‘Ite missa est’ pour l’opération Sophia ?

(B2) La messe est-elle dite pour l’avenir de l’opération Sophia ? A écouter Dimitris Avramopoulos, le commissaire européen chargé des Migrations, on n’est pas loin de la fin… même si celui-ci en défend encore l’utilité. Et ce pessimisme n’est pas contredit par les faits dont B2 a connaissance

(crédit : Armada espagnole)

Le commissaire chargé des Migrations (de nationalité grecque) était devant la presse ce mercredi (23 janvier) midi pour rendre compte de la réunion du collège (Commission européenne). Il a été, en 2015, un des premiers (avec Federica Mogherini) à défendre l’utilité de l’opération maritime de l’Union européenne afin de lutter contre les trafics en Méditerranée (alias EUNAVFOR Med ou Sophia). Aujourd’hui, l’avenir semble sombre.

Ayons foi dans l’opération

« La foi » dans l’opération est intacte a assuré le commissaire. « L’opération Sophia est une réussite. Grâce à cette opération, on a vu le nombre de passeurs diminuer. On a pu décourager ainsi les gens d’effectuer le voyages de manière dangereuse dans la Méditerranée. » Et « selon moi, cette opération devra continuer ». NB : un point de vue, officiellement partagé par les ministres de la Défense de l’Union.

Un coup dur allemand

Le retrait allemand de l’opération (lire : L’Allemagne se retire de l’opération Sophia) est un coup dur. Mais le commissaire n’en laisse rien paraitre. « Le retrait du navire allemand [la frégate Augsburg] était prévu en février. L’Allemagne continue de participer à l’opération. Rien ne dit qu’un navire ne sera pas rendu disponible dans le futur. »

Si l’Italie veut arrêter, à elle de le décider

Sur le futur de l’opération, Dimitris Avramopoulos est plus furtif. Cela « dépend des États membres. C’est à eux de prendre la décision au final ». Et d’avouer : « Si l’Italie qui est aux commandes de l’opération décide d’arrêter l’opération, c’est sa décision » (1). C’est clair, c’est franc, et c’est la réalité.

La fin de l’opération est-elle inéluctable ?

Un problème hautement politique

En pratique, tout le monde le sait, « il y a un problème, bien connu, qui n’a rien à voir avec l’opération » comme l’a rappelé à B2 un diplomate européen. Il s’agit d’avoir un accord global sur le paquet migratoire (le mécanisme de Dublin), la répartition des demandeurs d’asile dans les pays, et éventuellement d’avoir un mécanisme de répartition temporaire des réfugiés et migrants débarqués des bateaux. « Les contacts sont en cours entre États membres » nous a-t-on assuré.

Pas de solution possible avant mars ?

En fait, le temps presse. L’opération a été prolongée jusqu’au 31 mars. Et, pour l’instant, le point n’est ni à l’ordre du jour de l’informelle des ministres de la Défense ou des affaires étrangères (fin janvier à Bucarest) ni des ambassadeurs du Comité politique et de sécurité. La question est hautement politique. Il faut attendre … « le sommet européen de mars » me confie un bon connaisseur du dossier. « On verra alors si les chefs d’État et de gouvernement » sont capables de « trouver une solution ».

Un défi dans le maelstrom électoral

Le paris sont ouverts. Mais dans les couloirs, difficile de trouver un optimiste. « Durant les derniers mois, malgré tous les efforts, il a été impossible de trouver une solution » poursuit notre source. La reconduction en décembre de l’opération juste pour trois mois s’est faite aux forceps (lire : Le cadeau de Noël des 28. L’opération Sophia prolongée de trois mois). Et « à moins d’un changement majeur, je ne vois pas ce qui pourrait changer la donne ». Au contraire, plus on tarde, « plus on se rapproche de l’échéance électorale. Plus cela risque d’être difficile ».

Adieu Sophia ?

Dans quelques semaines, et encore plus en mars, nous serons en plein maelström électoral. Dans ce contexte, pour Matteo Salvini et d’autres responsables italiens, donner un coup d’arrêt à l’opération Sophia ressemble à du pain béni. On peut à la fois critiquer l’opération comme un facilitateur d’entrée de migrants (NB : ce qui est faux), se flatter d’avoir contraint les Européens à abaisser leur pavillon et crier un petit cocorico national (2). Tellement facile que ce serait bête de s’en priver.

(Nicolas Gros-Verheyde, avec Leonor Hubaut)

  1. Enzo Moavero Milanesi, le ministre italien des Affaires étrangères, a cru bon de réagir : « l’Italie n’a jamais demandé la fermeture de Sophia. [Nous avons] appelé à une modification des règles relatives au débarquement des personnes secourues en mer, en cohérence stricte et appropriée avec les conclusions du Conseil européen de juin 2018. Les accords d’avril 2015 prévoient qu’ils sont toujours débarqués en Italie, tandis que le Conseil européen de juin dernier a exhorté les pays de l’UE à partager pleinement toutes les charges liées aux migrants. »
  2. Quitte à ce que soient des bateaux italiens qui reprennent le boulot sous la bannière verte, blanche, rouge

Lire aussi : Rome veut-il tuer l’opération Sophia ? Paris acquiesce secrètement

Les cinq beautés cachées du traité franco-allemand d’Aix-La-Chapelle

(B2) Passées quelques généralités, il faut lire attentivement le traité d’Aix-la-Chapelle. Celui-ci recèle quelques beautés cachées qui méritent une attention, notamment en matière de défense et de diplomatie

(crédit : Aachen)

La salle du couronnement de l’Hôtel de ville d’Aix-la-Chapelle, qui accueille ce mardi (22 janvier) la Chancelière Angela Merkel et le président Emmanuel Macron sous le blason de Charlemagne, qui unit le lys français à l’aigle allemand, aurait sans doute mérité un peu plus d’enthousiasme et d’explications.

Tel un vieux diesel poussif, qui recrache plus de scories que d’énergie, le traité d’Aix-la-Chapelle, qui vient s’ajouter au bon vieux traité de l’Elysée de 1963, manque d’un grand projet qui pourrait faire vibrer un peu nos nations endormies. Il reste souvent limité dans son ambition, marquée par toute une série de réserves, hésitant entre l’emphase et le réalisme précautionneux, et finalement moins concret que son aîné.

Mais il ne faut pas s’arrêter à un premier survol, naturellement critique. Ce texte recèle aussi plusieurs vertus qu’il importe de bien détailler. De nombreux engagements, anodins en apparence, donneront bien du fil à retordre à leurs auteurs pour être mis en œuvre jusqu’au bout. Ne pas les mettre en valeur serait une erreur.

Une vertu stratégique : le couple franco-allemand dans l’Europe

La première vertu stratégique de ce texte est de resituer le franco-allemand dans le contexte actuel. Il permet d’affirmer, haut et fort, combien la nécessaire coopération entre Paris et Berlin est nécessaire et utile non seulement pour les Français et les Allemands, mais aussi pour les Européens.

Avec le départ du Royaume-Uni, la France et l’Allemagne restent plus que jamais les deux principales puissances de l’Union européenne, rassemblant près d’un Européen sur trois. C’est dans ce cadre que Français et Allemands situent désormais leur action et non plus seulement dans leur dialogue intuitu personae. C’est l’élément fondamental qui distingue à 56 ans de distance l’écrit de l’Elysée de celui d’Aix-la-Chapelle. « L’amitié étroite entre la France et l’Allemagne demeure un élément indispensable d’une Union européenne unie, efficace, souveraine et forte » est-il indiqué.

Le mot Europe est inscrit à tous les tournants, tellement conjugué régulièrement à toutes les politiques, qu’on l’oublierait presque. Ainsi Paris et Berlin s’engagent à « renforcer leur coopération » en matière de politique étrangère, de défense ou de sécurité intérieure « tout en renforçant la capacité de l’Europe à agir de manière indépendante ». En matière de défense, ils s’engagent à la fois « à renforcer la capacité d’action de l’Europe » comme à « investir conjointement pour combler ses lacunes capacitaires » dans des projets industriels, etc.

Une approche commune entre les deux armées

La seconde vertu de ce texte est de mettre le curseur sur quelques difficultés qui empêchent d’avancer. Il entend ainsi jeter les bases d’une approche commune plus serrée entre les armées française et allemande. La volonté « d’instaurer d’une culture commune » est affirmée, tout comme celle « d’opérer des déploiements conjoints ». C’était déjà l’esprit du traité de l’Elysée, au moins pour la partie doctrinale.

