-ci a un certain Jean-Claude Juncker comme collègue chargé des Finances et du Travail.

Lire aussi : Années 1990 : ex-Yougoslavie, les dix faux pas de l’Europe

 

(B2 Pro) (histoire) Le sommet de Laeken déclare opérationnelle la PESD

(B2) Au sommet de Laeken-Bruxelles (14-15 décembre 2001), sous présidence belge, la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) est déclarée opérationnelle, consacrant sa capacité de lancer et de conduire une opération militaire « là où l’OTAN en tant que telle n’est pas engagée ». L’Europe désormais capable de mener des missions  L’Union est désormais […]

Retour sur les manifestations de 1986 et la mort de Malik Oussekine

(crédit : INA)

(B2) C’était il y a trente ans… Malik Oussekine décédait dans la nuit du 6 décembre dans le quartier latin, après une sévère dérouillée par des policiers peu avares de coups de matraque. Pour tous ceux qui étaient étudiants à l’époque, cela sonnait comme un tournant… Pour moi en particulier, cela sonnait comme une interrogation.

A l’époque, à tout dire, jeune étudiant à Paris I Sorbonne, j’étais devenu responsable du service santé étudiant. En gros, le service mis en place par la coordination étudiante pour assurer les secours en interne. Nous étions assez discrets.

Plusieurs dizaines d’étudiants dans les différentes facs

Nous avons réussi à rassembler plusieurs dizaines d’étudiants (secouristes, étudiants infirmiers ou médecins), souvent venus des facs en médecine. Des équipes disséminées aux quatre coins des facultés en grève et des cortèges, qui ont permis d’encadrer les manifs, de donner les premiers secours… et de faire remonter des informations. Cela a été assez improvisé, en quelques minutes sur un coin de table, entre les trois universités parisiennes (Sorbonne, Jussieu, Tolbiac) en pointe dans le mouvement. Mais cela a plutôt bien fonctionné. C’était aussi un vrai poste d’observation de la vie politique de cette petite coordination étudiante comme des débordements de part… et d’autre.

Des équipes en binômes

Ces équipes (par binômes à pied, voire moto ou véhicules ) avaient trois rôles essentiels :

1) en rythme normal de manifestation, soigner les petits bobos essentiels d’un rassemblement de personnes — du malaise à l’ampoule — ;

2) en rythme « confrontation », assurer le secours à des personnes blessés ou choqués dans la « bataille » : malaises dans la foule, tirs lacrymogènes,…

3) pouvoir apporter des témoignages sur la situation sur place, les éventuelles violences policières (un questionnaire avait même été mis au point).

Elles étaient structurées en équipes de niveau 1 (petits soins), de niveau 2 (+ médicaments) et de niveau 3 (au niveau central, avec du matériel plus lourd d’évacuation : brancard souple, O2, etc.). On avait réussi aussi à avoir du petit matériel de transmission radio (talkies walkies à l’époque).

Au niveau central, on avait plusieurs tâches, durant les manifestations : il s’agissait de localiser les différentes forces en présence pour mettre à même d’évacuer aussi vite que possible, non seulement côté pompiers/Samu/Croix-rouge mais aussi des forces de police. Nous étions arrivés à une connaissance assez fine ainsi des différentes compagnies (CRS, gendarmes mobiles, compagnies de  district).

Après les manifestations, la tâche était moins gaie : recenser le nombre de blessés, légers ou plus graves, localiser où ils avaient été évacués, rassurer ou aiguiller les familles voire chercher un enfant perdu ou (moins gai) aller à la morgue pour vérifier qu’un signalé disparu n’avait pas fini dans la Seine ou sur la table de l’IML (l’Institut médico-légal). Ce recensement nous a permis de dire que le bilan côté étudiant était largement supérieur à ce qui avait été indiqué officiellement (voir encadré). Nombre d’étudiants ont souvent été soignés, in situ, et sont allés consulter ensuite, dans leur province, chez un médecin ou leur hôpital local.