Mais on ne peut pas dire que les réalisations suivantes, notamment la création de la brigade franco-allemande, aient produit l’effet escompté. Les « doctrines » d’intervention restent différentes. Même si Français et Allemands se retrouvent souvent sur les mêmes terrains (Afghanistan, Mali…), ce sont souvent des déploiements juxtaposés (au mieux !) que des déploiements conjoints. Y arriver va nécessiter beaucoup d’efforts de part et d’autre : pour les Français il faudra être un peu plus patients et inclusifs et pour les Allemands être un peu plus volontaires et… efficaces. C’est une vraie gageure. « Ce n’est pas facile » comme le dit Angela Merkel.

Définir une politique d’armements commune

Troisième ‘beauté cachée’ : la mise en place d’une « approche commune en matière d’exportation d’armements ». Ce n’est pas gagné non plus. Les règles allemandes sont plus strictes que les règles françaises. Et le contexte politique national outre-Rhin est plus sensible à certaines exportations qu’en France. Mais c’est une nécessité à la fois politique et économique.

Certes cette approche n’est valable que pour les « projets communs », et chaque pays restera maitre chez lui pour des projets purement nationaux. Mais, du moins pour les investissements lourds, l’investissement en commun va devenir la règle. Entre l’avion de transport militaire, A400M, les hélicoptères d’attaque Tigre ou de transport NH90, le futur char lourd, l’avion du futur (l’après Rafale) et le drone de surveillance européen (Eurodrone MALE), ils ne manquent pas. Ne pas définir une règle commune d’exportation serait mettre en péril certains projets industriels communs.

Une clause de solidarité alternative

Quatrième engagement : la volonté commune de défendre les frontières de l’autre s’il venait à être agressé. Les pays entendent se garantir mutuellement « aide et assistance éventuelle en cas d’attaque armée de leurs territoires ». Ce « par tous les moyens dont ils disposent, y compris la force armée ». Rien de nouveau en apparence. C’est la répétition du cadre des clauses dites de défense mutuelle ou d’assistance mutuelle prises dans le cadre de l’OTAN ou de l’Union européenne, avec toutes les limites qui s’imposent. L’assistance mutuelle ne se déclenche ainsi qu’en cas d’évènement très grave : une attaque armée, venant de l’extérieur, sur le territoire ‘européen’ d’un des deux pays. Cette clause est donc surtout « symbolique et politique » ainsi que me l’a confié un haut gradé. Y voir quelque chose de totalement inutile est cependant une erreur. C’est plutôt une ‘double’ assurance, qui n’aurait à s’actionner que si, pour une raison ou une autre, l’OTAN était paralysée. En matière militaire, le superflu est parfois nécessaire…

Militer pour une réforme du Conseil de sécurité de l’ONU

Dernière vertu du texte, défendre la revendication allemande d’avoir un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Ce n’est pas illogique au regard du poids économique et politique de l’Allemagne. Cette avancée est cependant liée à une réforme plus globale du Conseil de sécurité des Nations unies que les deux pays s’engagent à pousser. C’est en fait un cadeau fait à la coalition au pouvoir à Berlin qui a fait de cette présence un des points clés de sa politique étrangère. Paris n’entend donc pas céder son siège permanent au Conseil de sécurité et son droit de veto. C’est un des ressorts de la puissance diplomatique hexagonale. On est là face à des contradictions de la relation franco-allemande qu’il faudra bien résoudre demain.

(Nicolas Gros-Verheyde)

article paru chez nos collègues d’Euractiv

Ras le bol du ‘blabla’ sur la désinformation. Commençons par bien informer

(B2) Il faut lutter contre la désinformation, les fake news, faire face aux ingérences. C’est devenu le nouveau leitmotiv à la mode à Bruxelles et dans certaines capitales. Une tentation bien commode pour éviter de pointer le doigt sur un problème : le défaut d’information

(crédit : EULEX Kosovo)

Les ministres des Affaires étrangères en discutent ce lundi, après leurs collègues des Affaires européennes. Les chefs d’Etat et de gouvernement s’étaient penchés sur la question en décembre dernier (lire : Stop à la désinformation. Les ’28’ demandent d’agir vite), sur la base d’un ‘plan d’action’ présenté par la Commission européenne en décembre (lire : Un système d’alerte rapide, des unités anti-propagande du SEAE renforcées. Le plan d’action anti-fake news de la Commission). Ils oublient, tous, un point principal. Les responsables politiques sont eux-mêmes à l’origine de certaines tentatives de désinformation.

Un vrai problème…

Il y a un vrai problème de tentative d’influence, de déstabilisation, par le biais de fake news et autres instruments de la Russie. Inutile de tourner autour du pot et de se le cacher. Mais d’une part, ce problème n’est pas vraiment nouveau. Cela s’appelait auparavant la ‘propagande’ ; ce sont juste les instruments techniques qui ont changé. D’autre part, il n’est pas insurmontable.

… et une vraie question

Cela pose une vraie question cependant, de société, aux responsables politiques comme à la presse : que faut-il faire ? Passer son temps à démentir, corriger des informations ? C’est, en termes d’efficacité, assez, voire très limité. Cela revient à écoper un océan avec une épuisette, et dans le pire des cas, à donner davantage de valeur à ce qui est au départ une vulgaire imbécilité. En un mot, c’est travestir le devoir d’information qu’ont les pouvoirs publics et le métier de journalisme. Peut-être faudrait-il commencer par une réelle politique d’information.

La désinformation à l’européenne

Les tentatives de désinformation ne sont pas le monopole de la Russie. D’autres l’utilisent, de manière parfois plus ‘douce’, y compris au sein des gouvernements nationaux ou des instances européennes, donnant des coups de butoir à l’information.

Première entaille : la transparence bafouée

Exception faite du Parlement européen, la plupart des décisions au niveau européen sont prises, portes fermées. La contrepartie de cette logique, prise au nom du compromis et du réalisme, devrait être une certaine transparence, un rendu précis et concret des décisions. La Commission européenne s’y astreint (de manière plus ou moins réussie) : après chaque réunion de la Commission, un commissaire ‘descend’ en salle de presse pour rendre compte. Au Conseil de l’UE, le compte-rendu obligatoire est beaucoup moins respecté.

De façon courante, maintenant, la conférence de presse sensée rendre compte des décisions tourne au long monologue, suivi de 2 ou 3 questions. Et, après, « désolé… le ministre, le commissaire, est pressé, a un autre rendez-vous, doit prendre l’avion, etc ». C’est ainsi le cas de la première conférence de presse de la présidence roumaine de l’UE, le 8 janvier. Le ministre des Affaires européennes, George Ciamba, était pressé. Résultat, il a ‘oublié’ de rendre compte de la principale décision du jour : les sanctions prises contre l’Iran… après avoir abondamment parlé (tout seul) de la nécessaire lutte contre la désinformation. De façon désormais systématique, la Haute représentante Federica Mogherini a pris ce chemin. Mais il y a pire….

  • Certains ont pris l’habitude de ne rien dire. C’est le cas du ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, qui fait au mieux une déclaration à l’arrivée à Bruxelles pour dire ce qu’il pense (les fameux ‘éléments de langage’ préparés bien à l’avance) et répond à une question. Deux minutes 30 secondes, tout compris, les jours de beau temps ! Aucune conférence ou compte-rendu après la réunion, le Français file par une porte dérobée (souvent avant la fin de la réunion) : il a des rendez-vous et préfère, rentré au chaud à Paris, se faire une bonne petite interview de 20 minutes sur une radio (Europe 1 ou RTL ont sa préférence en général). C’est plus reposant et plus ‘rentable’ pour l’image…

Cet état de fait doit changer. D’une part, c’est une rupture des engagements pris au plus haut niveau, entre les autorités européennes et la presse. D’autre part, une bonne information suppose que sur tous les sujets abordés lors d’une réunion, il puisse y avoir au moins une question, voire deux ou trois, car c’est la diversité même de la presse qui permet ainsi de s’expliquer.

Deuxième entaille : la tentation du coup de com’ nuisible

La communication des décisions prises par la Commission, un gouvernement, est souvent faite au dernier moment à la presse, au moment même de la conférence de presse, voire pendant ou après. Parfois c’est un impondérable — la décision vient d’être prise, et il faut imprimer ou traduire les documents. Mais, bien souvent, ce n’est pas le cas, c’est pour éviter des questions trop pertinentes ou tout simplement garder le suspens jusqu’au bout, faire un coup de com’.

  • Dernier exemple en date : le traité franco-allemand. L’Elysée a cru bon garder ‘secret’ le document, là où Berlin communiquait davantage. Pourtant le texte est finalisé, approuvé définitivement, jusqu’aux plus petites virgules. Un coup porté bas à la démocratie. Au final sort un gros fake sur l’Alsace-Lorraine qui serait rendue à l’Allemagne. Une grosse blague qui aurait pu être sinon évitée, du moins amoindrie.