Un fonctionnement « plastique »

Chacune fonctionnait avec son cortège, son université, de façon à bien connaître qui y était. Il n’y avait pas en soi de coordination centrale du service de santé, chacun agissant — selon les instructions définies — et la situation propre sur place. Nous étions quelques uns à assurer la liaison à la fois avec les Services d’ordre (SO) étudiants, les services de secours classiques (SAMU, Sapeurs Pompiers) ou exceptionnels mobilisés pour la circonstance (Croix-Rouge, Protection civile, Armée), ainsi qu’avec les autorités (Préfecture de police) (1).

Cette intervention a parfois un peu dépassé la notion même de secours, agissant à la fois en observateurs permanents (voir encadré), voire en prévention en cas de tension croissante (2). Ce dispositif a un peu volé en éclat, lors des confrontations ; les binômes « santé » étant parfois disjoints de leurs cortège. Mais il a continué de fonctionner néanmoins. La plasticité du dispositif — avec des directives assez simples et claires mais une liberté d’application et d’improvisation au gré des circonstances — a permis de faire face à toutes les situations.

Le dispositif de croix-verte — choisi de faire toute confusion avec d’autres sigles — permettait de distinguer les effectifs. Il a été reconnu par les effectifs de sécurité, même au plus fort des affrontements, sauf des voltigeurs qui, à vrai dire, matraquaient un peu tout le monde, y compris les passants.

Une méthode d’extraction et de soins

La méthode de secours mise en place différait totalement de la méthode ordinaire habituellement suivie en région parisienne : il s’agissait 1° d’extraire au plus vite la personne de la zone « troublée » ou de la zone de foule, 2° de faire un bilan et faire quelques gestes rapides (pansements…) dès qu’on était dans une zone calme et 3° le plus rapidement possible d’évacuer soit vers la première ambulance disponible (Croix-Rouge essentiellement, pompiers, voire ambulance militaire), voire une pharmacie de garde (pour un petit bobo), soit directement vers l’hôpital le plus proche. En gros, on faisait du « take and run » (3), selon la méthode anglo-saxonne plutôt que la méthode française de soin sur place.

Cette méthode avait un avantage : segmenter les interventions, utiliser à bon escient chacun des outils — les binômes dans la foule, les ambulances dans les rues avoisinantes pour pouvoir dégager plus vite par les latérales — pour qu’ils puissent très vite réintégrer leur dispositif. L’évacuation rapide des blessés/malaises avait aussi un autre atout : éviter tout attroupement, tout énervement qui aurait ajouté davantage à l’angoisse — ou à la colère — des étudiants.

Nous avions listé à l’intention de tous nos binômes la méthodologie d’évacuation (télécharger le doc distribué) comme le matériel une cartographie des structures hospitalières d’urgence (à l’intention notamment des étudiants de province, nombreux lors des manifestations). Et nous avions une liaison étroite (par radio) avec les ambulances présentes sur place (Croix-Rouge, Samu, etc.). Au besoin, nous avons même fait des « évacuations moto » (ce qui plutôt hétérodoxe dans la doctrine de secours française) pour des blessés légers (4).

La nuit du 6 décembre

Le soir du 5 décembre, après une manifestation longue, plus calme cependant que celle du 4 décembre, la plupart des responsables de la Coordination étudiante avaient déserté le terrain, partis en meeting, réunion ou ailleurs. J’étais alors seul sur le terrain en responsabilité. Et nous avons fait le point avec les équipes de secours, où s’était placé le PC mobile des Croix-Rouge, le long du boulevard St Michel.

La question était lancinante : maintient-on le dispositif ? Pour combien de temps ? Vers 23h, la situation était claire pour moi : la manifestation étudiante était terminée, les derniers éléments étaient dispersés. S’il restait des groupuscules autour d’Odéon jouant à cache cache avec les policiers, cela ne concernait plus la manifestation.

Nous avons décidé de donner l’ordre de lever le camp selon les termes : « la manifestation est close. Les derniers éléments sont rentrés chez eux. A partir de maintenant, il ne s’agit plus de manifestation. Mais d’éléments individuels. On n’a plus d’utilité en tant que structure exceptionnelle. Cela ressort des forces de secours « ordinaires » et non plus du dispositif « manifestation ». Nous avons donc convenu de lever le camp.