Troisième entaille : le monolinguisme, prise à toutes les déviances possibles

Au niveau européen, bien souvent, les textes ne sont pas traduits dans les langues ‘utiles’ ou majeures. Résultat, on donne à des médias comme Russia Today non seulement la primeur mais l’exclusivité sur la toile dans certaines langues sur certains sujets européens. Lire : Le français exclu de l’Europe de la défense. Gabegie financière. Erreur stratégique

Quatrième entaille : le travestissement ou le blocage de l’information

Trop souvent, certains responsables de communication s’acharnent à retarder, nous aiguiller sur de fausses pistes, quand ils ne se plaignent pas de l’activité d’information. Quand des politiques se cachent, dissimulent les informations importantes ou anodines, voire travestissent la réalité (cf. affaire Benalla en France), ils jouent avec le feu, dévaluent leur parole, et contribuent en fait à préparer le terrain propice à la désinformation suivante. En clair, ils amassent une foison de feuilles sèches, ne reste plus qu’à jeter l’allumette.

  • Au niveau européen, les chefs de mission et d’opération déployés sur le terrain ne viennent plus jamais rendre compte de certaines missions ou opérations déclenchées en matière de défense (1). Alors qu’ils agissent au nom des Européens et dans des missions entièrement financées par le contribuable. Les budgets engagés dans les opérations militaires ne sont pas rendus publics (2). Ce en contradiction avec l’engagement (moral) de rendre compte des deniers publics. Enfin, quand la Commission européenne pêche par une communication, disons très optimiste, tordant un peu les statistiques, pour justifier ce qu’elle estime ‘bon pour les Européens’, elle prête le flanc à toutes les critiques (3).

Mieux informer, clairement, sainement

Mieux lutter contre la désinformation, ce n’est pas mettre quelques millions d’euros dans un plan d’action, sans grandes idées, ou recruter trois personnes de plus, pour distribuer les bons et mauvais points aux médias, c’est d’abord privilégier une information saine, concrète, anticipée, en facilitant le travail des journalistes professionnels et non en le compliquant.

Mieux lutter contre la désinformation, c’est jouer fair play avec la presse, non pas lui mettre des bâtons dans les roues, jouer au jeu du chat et de la souris, se plaindre une fois les portes fermées que « la presse a trop d’informations ».

Mieux lutter contre la désinformation, c’est tenir ses engagements, venir rendre compte, publier toutes les informations disponibles, dès que possible, et dans une langue accessible à tous.

C’est seulement à ces conditions que nous pourrons bâtir une vraie ‘résilience’ dans la population et rétablir une confiance dans les institutions. Ensuite nous pourrons parler de lutte contre les désinformations…

(Nicolas Gros-Verheyde)


Réinvestir le web : une réflexion qui doit faire tâche dans les médias

Cette interpellation des politiques doit se prolonger au niveau des médias. En désertant le web, pour ne livrer que des informations semblables, car puisées aux mêmes sources (dépêches AFP, Reuters, …), en s’engageant dans une culture du ‘clic’ (pour générer une improbable ressource publicitaire…), les médias, nous, avons commis une double erreur : 1° livrer un contenu quasi identique (donc se prêter à l’accusation du ‘vous êtes tous pareils’) ; 2° laisser le champ libre sur le ‘net’ aux ‘autres’ informations, parfois intéressantes, mais parfois totalement fausses.

C’est la quadrature du cercle : Comment réinvestir le web et, en même temps, trouver des ressources adéquates qui préservent l’indépendance ? Comment garantir la diversité des médias et des opinions, et, en même temps, produire une information saine et honnête à tous et non réservée à une élite ? Comment assurer une certaine traçabilité de l’information, condition préalable à la confiance, en préservant le secret des sources ? Nous devons nous y pencher. B2, qui a toujours eu un ‘blog’ à côté de son site payant, réfléchit sur ce point (4). Nous engageons d’autres médias à y réfléchir.


  1. De façon systématique désormais, les chefs de mission et d’opération déployées par l’Union européenne ne viennent plus jamais rendre compte devant les médias européens de leurs activités.
  2. Exemple : le mécanisme Athena, qui rassemble les ‘contributions’ budgétaires des Etats membres pour les opérations militaires, ne publie pas ses comptes détaillés.
  3. Lire : Avec les accords de libre échange, demain on rase gratis !
  4. Sur certains points, notamment la traçabilité de l’information, nos premières réponses sont dans notre Charte rédactionnelle (révisée) qui trace nos engagements et notre ligne éditoriale.

Une présidence roumaine… de tous les dangers

(B2) La Roumanie prend pour six mois la présidence de l’Union européenne. Pour la première fois de son histoire. Une véritable gageure

© NGV / B2

Pour sa première présidence du Conseil de l’Union européenne, le pays de Brancusi et Ionesco est servi. Les défis ne manquent pas, les dangers également.

Des secousses à attendre

Il est très facile de ‘tirer’ à vue sur un pays qui prend pour la première fois son tour. Mais le timing n’est pas évident. C’est même un moment historique. Entre la grande inconnue du Brexit, des élections européennes qui risquent de voir se confronter de façon brutale anti et pro-Européens, le renouvellement attendu des institutions européennes, sans oublier la faiblesse notable de nombreux gouvernements européens, les motifs de secousses ne manquent pas.

Une série de dossiers à boucler

La présidence roumaine va tout d’abord devoir boucler toute une série de dossiers, techniques, très divers. De la réforme du droit d’asile (le fameux mécanisme de Dublin) au cadre budgétaire des années futures, en passant par les droits d’auteur, l’interopérabilité des bases de données ‘intérieur’, le droit cabotage des routiers ou le parquet européen anti-terroriste, les sujets sont nombreux, souvent très délicats. Le temps est compté. « Nous avons quelques semaines à peine devant nous pour trouver les compromis nécessaires » confie un jeune diplomate roumain. Il faut, en effet, faire avaliser tous les compromis par les ’28’ avant le départ en congé du Parlement européen, mi-avril. C’est-à-dire pour le Conseil, tout boucler avant la fin février ! (1). Les nuits vont être courtes…

Une équipe professionnelle

Les Roumains peuvent « compter sur une équipe de diplomates assez carrée, expérimentée, qui connait bien ses dossiers » souligne un observateur européen. Mais ils vont surtout devoir bénéficier de la bonne volonté des autres Etats membres. Inutile de le cacher. Le rôle de la présidence, c’est d’être « l’honnête négociateur, de prendre en compte les avis de chacun, puis de saisir l’opportunité d’aboutir » explique un diplomate européen. « Elle ne peut rien décider toute seule » . « On n’est pas le boss de l’Union européenne. On est là pour faciliter le consensus » tonne le ministre roumain des Affaires étrangères, Teodor-Viorel Melescanu, un vieux loup de la diplomatie nationale.

L’inattendu des crises

Bucarest devra aussi faire face à l’inattendu des crises. Les Luxembourgeois avaient dû gérer en 2015 la crise migratoire. La crise passée, le problème reste. La gestion du moindre bateau chargé de 50 personnes devient aujourd’hui un casse-tête insoluble. La dernière épopée du Sea Watch 3, le navire de l’ONG du même nom resté près de trois semaines au large de Malte, en attendant le bon vouloir des Etats européens, le prouve. « La Roumanie a pris sa part » en accueillant 5 rescapés. « Elle continuera de le faire » confie le ministre Melescanu à Sud Ouest.

Une justice fragilisée

Mais le principal danger pour la Roumanie, c’est elle-même. Le pays n’a pas tout à fait digéré l’ère communiste de Ceaucescu. On ne sort pas indemne d’une telle expérience… La justice n’est pas encore performante. L’envie de virer les juges trop gênants est toujours prégnante. La destitution de la chef de la Direction nationale anticorruption (DNA), Laura Codruța Kövesi, en juillet dernier, a été un message très clair envoyé aux magistrats tentant d’exercer leur métier avec honnêteté. La corruption reste un fléau national. Le cinéaste Cristian Mungiu l’a très bien conté dans son film « baccalauréat », sorti en 2016.

La chamaille politique, un sport national

Quant au personnel politique, il adore la chamaille. Il ne faut pas oublier que si la Roumanie est située à l’Est de l’Europe, « c’est un pays latin » nous rappelle un diplomate national. Avec quelques zestes germanophones cependant. Le président Klaus Iohannis, membre du parti national libéral (droite) et représentant de cette minorité allemande, est à couteaux tirés avec le gouvernement de coalition, emmené par la sociale-démocrate Viorica Dancila, et son éminence grise, Liviu Dragnea. Il a aussi fait de l’indépendance de la justice l’alpha et l’oméga de sa présidence. Il a ainsi refusé, mercredi, de nommer Adina Florea au poste de procureure en chef de la direction nationale anticorruption (DNA), l’estimant peu compétente (2). Ce n’est pas la première fois, il avait déjà refusé la même nomination le 21 novembre dernier. Le gouvernement compte représenter la candidature… une troisième fois.