Je suis remonté à pied le long du Boul’Mich. Rien ne laissait planer un changement d’évaluation. Puis moitié à pied, moitié en stop jusqu’à chez moi (par hasard, non loin de Meudon, où habitait Malik et sa famille). Le lendemain tôt le matin, j’apprenais la mort de l’étudiant malgré l’intervention du Samu. Les premières déclarations des ministres de l’Intérieur mettant en cause la santé fragile de l’étudiant pour dédouaner toute faute de la police — « si j’avais un fils sous dialyse, je l’empêcherais de faire le con dans la nuit » disait R. Pandraud — ont eu un effet dévastateur, provoquant colère et stupéfaction.

(Nicolas Gros-Verheyde)


Retour sur la manifestation du 4 décembre

On peut ainsi cerner deux éléments qui complètent l’hagiographie officielle des évènements. Pour compléter les services d’ordre étudiants, décision avait été prise au sein de la Coordination étudiante de faire appel à des groupes d’extrême-gauche (LCR et autres) et non pas aux services d’ordre des syndicats (plus habitués à ce genre d’évènement). Tous n’ont pas vraiment joué le jeu de l’ordre, préférant semer le trouble.

Le rôle trouble d’un certain service d’ordre étudiant

Certains d’entre eux ont mené une attitude volontairement offensive, provocatrice, vis-à-vis des forces de l’ordre, en particulier lors de la manifestation du 4 décembre, qui avait vu plus d’un demi-million d’étudiants battre le pavé parisien (selon nos propres estimations). Ils couraient en avant, se détachant de plus en plus du cortège. Ils ont « laissé passé » ou « reçu » le renfort de divers groupes « autonomes » (à partir du niveau de la gare Montparnasse). Ceux-ci n’avaient rien de pacifiques Ils étaient organisés en petites unités, très mobiles, armées de battes, de barres de fer et autres, et se situaient très en avant des premiers éléments de la manifestation.  L’intention était claire : en découdre… Ces différents éléments (plusieurs centaines) étaient déjà en posture place des Invalides se livrant à plusieurs heurts avec les forces de police, alors que le gros de la manifestation était encore loin. Quand les premiers contingents de manifestants, totalement pacifiques et débonnaires, sont arrivés sur la place, la situation était déjà plus que tendue…

Un affrontement inévitable

L’affrontement était inévitable. Quelques centaines d’étudiants et autres voulaient pénétrer en direction du Palais Bourbon. Les forces de l’ordre avaient reçu l’ordre de les en empêcher, avec les méthodes traditionnelles (grenades lacrymogènes, avancées en format bouclier). La pluie de pavés, cailloux et objets en tout genre (bouteilles) sur les forces de l’ordre était assez notable. Les petites unités, organisées, faisaient des « charges » au pas de course puis se retiraient ; elles disparaissaient totalement au moment des charges de police. Le service d’ordre étudiant (officiel) faisait tout ce qu’il pouvait pour éviter une confrontation, formant une chaîne pour éviter tout contact. Mais il a été très vite débordé et reçu peu de renforts, comme de consignes. Certains d’entre eux ont été blessés par les projectiles lancés par les étudiants.

Un climat de champ de bataille

Le climat fait de cris, et d’insultes en tout genre, d’un côté ; de lacrymogènes et d’avancées — qui se voulaient dissuasives mais ne faisaient qu’ajouter à la tension — a joué tout autant que des éléments objectifs pour faire de la place des Invalides une scène de bataille là où elle aurait dû être une manifestation pacifique. Au bout de plusieurs heures de présence, la volonté publique était de « nettoyer » la place, sans ménagement, pour éviter tout « kyste » manifestant. Le bilan de la manifestation en termes de blessés est largement supérieur au bilan officiel : au moins 300 blessés (5).

Le rôle trouble des « compagnies de quartier »

Si les lignes des gendarmes mobiles ont attendu stoïquement l’ordre d’intervenir — puis se sont mises en branle ensuite de façon inexorable —, les compagnies de quartier (basés dans les commissariats et peu entraînés à une situation à demi-insurrectionnelle) ont réagi de façon beaucoup plus épidermique, plus anticipative, plus désordonnée, avec l’utilisation de leurs armes de façon peu conventionnelle. Portant les mêmes insignes que les CRS, ils ont souvent été confondus avec eux (6), mais ne présentaient pas les mêmes qualités d’entraînement ni d’ordre… Selon nos localisations, ce sont ainsi de leurs rangs — placés parfois en seconde ligne, derrière les gendarmes mobiles — que sont venus nombre d’incidents graves, notamment les tirs tendus.