La principale menace de la présidence…

Mais le problème Dragnea reste entier. Pris dans la main dans le sac à deux reprises, il a réussi à survivre à tous les coups. Deux fois condamné en 2016, à deux ans de prison avec sursis pour fraude électorale, et en juin 2018, à trois ans ferme pour abus de pouvoir, le chef du parti social-démocrate fait toujours la pluie et le beau temps. Il a fait appel de sa dernière décision pour éviter de passer derrière les barreaux (3). Et depuis son poste de président de la chambre des députés, l’ancienne Maison du Peuple, où il trône tel un imperator dans ce bâtiment aux allures pharaoniques, Dragnea pourrit littéralement la politique roumaine. C’est aujourd’hui la principale menace de la présidence roumaine de l’Union européenne (4).

(Nicolas Gros-Verheyde, à Bucarest)

  1. Délai très court car il faut ensuite recueillir l’aval du Parlement européen, en trilogue, en commission et en plénière.
  2. C’est l’avis également du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) qui a rendu un avis négatif début novembre.
  3. « Dans tous les systèmes démocratiques, toute personne est innocente tant qu’on n’a pas prouvé sa culpabilité. Et toute personne a la possibilité de prouver son innocence » a défendu le ministre des Affaires étrangères, quelque peu gêné pour défendre l’injustifiable, face aux questions pressantes de la presse internationale.
  4. Hier soir, lors de la cérémonie officielle d’ouverture, L. Dragnea n’a pas délivré de discours laissant à son second, le soin de le faire (lire : L’état de droit ne se marchande pas. Tusk et Juncker admonestent Bucarest).

version longue de l’article paru dans le quotidien Sud Ouest ce matin

Un siège permanent à l’ONU pour l’UE. Est-ce une si bonne idée ?

(B2) Le vice Premier ministre allemand Olaf Scholz a lancé un pavé dans la mare fin novembre, en proposant de transformer le siège français au Conseil de sécurité de l’ONU. Idée « audacieuse » et « intelligente » dit-il. Voyons, voyons…

(crédit : ONU)

Qu’a dit le vice-chancelier allemand ?

Avant toute chose, il faut bien lire la proposition du ministre des finances — qui est aussi le vice chancelier social-démocrate (SPD) — et ne pas s’arrêter à la première phrase. La France n’abandonne pas son siège à l’ONU, comme certains ont pu l’écrire. Celui-ci devient un siège où la France s’exprime de façon permanente au nom de l’Union européenne, en conservant le droit d’y nommer un national (ou non) comme représentant.

(en langue originale) Ich schlage vor: Mittelfristig könnte der Sitz Frankreichs in einen EU-Sitz umgewandelt werden – im Gegenzug sollte Frankreich dann permanent den EU- Botschafter bei den Vereinten Nationen stellen. Mir ist klar, dass es dazu sicherlich in Paris noch einiger Überzeugungsarbeit bedarf, aber ein kühnes und kluges Ziel wäre es.

(ce qui donne en français) Je suggère qu’à moyen terme, le siège de la France puisse être converti en siège de l’UE. En contrepartie, la France devrait alors nommer en permanence un ambassadeur de l’UE auprès des Nations unies. Pour moi c’est clair que cela nécessite encore un peu de persuasion à Paris, mais ce serait un objectif audacieux et intelligent.

Une proposition intéressante ?

Cette proposition est effectivement ‘audacieuse’. Elle aurait une valeur de symbole intense. Avoir un siège permanent pour l’Union européenne serait intéressant. Sans entrer dans la légalité de ce système (1), on peut cependant remarquer que sur de nombreux points où le Conseil de sécurité de l’ONU débat, cela ne poserait pas trop de problème aux Européens d’avoir une position unitaire. Sur la Corne de l’Afrique, sur la Centrafrique, sur le Sahel, sur le Soudan, sur les Rohingyas, sur la Corée du Nord, voire même sur la situation en Ukraine ou le conflit en Syrie, les Européens ont un message, à peu près commun, à défaut d’être totalement unis. Ceux qui serinent qu’il n’y a quasiment aucun dossier où les Européens peuvent parler d’une seule voix ont tort. En revanche, sur certains dossiers clés — comme le processus de paix au Moyen orient ou le Kosovo — les Européens restent encore puissamment divisés.

La proposition est-elle intelligente ?

Je laisse la paternité de cet ‘autocompliment’ à son auteur. Dans la situation actuelle du Conseil de sécurité de l’ONU, elle serait plutôt réductrice. Cette année, par le biais du système électoral de l’ONU où Europes de l’Est et de l’Ouest ont le droit d’avoir, chacun, un siège non permanent, l’Union européenne (à 27) a quatre sièges sur quinze au Conseil de sécurité (France, Belgique, Allemagne, Pologne). Cinq si on prend en compte le Royaume-Uni avec qui l’Europe partage la plupart des valeurs diplomatiques. C’est démesuré par rapport au poids réel européen dans les affaires du monde. Doter le siège français du rôle de représentation de l’Union européenne serait un véritable appel d’air à réformer un système considéré comme inégal par les autres continents. Au final, réduire de quatre à un le poids de l’Union européenne dans l’instance internationale de sécurité ne serait pas une très grande victoire diplomatique pour l’Europe…

Quel contexte sous tend cette proposition ?

Cette proposition s’inscrit dans une réflexion « à moyen terme » comme l’indique l’auteur pour renforcer le poids de l’Europe dans le monde. Elle est concomitante aux projets (toujours pas aboutis) de réformer le Conseil de sécurité de l’ONU pour le rendre plus représentatif du monde actuel, comme à la volonté de Berlin de jouer un rôle plus important dans le monde en général et en particulier d’obtenir un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. Le ‘vrai’ objectif de l’Allemagne.

Quel est l’intérêt ?

Cette proposition, même inappliquée ou inapplicable, mérite cependant l’attention. Elle pointe le doigt sur une donne précise : après le Brexit, la France sera le seul membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, à même de représenter et la défense des intérêts européens, avec la capacité (au besoin) de poser le veto sur certaines décisions. Cela dote la France d’une certaine responsabilité envers ses partenaires européens pour faire circuler l’information, comme d’expression des préoccupations européennes auprès des autres membres du Conseil de sécurité. Rien n’empêcherait d’ailleurs que la représentation française ait un poste diplomatique de premier plan réservé à ces échanges européens. Cette proposition aurait aussi un intérêt : rendre plus visible, ce qui se passe dans les couloirs des Nations unies : la concertation permanente entre Européens siégeant au Conseil de sécurité pour ajuster leurs positions et défendre leurs intérêts.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Lire aussi : Après le Brexit, la France va devoir assumer seule un rôle accru aux Nations unies

 

  1. Certains arguent que le siège est attribué à un pays et non une organisation. Certes. Mais il existe une certaine souplesse. C’est ainsi que Italie et Pays-Bas ont décidé en 2017-2018 de partager un siège au Conseil de sécurité, le divisant en deux périodes de un an (et non sur le mandat de deux ans dédié à un seul pays comme le veut la règle). Cela démontre que la question est avant tout politique et non juridique.

Les missions et opérations de la PSDC. Budget, personnel, commandement… le point

(B2) Plus d’une quinzaine de missions et opérations de la PSDC sont aujourd’hui déployées sur trois continents : Europe, Moyen-Orient, Afrique. Quel objectif ? Combien de personnel ? Pour quel budget ? Quel est leur chef ? Le point…

(crédit : EUTM RCA)

Ce point, synthétique, a pour ambition de donner un tour d’horizon des missions de la PSDC, et assimilées, en quelques lignes. C’est un travail original réalisé par B2. Car, de manière assez paradoxale, il n’existe pas de recensement officiel réalisé par les services de l’Union européenne. Nous avons donc fait le tour des missions et opérations pour avoir une vision aussi exacte que possible, qui n’est pas évidente, car tant les chiffres du personnel, que du budget sont sur des bases fort différentes et ne peuvent donner lieu à des comparaisons que relatives.

16 à 18 missions et opérations, civiles et militaires

Six missions et opérations sont d’ordre militaire (♦) : trois du type formation d’armée locale (EUTM), deux d’ordre maritime (EUNAVFOR) contre la piraterie dans le Golfe d’Aden et au large de la Somalie (Atalanta) et contre les trafics en Méditerranée (Sophia), une seule répond à une opération de stabilisation.

Dix missions sont d’ordre civil, principalement tournées vers le renforcement des forces de sécurité intérieure (EUCAP ou EUPOL ou EUBAM) ou le conseil au niveau stratégique (EUAM) ; une seule est d’observation d’un accord de cessez-le-feu (EUMM). Deux de ces missions doivent se terminer à la fin de leur mandat, d’ici 2020 : EULEX Kosovo et EUPOL Copps. Une est en sursis : EUNAVFOR Med / Sophia.

A celles-là, on doit ajouter une mission purement judiciaire, mais dérivée d’une mission PSDC et financée sur le budget PESC — les Chambres spécialisées du Kosovo —, et une mission de la Commission européenne qui répond aux mêmes objectifs et motivations, mais est opérée par des moyens différents (EUBAM Moldova).

Près de 6000 personnes mobilisées

En tout, ces missions et opérations regroupent environ 5500 personnes, selon notre comptage : un peu plus de 2200 dans les missions civiles, environ 3300 dans les missions/opérations militaires. L’effectif varie énormément selon les recrutements (missions civiles) et les périodes, surtout dans les opérations militaires : un navire de plus ou de moins, c’est immédiatement une variation de 200 à 300 personnes.

Un coût global de 900 millions d’euros

Le coût de ces missions se monte, selon l’estimation de B2, à 900 millions d’euros, supporté en partie par le budget communautaire et par les États membres. Pour arriver à ce chiffre, nous prenons en compte tout d’abord le budget affecté aux missions civiles, en tout 316 millions €, recalculé sur un rythme annuel, — financé en grande partie par le budget communautaire ordinaire —, et les 75 millions € de coûts communs des missions/opérations militaires — financés par un budget extraordinaire géré par le mécanisme Athena. Le coût total des missions civiles avoisine plutôt 350 à 400 millions d’euros, les États membres supportant 10 à 20% des coûts selon notre estimation (1), tandis que le coût total des missions/opérations militaires se monte à environ 500 millions d’euros (2).

Une répartition assez équilibrée des commandements

La répartition des nationalités de chef de mission/opération apparaît plutôt équilibrée, avec quinze nationalités représentées dans les chefs de mission et d’opération. Dans le détail, petite prime aux Italiens et aux Allemands qui dirigent trois opérations. Les Britanniques commandent deux opérations (mais plus pour longtemps, Brexit oblige). Un Français est aux commandes seulement, pour une mission (deux d’ici mars), idem pour les Espagnols.

Si on prend en compte les zones géographiques dont sont issus les chefs de mission ou d’opération, sept missions/opérations sont dirigées par des responsables venus de pays du Sud (Grèce, Italie, Espagne, Portugal), six par des pays du centre (Allemagne, France, Belgique, Autriche), quatre par des pays du Nord (Danemark, Finlande, Royaume-Uni) et quatre par des pays de l’Est (Bulgarie, Lituanie, Pologne, Roumanie).

  • NB : le total (21) est légèrement supérieur au nombre des missions/opérations, car il comprend également le commandant d’opération pour les opérations militaires. Nous ne tenons pas compte dans cet inventaire de la nationalité du commandement au niveau stratégique des missions militaires (le Finlandais Esa Pulkkinen) et des missions civiles (l’Italien Vincenzo Coppola). On peut noter qu’un pays tiers occupe un poste stratégique, un Américain étant placé comme procureur dans les Chambres spécialisées du Kosovo.

Europe Balkans

EUFOR Althea (stabilisation de la Bosnie-Herzégovine, suite aux accords de Dayton 1995) : environ 600 personnes, budget : 10,3 millions € (coûts communs, annuel). 14 États membres participants + 5 pays tiers (Albanie, Chili, Macédoine Fyrom, Suisse, Turquie). QG : Sarajevo. Commandant d’opération : général James Everard (SHAPE OTAN) (3). Commandant de force : général Martin Dorfer (Autriche).

EULEX Kosovo (État de droit) : 675 personnes, budget : 83,55 millions € pour deux ans (juin 2018 – juin 2020). 25 États membres participants et 2 pays tiers (Suisse, États-Unis). QG : Pristina. Chef de mission : Alexandra Papadopoulou (Grèce).

Chambres spécialisées du Kosovo KSC (justice) (4) : 150 personnes, budget : 86,25 millions € pour deux ans (juin 2018 – juin 2020). 23 États membres participants et 5 pays tiers (Canada, Norvège, Suisse, Turquie, États-Unis). QG : La Haye (Pays-Bas). Présidente : Ekaterina Trendafilova (Bulgarie). Procureur général : Jack Smith (États-Unis). Site

Caucase Asie Centrale

EUMM Georgia (observation des accords de 2008 dit Medvedev-Sarkozy) : 319 personnes (environ 210 experts internationaux + une centaine de personnel local), budget : 38,2 millions € pour deux ans (décembre 2018 – décembre 2020). 26 États membres participants. QG : Tbilissi (+ 3 Fields office à Gori, Mtskheta, Zugdidi). Chef de mission : Erik Høeg (Danemark).

EUAM Ukraine (conseil aux forces de sécurité intérieure – police et État de droit) : 300 personnes, budget : 33,84 millions € pour 18 mois (décembre 2017 – mai 2019). 24 États membres participants et 1 pays tiers (Canada). QG : Kiev (+ 3 Fields Office à Kharkiv, Lviv et Odessa). Chef de mission : Kęstutis Lančinskas (Lituanie).

EUBAM Moldova Ukraine (conseil et renforcement des capacités de surveillance aux frontières, autour de la Transnistrie) : 45 personnes + 73 locaux, budget : 15 millions € pour trois ans (2017-2020). 11 États membres participants. QG : Odessa + poste national à Chisinau (+ 6 Fields Office Odessa – Chornomorsk (port), Kuchurhan, Podilsk, Otaci, Chisinau et Basarabeasca). Chef de mission : Slawomir Pichor (Pologne) (5)

Moyen-Orient

EUPOL Copps – Palestine (conseil stratégique et formation police – justice) : 99 personnes, budget : 12,6 millions € pour deux ans (juillet 2018 – juin 2020). 20 États membres participants et 1 pays tiers (Canada). QG : Ramallah (Cisjordanie). Chef de mission : Kauko Aaltomaa (Finlande)

EUBAM Rafah (conseil gestion de frontières) : 18 personnes, budget : 2 millions € pour deux ans (juillet 2018 – juin 2020). 5 États membres participants. QG : Tel Aviv (Israël). Chef de mission : Günther Freisleben (Allemagne).

EUAM Iraq (conseil police, justice et État de droit) : 43 personnes (en augmentation), budget : 64,8 millions € pour 18 mois (octobre 2018 – avril 2020). 14 États membres participants. QG : Bagdad. Chef de mission : Markus Ritter (Allemagne).

Méditerranée Libye

EUBAM Libya (conseil gestion des frontières et réforme de sécurité) : 38 personnes, budget : 61,68 millions € pour 18 mois (janvier 2019 – juin 2020). 15 États membres participants. QG : Tunis + Tripoli (Libye). Chef de mission : Vincenzo Tagliaferri (Italie)

EUNAVFOR Med / Sophia (lutte anti-trafics Méditerranée et formation des garde-côtes libyens) : environ 1200 personnes, 3 à 4 bateaux, 2 à 4 avions. Budget : 1,1 million € pour trois mois (coûts communs, janvier – mars 2018). 27 États membres participants, mais seulement 6 avec des moyens (Italie, Allemagne, Espagne, France, Luxembourg, Pologne). QG : Rome (Italie) (+ base logistique à Augusta, base aviation à Sigonella). Commandant d’opération : contre-amiral Enrico Credendino (Italie). Commandant de force : contre-amiral Stefano Turchetto (Italie)

Afrique centrale

EUTM Centrafrique RCA (conseil stratégique, formation et entrainement militaire) : 187 personnes, budget : 25,4 millions € pour deux ans (coûts communs, sept. 2018 – sept. 2020). 8 États membres participants (Espagne, France, Italie, Lituanie, Pologne, Portugal, Roumanie et Suède) + 3 pays tiers (Bosnie-Herzégovine, Géorgie, Serbie). QG : Bangui (+ centre de formation à Bouar en projet). Commandant d’opération : général Esa Pulkkinen (MPCC). Chef de mission : général Hermínio Teodoro Maio (Portugal).

Sahel

EUTM Mali (conseil stratégique, formation et entrainement militaire) : 620 personnes, budget : 59,74 millions € pour deux ans (coûts communs, mai 2018 – mai 2020). 22 États membres participants et 5 pays tiers (Albanie, Géorgie, Moldavie, Monténégro, Serbie) + 1 sous-traitant aérien (Afrique du Sud). QG : Bamako (+ centre de formation à Koulikoro). Commandant d’opération : général Esa Pulkkinen (MPCC). Chef de mission : général Peter Mirow (Allemagne).