(1) La préférence avait été donnée aux services « blancs », non rattachés à la préfecture de police (Samu, Croix-rouge) plutôt qu’aux autres (Pompiers, Protection civile), sauf urgence vitale ou impossibilité de rejoindre rapidement.

(2) Cette méthode a été utilisée notamment dans les débuts de la manifestation, après le matraquage (malheureux) d’un passant un peu vindicatif par le SO (service d’ordre) de la manifestation. Comme quoi, les petites frappes n’étaient pas que d’un côté…

(3) Rien de très original à cela, une méthode issue de la médecine de guerre, mais assez peu usitée à l’époque, où le principe était de soigner sur place (cf. attentats de 1986). Cette méthode a été reprise lors des récents attentats.

(4) Certaines forces de police avaient – même après le 6 décembre – la fâcheuse posture de se mettre en avant, au plus près de la manifestation. Ce qui n’avait pas vraiment pour effet de calmer la situation, au contraire. A plusieurs reprises, on a réussi à faire dégager ces cordons de sécurité. Ce qui a eu un effet immédiat : pacifier le défilé (sans renier un pouce aux forces de l’ordre).

(5) Pour la grosse manifestation du 4 décembre, la protection civile a fait 172 interventions : 146 soins sur place + 26 évacuations dont 50% de CRS, et 2 hospitalisations pour soins graves. La Croix-Rouge a procédé à plus de 200 interventions : 130 soins sur place + 85 évacuations et 26 décharges (soins qui auraient nécessité une évacuation mais refusée par les bénéficiaires). 24 heures après, 12 personnes restaient hospitalisées en soins plus ou moins graves à Laennec, Ambroise Paré, La Pitié, Boucicaut et Hotel Dieu.

(6) Ces compagnies (dites d’intervention) portent les mêmes insignes et équipements à deux petites exceptions près : l’écusson cousu sur leur uniforme ne porte pas la mention des CRS mais de Police nationale (mais les couleurs et la disposition est quasiment identique) ; ils n’ont pas la ligne jaune sur le casque typique des CRS.

immeuble détruit à Budapest 1956 (archives personnelles © B2 / NGV)

Il y a 60 ans, la révolution de Budapest, une vraie guerre urbaine

immeuble détruit à Budapest 1956 (archives personnelles © B2 / NGV)

Immeuble détruit à Budapest 1956 (archives personnelles © B2 / NGV)

(B2) Le souvenir de la révolution s’est émoussé… Et on oublie que ce qui a commencé le 23 octobre 1956 et a duré juste quelques semaines jusqu’au 4-5 novembre (11 novembre pour les derniers combats) dans les rues de Pest, de Buda et des alentours a été une vraie bataille urbaine, la dernière sans doute du continent européen avant les batailles yougoslaves à l’horizon des années 1990 (1).

Ce ne sont pas seulement quelques étudiants, ouvriers et intellectuels qui se soulèvent (une véritable révolution au sens marxiste du terme). C’est en effet une partie de la police hongroise et de l’armée hongroise (2)(3) qui basculent en quelques heures, quelques jours, avec armes et bagages du coté des insurgés. Seule la police politique fortement armée (AVH) reste fidèle en fait aux forces d’occupation. Les premiers tanks soviétiques font irruption dans la capitale hongroise le 24 octobre à 2 heures du matin alors que les insurgés s’emparent, après des combats, du bâtiment de la radio. Le mouvement militaire avait été préparé quelques jours avant (4). La première intervention militaire soviétique tourne rapidement court. La défaite semble au coin de la rue. Les tanks et troupes soviétiques (5) se heurtent à une résistance, inattendue. Le cocktail Molotov devient une denrée prisée d’autant que les tanks, lourds, sont difficiles à manœuvrer dans les rues étroites. Les quelques cas (rares) de fraternisation ou de réticence à l’intervention des premières troupes intervenant — dont certaines étaient basées en Hongrie — font craindre une certaine débandade. Les troupes se retirent (un peu)…