EUCAP Sahel Mali (conseil stratégique et renforcement des capacités de sécurité intérieure) : 188 personnes (134 personnes + 54 locaux), budget : 28,45 millions € pour un an (janvier 2018 – février 2019). 15 États membres participants et 1 pays tiers (Serbie). QG : Bamako. Chef de mission : Philippe Rio (France).

EUCAP Sahel Niger (conseil stratégique et renforcement des capacités de sécurité intérieure) : 173 personnes (115 internationaux et 58 locaux), budget : 63,4 millions € pour deux ans (octobre 2018 – septembre 2020). 15 États membres participants. QG : Niamey (+ poste à Agadez). Chef de mission : Frank Van der Mueren (Belgique).

Corne de l’Afrique

EUNAVFOR Atalanta (lutte anti-piraterie au large de la Somalie) : environ 600 personnes (1 à 3 navires et 1 ou 2 avions patrouilleurs), budget : 11,7 millions € (coûts communs, janvier 2019 – décembre 2020). 19 États membres participants + 2 pays tiers (Monténégro, Serbie), mais 3 ou 4 seulement fournissent des moyens (navires et avions) de façon régulière (Italie, Espagne, Allemagne et France de façon partielle), sans oublier les équipes de protection placées à bord des navires du Programme alimentaire mondial assurées à tour de rôle par un pays (Croatie, Lituanie, Monténégro ou Serbie). QG : Northwood (Royaume-Uni) (+ base logistique et aviation à Djibouti) (6). Commandant d’opération : général major Charlie Stickland Obe (Royaume-Uni). Commandant de force : contre-amiral Alfonso Pérez de Nanclares y Pérez de Acevedo (Espagne).

EUTM Somalia (conseil stratégique, formation et entrainement militaire) : 183 personnes + 15 locaux, budget : 22,98 millions € pour deux ans (coûts communs, janvier 2019 – décembre 2020). 8 États membres participants et 1 pays tiers (Serbie). QG : Mogadiscio. Commandant d’opération : général Esa Pulkkinen (MPCC). Chef de mission : général de brigade Matteo Spreafico (Italie).

EUCAP Somalia (conseil stratégique et renforcement des capacités de sécurité maritime) : 110 personnes, budget : 66,1 millions € pour deux ans (janvier 2019 – décembre 2020). 17 États membres participants. QG : Mogadiscio. Chef de mission : Maria-Cristina Stepanescu (Roumanie).

(Nicolas Gros-Verheyde)

NB : la description de l’objectif de chaque mission est faite par B2, en se détachant parfois du langage officiel qui est par moment éloigné de la réalité.

  1. Le montant mentionné pour une mission civile représente une très large partie des coûts ; les États participants supportent seulement le salaire des personnels détachés. Un coût qu’on peut estimer entre 10 à 20%.
  2. Ce qu’on appelle les coûts communs ne représentent qu’une petite partie du coût d’une opération militaire : entre 10 à 15% selon les estimations.
  3. L’opération EUFOR Althea est la seule menée sous le format Berlin Plus (commandement mixte OTAN-UE). Le général Everard sera remplacé, avant fin mars 2019, par le général français Olivier Rittimann (lire : Brexit oblige, le commandement de l’opération EUFOR Althea va passer à un Français)
  4. La fonction juridictionnelle faisait auparavant partie de EULEX Kosovo. Elle en a été détachée et l’institution placée aux Pays-Bas, hors du Kosovo, suite au rapport du Conseil de l’Europe sur les trafics d’organes et pour éviter des pressions sur les juges ou des ‘neutralisations’ de témoins supplémentaires.
  5. Cette mission n’est pas strictement menée au titre de la PSDC, même si ses objectifs et moyens sont similaires. Son budget ne dépend pas de la PESC, mais de l’instrument du voisinage de la Commission. Elle figure néanmoins sur la liste des missions-opérations du service européen pour l’action extérieure (SEAE).
  6. Du fait du Brexit, le QG sera transféré à Rota (Espagne) et à Brest (France), sous commandement espagnol.

Mis à jour : correction sur le nom du chef d’EUTM Somalia, sur le nombre de pays participants et le nombre de personnel d’EUTM Mali

De 2018 à 2019, une année tourmentée, cruciale. Trois chocs, trois défis

(B2) L’année 2019 s’ouvre après une année 2018 qui n’est pas aussi noire qu’on peut le penser. Certes l’Europe est loin d’être parfaite ou le monde merveilleux, elle représente tout de même un ilot de stabilité dans un monde plus en plus brutal

(crédit : MOD Espagne – Milex 2018)

L’année qui s’annonce est l’année de tous les dangers pour l’Europe : le Brexit, l’inconnue des élections européennes, le renouvellement des institutions européennes. Les deux pays qui vont se succéder à la tête de l’Union — Roumanie puis Finlande — auront fort à faire…

Une année cruciale

Premier choc : le départ ‘historique’ du Royaume-Uni de l’Union européenne.

C’est un bouleversement qui va bien au-delà d’un problème d’accords douaniers. Il va affaiblir le rôle qu’à toujours joué Londres d’être le pont entre le monde américain et le monde européen, il va affaiblir l’Union européenne qui perd un grand pays membre et fait naitre un concurrent dans la défense d’un certain modèle démocratique et de valeurs. Il met surtout à ‘nu’ l’Europe face à ses contradictions internes. On ne pourra plus demain désigner un bouc émissaire bien commode que jouait à merveille le Royaume-Uni. Chacun va être placé à ses contradictions : ceux qui rechignent à mettre la main à la poche et ceux qui rechignent aux abandons de souveraineté…

Deuxième choc : les élections européennes : To be or not to be

Le Brexit met le doigt sur plusieurs questions qui vont être au cœur des élections européennes. Faut-il être dedans ou dehors — un « to be or not to be » moderne situé — ou plutôt faut-il plus d’intégration ou davantage de souveraineté ? C’est autour de cette question fondamentale que pouraient se focaliser les élections européennes.

A cause (ou grâce à) une poussée eurosceptique, qui ne se cantonne pas aux extrêmes, la campagne européenne qui s’annonce va être focalisée, au-delà du traditionnel vote national de caution du pouvoir en place, sur des enjeux européens : Que doit être l’Europe demain ? Quelle position adopter vis-à-vis des migrations, de la mondialisation, du partage de l’économie ? Finalement de bonnes questions…

L’intégration européenne ne fait plus consensus, ou du moins ce consensus ne peut plus être géré loin des peuples. Les Européens qui se plaignent de la montée des populismes devraient au contraire s’en réjouir. On débat, on pose des questions, on se doit d’avoir des explications et des réponses.

Troisième choc : renouvellement institutionnel

Le troisième enjeu de l’année est le renouvellement des institutions européennes. C’est une mécanique assez complexe qui se met en branle. Les défenseurs d’une Commission politique risquent de se retrouver pris à leur propre piège. Quand il s’agit d’être bipartisan, avec un équilibre de pouvoirs entre chrétiens-démocrates et socio-démocrates, à tendance libérale, c’était relativement aisé, car il y avait une communauté de vues au-delà des appartenances politiques. Avec des positions de gouvernement, et de parlement, beaucoup plus tranchées, l’idée d’une Commission plus neutre, plus exécutive pourrait refaire surface.

Les trois défis qui attendent l’Europe

Si l’Europe est faible, c’est d’abord par les gouvernements qui la composent. L’Union européenne souffre aujourd’hui d’une faiblesse — celle des États qui la composent. Les institutions, en soi, résistent plutôt bien. Mais elles devraient apprendre à tenir compte des ‘peuples’. Quant à la relation avec Washington, le parrain éloigné, elle devient aujourd’hui problématique. Ce qui est, aussi, un défi pour l’Union européenne.

La faiblesse des États

On constate que les gouvernements des principaux pays européens ont mordu la poussière. L’Italie a vu arriver une nouvelle coalition au pouvoir formé des atypiques ‘5 étoiles’ et de la droite nationaliste de la Ligue du Nord. Le parti populaire a dû quitter le pouvoir en Espagne laissant place à un gouvernement socialiste minoritaire. En Allemagne, la Chancelière Merkel en proie à plusieurs défaites électorales dans les Länder a dû abandonner la présidence de la CSU. En France, l’envolée optimiste du président Macron s’est effondrée sous le poids de la réalité et d’une morgue insoupçonnée. Au Royaume-Uni, le gouvernement de Theresa May est coincé sur la question du Brexit. Dans les autres pays, les gouvernements au pouvoir sont aussi dans des positions fragiles. L’instabilité ne concerne pas que les grands pays. En Belgique, la coalition formée des nationalistes flamands et des libéraux s’est fracassée sur la question de l’immigration laissant place à un gouvernement intérimaire condamné aux affaires courantes, le temps des élections de mai. La Suède reste sans gouvernement stable, depuis les élections de septembre 2018.

Le défi du divorce avec Washington

L’élément majeur de cette année reste le divorce entre Européens et Américains. Que ce soit sur le statut de Jérusalem, l’accord nucléaire iranien ou le rôle de l’Alliance atlantique face à la Russie, il y a désormais une bonne feuille de papier épaisse entre Washington et Bruxelles. Nous ne sommes plus dans un différend d’ordre commercial, tenant à des entreprises concurrentes ou des différences de droits de douane. Il y a désormais un différend stratégique, à la fois sur la marche du monde mais aussi sur l’unité européenne. Celle-ci ayant été remise en cause de façon non anodine par le président américain Donald Trump. Si la notion de l’autonomie stratégique n’est pas définie de la même façon dans toutes les capitales européennes, le ressenti partagé est que l’allié américain n’est plus fiable à 100% comme par le passé.

Une certaine résistance plastique du système européen

Malgré tous les coups de butoir, le dispositif européen est resté en place et solide. Sur le Brexit, les ’27’ sont restés unis, malgré toutes les tentatives de Londres de les diviser. Et finalement, c’est l’unité britannique britannique qui s’est fracassée sur la solidité bienveillante des Européens. De la même façon, le dispositif des sanctions sur la Russie est resté intact, et reconduit régulièrement, même si plusieurs capitales ont exprimé des doutes.

L’Euro n’a sans doute pas atteint ses objectifs souhaités, notamment en matière internationale, mais la monnaie unique n’est plus autant critiquée en interne que dans le début des années 2010 et reste une monnaie d’échange international de premier plan. Ce qui n’est pas négligeable.

Cette résistance plastique du système européen tient sans doute à ce qu’il n’est pas un dispositif, dur, rigide, établi, mais qu’il s’adapte, comme la plasticine des enfants, et résiste finalement à toutes les tentatives de découpage. Les institutions européennes assises sur une législature de cinq ans et une grande coalition ont maintenu une certaine stabilité dans une volte-face de plusieurs gouvernements européens.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Etudes stratégiques : la France lance son école de War Studies

(B2) Cinq laboratoires universitaires de sciences humaines vont être labellisés « centre d’excellence ». Objectif : contribuer à développer, dans le cadre du Pacte enseignement supérieur, une école française des études stratégiques, inspirée des War Studies anglo-saxonnes

(©CSW Expo 2009)

Faire émerger les études stratégiques

Financer la recherche

La question du financement est cruciale pour permettre aux laboratoires de développer des savoirs de qualité. C’est le nerf de la guerre pour les universités qui vont bénéficier de ce label excellence. Chacun des lauréats (Paris I, Paris 8, Bordeaux, Grenoble et Lyon III) va bénéficier d’un contrat de cinq ans pour embaucher un jeune chercheur chargé de mener à bien le projet (60.000 par chercheur par an). En échange, ces établissements doivent « contribuer à la construction d’une filière « études stratégiques » en France » : il s’agit, selon la DGRIS, d’institutionnaliser les liens entre ministère de la Défense et monde de la recherche, « en s’inspirant des War Studies anglo-saxonnes, afin d’attirer les meilleurs talents vers ce domaine de recherche ».

NB : Ces cinq projets pourraient être suivis par d’autres. Le budget annuel du Pacte enseignement supérieur, fixé à 2,5 millions d’euros par an « à plein régime » prévoit de financer « à terme » 40 chercheurs.

Mettre en réseau les efforts

Les chercheurs, notamment les plus jeunes, s’intéressant à l’étude des guerres, sont longtemps restés dispersés en France. En 2015, c’est aussi pour regrouper les énergies que plusieurs d’entre eux ont lancé l’Association pour les études sur la guerre et la stratégie (AEGES). Lieu de rencontre et de construction de réseau, celle-ci s’est rapidement imposée dans le paysage comme un soutien à la publication ou à la communication de travaux académiques de très bonne facture.

Appuyer la jeunesse

C’est l’un des rôles fondamentaux de ce Pacte : « développer et régénérer le vivier de chercheurs sur les problématiques liées à la défense et à la sécurité ». Les établissements bénéficiaires s’engagent à associer à leurs travaux des jeunes chercheurs, financés à travers des contrats dédiés. Cette démarche en direction de la jeune génération a également donné lieu en 2017 à un colloque et à une publication scientifique de l’IRSEM mobilisant la « relève stratégique », avec des panels exclusivement constitués de doctorants et de jeunes chercheurs.

NB : Ce soutien se manifeste aussi à travers la mobilisation de moyens privés. Nicolas Bronard, un cadre de la DGRIS, a mis en place un « club Phénix », destiné à réunir les jeunes chercheurs pour leur faire bénéficier de l’aide d’entreprises volontaires.

Rattraper le retard

Une université française hostile à la force

Les sciences humaines sont très marquées, en France, par un héritage particulièrement hostile à la guerre et à l’usage de la force. De grands auteurs s’y sont pourtant intéressés, comme Auguste Comte ou Emile Durckeim. Ce dernier, d’ailleurs, a largement transmis aux générations suivantes l’idée selon laquelle la guerre n’était qu’une pathologie de l’humanité que, tôt ou tard, l’on parviendrait à soigner.

« Les horreurs du second conflit mondial, puis les tensions qu’engendrent la Guerre Froide et les guerres coloniales n’ont guère contribué à rendre ces thématiques populaires parmi les auteurs du premier rang au sein des courants généralistes dominants, écrit Bernard Boëne, ancien directeur de l’enseignement à l’académie militaire de Saint-Cyr. « La période qui va de 1950 à 1980 voit émerger, en marge du marxisme ou contre lui, nombre de programmes de recherche structurants qui cultivent l’oubli, ou le déni, de la guerre, des armées et de la coercition physique. » (1)

Difficulté méthodologique

L’étude de la guerre est également marquée par une difficulté méthodologique : elle est fondamentalement pluri-disciplinaire. Elle se nourrit en effet d’histoire, de sciences politiques, de relations internationales, de géographie, d’économie, de sociologie, d’anthropologie ou encore de sciences de l’information et de la communication. En France, le travail pluri-disciplinaire reste à développer dans les laboratoires : beaucoup de chercheurs préfèrent encore préserver les frontières entre les différents champs de recherche, chacun ayant ses propres références théoriques.

Le modèle anglo-saxon

Longtemps, les chercheurs français qui souhaitaient poursuivre leurs travaux sur la guerre ont donc lorgné sur des think tanks et des universités anglo-saxons. Du Royaume-Uni aux Etats-Unis, non seulement les War Studies sont valorisées, mais les opérationnels s’y intéressent de près. Dans les grands colloques et dans les revues scientifiques, il n’est ainsi pas rare de retrouver à la plume ou au micro aussi bien des scientifiques que des acteurs des conflits qui réfléchissent ensemble. C’est ce qui a inspiré la démarche entreprise par le ministère des Armées français. Mais c’est aussi là le départ d’un autre débat, éthique celui-là : à partir de quand le chercheur doit-il prendre ses distances avec les militaires ? De l’autre côté de l’Atlantique, il n’est pas rare que des académiques portent l’uniforme en tant que réservistes. Mais c’est encore l’autre bout du monde, vu depuis les laboratoires français.

(Romain Mielcarek)


Les cinq projets retenus

• Université de Paris 1 – Panthéon Sorbonne : « Sorbonne War Studies (emploi de la force armée au prisme des nouveaux défis sécuritaires) » – Julie LE MAZIER

• Université de Paris 8 – Vincennes – Saint-Denis : « GEODE : Géopolitique de la Datasphère » – Alix DESFORGES

• Université de Bordeaux : « DPBS : Defense & Peace Bordeaux School » – Julien ANCELIN

• Université de Grenoble Alpes : « Cybersécurité et sécurité internationale – données, modélisation et visualisation » – Mayeul KAUFFMANN

• Université de Lyon 3 – Jean Moulin : « L’inter-connexion des fonctions stratégiques hautes (puissance aérienne, espace, nucléaire, défense anti-missiles). Conséquences politiques et opérationnelles des couplages capacitaires de haute intensité dans les espaces homogènes et les Contested Commons » – Antony DABILA

Télécharger les fiches détaillées


Lire aussi : Des bourses à portée de main pour les jeunes chercheurs

  1. Les sciences sociales, la guerre et l’armée, Bernard Boëne, Presses Sorbonne Université, 12 décembre 2014

Qui signera, qui ne signera pas le pacte des migrations au sein de l’UE ? Et au-delà

(B2) Finalement près d’une dizaine de pays de l’Union européenne ne signeront pas le pacte sur les migrations de l’ONU à Marrakech les 10 et 11 décembre

 

Il sont huit sur notre liste : la Hongrie, l’Autriche, la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie, la Bulgarie, l’Italie et, finalement, la Lettonie. L’Estonie et la Croatie devraient finalement signer après réflexion. La Belgique a finalement signé mais au prix d’une crise gouvernementale….