Une première victoire illusoire

Ce qui apparait alors comme une première victoire des insurgés tient en fait surtout d’une prudente retraite militaire, le temps de reconstituer les forces, de faire venir des renforts (plus sûrs) en nombre, et d’intervenir de façon plus décisive. Toute la négociation politique qui s’ensuivra peut apparaître ainsi factice en fait. La décision de Imre Nagy (le Premier ministre de la révolution) d’ouvrir le pluralisme politique et de proclamer la neutralité de la Hongrie seront un point de non-retour pour le Kremlin. Mais il semble acquis que les décisions militaires ont été largement anticipées pour faire tomber le pouvoir des insurgés.

La prise de contrôle des points stratégiques

La plupart des aéroports du pays (Tököl, Pápa et Veszprém…) sont gardés ou repassent sous le contrôle des soviétiques (c’est le cas de l’aéroport de Budapest-Ferihegy le 3 novembre). Officiellement il s’agit d’évacuer les blessés, ainsi que les familles des militaires et les civils ; près de 200 appareils sont mobilisés dans cette opération. Mais surtout ils assurent des points stratégiques pour la suite de l’opération et, au passage, permettent de geler toute possibilité de réaction des forces aériennes hongroises.

Une ruse de guerre : faire tourner les troupes

La plupart des tanks soviétiques qui se retirent effectuent en effet un mouvement tournant, se retirant de la capitale hongroise, pour réapparaitre ensuite dans un autre lieu. Des renforts sont appelés en nombre, venant d’Asie centrale notamment, car jugés plus sûrs ou moins acquis à la sensibilité occidentale que ceux stationnés dans les pays du bloc. « Sur la frontière orientale, après deux jours (27 et 28 octobre) d’immobilité relative, de nouveaux mouvements de troupes ont été observés » mentionne le rapport de l’ONU. A Záhony, le poste frontière de Transcarpathie, près de l’actuelle Ukraine « au moins 100 chars étaient situés sur le territoire hongrois, tandis qu’une force considérable d’infanterie motorisée, avec des véhicules d’artillerie et de soutien des unités de chars, se déplace vers l’ouest en direction de Nyíregyháza ». Le lendemain, « 133 chars légers et 80 du dernier modèle de chars lourds [T-54] franchissent la frontière à Záhony, faisant plus que compenser les quelques chars et véhicules d’infanterie [ont fait un mouvement contraire] se déplaçant vers l’est de Nyíregyháza ».

Des renforts plus sûrs…

La seconde intervention, dans la nuit de 3 au 4 novembre, est donc autrement plus conséquente. Le nombre de troupes engagées est conséquent : environ 2500 tanks et 1000 autres véhicules sont ainsi en Hongrie le 3 novembre. Et entre 75.000 et 200.000 hommes sont mobilisés. L’aviation est également mobilisée pour écraser les derniers foyers de révolte (notamment aux alentours des usines de la périphérie de Budapest : Csepel ou Dunapentele). L’hésitation du pouvoir hongrois — compréhensible pour éviter de donner des arguments aux intervenants — a permis au rouleau compresseur soviétique de faire son œuvre rapidement.

A-réaction européenne

Les occidentaux ne réagiront pas vraiment autrement qu’en paroles. Les Français et Britanniques sont partis faire le coup de feu à Suez. Les Américains sont occupés à les arrêter… avec l’appui des Russes. Moscou a le champ libre pour remettre la Hongrie dans le « droit chemin »… Le dernier appel de la Radio Kossuth (la radio nationale passée aux mains des insurgés) en anglais, allemand et russe, avant d’être mise hors service résonnera dans le vide.

“This is the Hungarian Writers’ Union! We appeal for help to writers, scholars, writers’ associations, academies, scientific organizations and the leaders of intellectual life all over the world. Our time is limited! You all know the facts, there is no need to explain them. Help Hungary! Help the Hungarian people! Help the Hungarian writers, scholars, workers, peasants and intellectuals! Help! Help! Help!”

Le prix lourd payé par la population, l’armée soviétique violemment touchée

60 ans après, le bilan reste donc encore flou. L’armée soviétique paiera cependant un prix qui parait lourd pour quelques semaines de batailles. Le bilan communément admis est de 700 morts et plusieurs milliers de blessés, dans les rangs soviétiques, en quelques jours. Il serait supérieur selon le rapport récent d’un officier général hongrois, sans atteindre cependant des bilans exagérés donnés sur le moment (6). Côté hongrois, on parle de 2500 à 3000 morts dans tout le pays (dont 1800 / 2000 pour la seule capitale) sur les deux semaines d’insurrection. La majorité sont des jeunes : plus d’un sur cinq a moins de 20 ans, plus d’un sur quatre a entre 20 et 39 ans. En tout, 13.000 personnes auraient été traitées dans le cliniques et hôpitaux hongrois durant les évènements (sans compter donc les blessés légers qui n’ont pas été hospitalisés mais soignés dans les postes infirmiers mobiles). Si on fait un ratio, cela donne donc 1 côté forces armées contre 3 ou 4 coté insurgés. Ce qui donne la valeur de l’intensité des combats et de la résistance.

La très forte intensité des combats illustrée par les bâtiments

Près de 20.000 appartements ont été endommagés à Budapest dont 2200 complètement détruits, soit 4,1% du parc immobilier de la ville selon un bilan établi par la ville en février 1957 (7). La photo illustrant cet article donne une idée de l’intensité des combats. Entre 170.000 et 200.000 Hongrois quittent le pays en quelques jours pour se réfugier dans les pays voisins :l’Autriche en premier lieu ou la Yougoslavie (8).

(Nicolas Gros-Verheyde)

On peut lire avec profit le rapport publié par l’ONU un an après les évènements en 1957, très éclairant, à télécharger ici

(1) Les évènements ont commencé plus tôt notamment à Szeged, ville étudiante du sud du pays. Les étudiants manifestant pour obtenir de meilleures conditions de vie, de travail, et la liberté d’expression, dans la foulée de ce qui s’est passé en Pologne.

(2) Lors des premières manifestations, le 23 octobre, on compte 800 cadets de l’académie militaire en uniforme parmi les manifestants.

(3) L’armée hongroise comprend alors neuf divisions d’infanterie, deux divisions blindées «mécanisés», quatre brigades d’artillerie, un bataillon de génie chimique, une brigade de cavalerie, un régiment de signaux, une brigade de communication et trois régiments blindés lourds. Au total 250.000 hommes. La force aérienne dispose de plus de 500 appareils : une division de combat composée de trois régiments, chacun composé de 120 avions, six échelons simples qui équivalent à un régiment de 120 avions, un régiment aérien de 50 avions et un régiment de chasseurs-bombardiers avec 37 avions. La flotte du Danube dispose de deux brigades fluviales et la police de sécurité de plusieurs régiments d’infanterie armée et d’unités blindées.

(4) Les 20-21 octobre, des ponts flottants ont été assemblés à Záhony sur la frontière hongroise-soviétique. Le 21 et 22 octobre, dans les régions voisines de la Roumanie, tous les congés des officiers soviétiques et des officiers de réserve de langue hongroise ont été supprimés. Le 22 octobre, des mouvements de forces basées en Hongrie occidentale sont observés se déplaçant en direction de Budapest.

(5) Les Soviétiques avaient deux divisions stationnées en Hongrie avant le soulèvement : la 2e et et la 17e divisions blindées, une force d’environ 20.000 hommes et 600 chars. A ceux-là sont venus s’ajouter des renforts venus de Roumanie voisines, les 32 et 34e divisions blindées basées à Timisoara.

(6) Sans atteindre le chiffre de 7000 Russes tués et 25.000 Hongrois décédés cités par le Premier ministre indien Nehru en décembre 1956.

(7) Un premier bilan mentionnait 40.000 appartements endommagés dont 23.000 sérieusement et 4000 complètement détruits.

(8) Lire : Remember 1956 Viktor Orban ! Quand les Européens étaient un peu plus solidaires

Ken Clarke, l'homme qui a sauvé le SME, selon JC Juncker (Ici avec la commissaire Viviane Reding et le Polonais Igor Dzialuk lors d'un conseil Justice, novembre 2011, crédit : CUE / Archives B2)

Quand l’Euro fut sauvé par … un Britannique

Ken Clarke, l'homme qui a sauvé le SME, selon JC Juncker (Ici avec la commissaire Viviane Reding et le Polonais Igor Dzialuk lors d'un conseil Justice, novembre 2011, crédit : CUE / Archives B2)

Ken Clarke, l’homme qui a sauvé le SME, selon JC Juncker (Ici avec la commissaire Viviane Reding et le Polonais Igor Dzialuk lors d’un conseil Justice, novembre 2011, crédit : CUE / Archives B2)

(B2) C’est Jean-Claude Juncker lui-même qui l’a raconté lors de son passage à Paris, pour les 20 ans de l’Institut Delors. C’était à l’été 1993, à l’heure du système monétaire européen quand l’Europe était (déjà) en crise. Un pan de l’histoire européenne oublié… L’actuel président de la Commission européenne était alors ministre des Finances du Grand Duché.

L’ambiance n’est alors pas à la fête. La spéculation fait rage. L’Allemagne, en pleine période de réunification, refuse d’intervenir davantage. La France — c’est alors le Premier ministre Edouard Balladur, qui est aux commandes — propose l’exclusion de l’Allemagne. La lire italienne, a déjà quitté le SME en septembre 1992. L’explosion du SME semble proche…

Quand le SME a failli exploser

« J’ai vécu cette période où nous étions enfermés dans le système monétaire européen, où chaque troisième dimanche les ministres des Finances devaient se déplacer à Bruxelles pour procéder à des réalignements, pour revoir de fond en comble les réalités économiques qui faisaient que du soir au matin les productions dans un pays devenaient trop chères et les autres productions profitant de dévaluations compétitives, c’est-à-dire de dévaluations contre les autres, allaient mieux.»

La révolution de l’Euro

« A tout cela fut mis un terme grâce à la création de la monnaie unique qui doit en fait sa création à Jacques Delors, puisqu’il a présidé en ’88 le groupe Delors qui a présidé un comité fait notamment de gouverneurs et il a convaincu cette troupe difficile de la nécessité et de la justification de la monnaie unique. »

Quand Berlin et La Haye voulaient quitter le SME

« L’Allemagne et les Pays-Bas voulaient quitter le système monétaire européen. [En tant que] Luxembourgeois, petit ministre des Finances, j’étais dans l’embarras parce que les données fondamentales luxembourgeoises étaient bien meilleures que celles de l’Allemagne et des Pays-Bas. Nous ne pouvions [cependant] pas vraiment quitter le système monétaire européen parce que nous n’avions pas de monnaie, puisque nous avions le franc belge. Si le Luxembourg avait quitté avec les Allemands et les Néerlandais le système monétaire européen, le franc belge se serait retrouvé à moins 30-40 % le lendemain. »

Quand Londres sauve l’Euro

C’est en fait un ministre des Finances britannique qui a sauvé l’euro. Les Douze étaient alors réunis à Bruxelles, pour réaligner les différentes monnaies… C’était le lendemain de la mort du Roi Baudouin. Juncker était alors ministre des finances du Grand-Duché.

« [Nous] étions réunis à Bruxelles le lendemain de la mort du Roi Baudouin, pour réaligner les différentes monnaies. (…) Kenneth Clarke [alors] Chancelier de l’échiquier, a pris la parole et a dit: « Le Royaume-Uni a un opt-out et nous n’adopterons pas la monnaie unique, mais nous l’adopterons un jour, et je voudrais que mes petits-enfants puissent payer en euro« , qui ne s’appelait pas encore comme ça, « mais si vous laissez les Allemands et les Néerlandais quitter le système monétaire européen pour vous mettre sous commandement français, vous n’aurez jamais la monnaie unique et comme je veux que mes petits-enfants disposent de la monnaie unique, vous n’avez pas le droit de faire ce que vous êtes en train de concocter« . »

(NGV)