Des convergences malgré des différences d’affiliation politique

D’un point de vue politique, même s’il y a des convergences entre ces gouvernements, il n’y a pas beaucoup de points communs. Certains d’entre eux sont en coalition avec l’extrême-droite (Autriche, Italie, Bulgarie), mais pas tous. D’autres naviguent entre un gouvernement conservateur assez classique (PiS en Pologne), un gouvernement chrétien-démocrate, à tendance personnelle (Viktor Orban en Hongrie), un gouvernement de centre gauche (Slovaquie) avec une tendance libérale (Babis en république Tchèque). C’est un certain hétéroclisme qui ne peut être résumé au seul vocable, trop facilement utilisé, de ‘populisme’.

L’Europe de l’Est, mais pas uniquement

Au niveau géographique, c’est la même constatation qui peut être faite. Certes la plupart de ces pays sont situés à l’Est de l’Europe, et ont adhéré lors de la dernière grande vague d’élargissement en 2004 ou 2007, mais d’autres sont au sud ou au centre de l’Europe et sont depuis plus longtemps dans l’Union (Autriche), voire en sont fondateur (Italie).  De la même façon, indiquer qu’il s’agit des ‘Visegrad’ (les quatre pays Pologne, Tchéquie, Slovaquie et Hongrie) est très réducteur.

La vague migratoire, mais pas tous

Tous ont été confrontés avec une vague migratoire de 2015. Certains de très loin (Pologne, Rép. Tchèque), d’autres de beaucoup plus près, en première ligne (Italie, Bulgarie) ou en seconde ligne (Autriche, Hongrie, …). En Croatie (1) et Slovénie (2), qui font partie de cette seconde ligne, le débat a été délicat au sein des partis, et entre majorité et opposition.

L’Europe centrale et l’ancien empire des Habsbourg

En revanche, ce qui est frappant quand on regarde cette carte, c’est une certaine communauté historique. Si on excepte la Bulgarie, tous sont issus (peu ou prou) du démembrement de l’empire austro-hongrois, qui s’est fracassé il y a cent ans sur la première Guerre mondiale. Un empire parcouru de tensions entre une tendance autoritaire, conservatrice et une tendance libérale, décentralisatrice, unioniste…

Ce sont souvent des pays qui ont dû faire face à une vague à laquelle ils n’étaient pas préparés politiquement ou historiquement. Des pays où les contours du territoire, voire l’indépendance de l’État même, sont récents, et qui ont alors un besoin viscéral d’affirmer à la fois le contrôle de leurs frontières et leur capacité de diriger. On n’est pas uniquement dans de la politique pure, mais dans de la psychologie collective, qu’entretiennent ces gouvernements… ou qu’ils reflètent.

Il ne s’agit pas, ici, de tirer des conclusions, mais d’éveiller des pistes de réflexion pour comprendre, plutôt que d’essayer de faire des classifications sommaires, des condamnations hâtives ou des analyses politisées. En Europe, il n’y a jamais des bons, d’un côté, des méchants, de l’autre.

(Nicolas Gros-Verheyde)

Mis à jour le 2.12 sur la Slovénie et la Croatie, le 12.12 sur la Belgique et la Lettonie.

  1. En Croatie, la présidente Kolinda Grabar-Kitarovic (HDZ) a manifesté son refus d’aller à Marrakech pour signer le texte, et plusieurs partis ont embrayé sur cette position. Mais le gouvernement de coalition de centre droit et nationaliste dirigé par Andrej Plenković (HdZ) devrait finalement signer le texte. Un différentiel politique comme une querelle de personnes au plus haut sommet de l’État explique ce couac.
  2. En Slovénie, le gouvernement de coalition de centre gauche de Marjan Šarec a finalement annoncé jeudi (15 novembre) sa décision d’approuver le Pacte. Une session d’urgence du Parlement a été convoquée le 21 novembre sur ce sujet. Le président Borut Pahor (SD) a cependant indiqué que des explications additionnelles étaient nécessaires, pour bien préciser que chaque pays est maitre de sa politique migratoire.

La remontée verte (V2)

(B2) En quelques semaines, le panorama politique a changé. Si les forces eurosceptiques restent très présentes, apparait une nouvelle force alternative, plus européenne : les Verts. Du moins dans la zone du centre-Europe d’inspiration germanique.

© NGV / B2

On les disait il y a quelques mois dans les tréfonds des classements. Est-ce une soudaine prise de conscience des enjeux environnementaux, des changements climatiques, ou l’absence d’alternative dans les partis classiques ? Sans doute un peu de tout cela. Les Verts assurent dans les pays du centre et du nord de l’Europe une remontée en flèche.

De bons scores dans plusieurs pays

En Allemagne, lors de deux élections régionales emblématiques, en Bavière et en Hesse, en Belgique, lors des élections communales, surtout en Wallonie et à Bruxelles, au Luxembourg, les Verts ont atteint des scores importants, de l’ordre de 20%. Un dernier sondage en Allemagne pour les Européennes leur donne un score identique aux élections devançant de 4 points le SPD et l’AFD placés au coude à coude. Soit une vingtaine de sièges (7 de plus qu’aujourd’hui).

Aux Pays-Bas et en Finlande aussi

Dans d’autres pays, aux Pays-Bas et en Finlande par exemple, de bons scores sont attendus. Les GroenLinks néerlandais atteignent ainsi 16% et (soit 9 points de plus qu’aux dernières élections européennes 6,98%) et la place de troisième parti du pays. En Finlande, les résultats sont moins nets mais ils naviguent entre 12 et 13% (soit 3 ou 4 points de plus qu’aux dernières élections, 9,3%), même si le parti qui talonnait en début d’année le Kesk, le parti du centre du Premier ministre Juha Sipilä, a légèrement décroché (voir ici). L’Autriche reste dans ce concert une exception avec un parti vert qui plafonne autour des 5%.

Faiblesse latine et inconnue française

Cette remontée reste molle voire inexistante dans les pays latins. Ce qui tempère quelque peu l’enthousiasme possible. Très faibles en Italie et en Espagne, le seul espoir des Ecologistes réside dans l’hexagone. La France reste une grosse inconnue et un vrai défi. Les Verts demeurent, pour l’instant, au-dessous du score réalisé en 2014 (8,95%), malgré une légère remontée depuis l’été (de 4% à 7%). Un coup de mou sensible dans un pays qui envoie 79 députés au Parlement européen (5 de plus qu’aux élections de 2014) et où l’élection se fait désormais dans une circonscription unique sur des listes nationales (donc avec une proportionnelle plus efficace).

Un arbitre au Parlement ?

Cette progression pourrait provoquer un ‘petit’ bouleversement au Parlement européen. Les Verts, qui disposent aujourd’hui de 52 sièges, pourraient augmenter d’une dizaine ou d’une quinzaine de sièges (selon les prévisions) leur score. A l’échelle du Parlement ce n’est pas une révolution. Mais cela les amènerait non loin des Libéraux et permettrait au PPE et S&D d’envisager une alternative aux Libéraux et Démocrates, si ceux-ci se montrent trop exigeants pour rejoindre la coalition majoritaire.

Des contacts informels PPE – Verts

D’après nos informations, des contacts informels auraient déjà eu lieu à l’initiative du PPE avec les Verts. Et les Verts n’excluent pas de ‘monter’ dans une coalition. Une majorité alternative PPE-Libéral-Verts (dite coalition ‘jamaicaine’ *) ne serait pas possible — à l’image de ce qui pourrait se passer en Allemagne si les socio-démocrates du SPD quittaient la coalition au pouvoir —, mais une trilatérale PPE-S&D-Verts ou une quadrilatérale PPE-Libéral-S&D-Verts deviendrait possible, mathématiquement comme politiquement.

Commentaire : cette remontée fragilise la dialectique mise en place à la fois par Emmanuel Macron et par Viktor Orban d’une opposition entre les deux camps : les ‘progressistes’ et les ‘souverainistes’. Elle illustre que d’autres voies sont possibles : alternatives (les verts) ou plus traditionnelles (chrétiens-démocrates et socio-démocrates). Les derniers sondages laissent, en effet, entrevoir une tendance à la stabilisation de la baisse (même si celle-ci est très nette) des deux partis traditionnels, voire une légère remontée pour ces derniers dans les pays qui leur sont traditionnellement acquis (au nord de l’Europe notamment).

(Nicolas Gros-Verheyde)

(*) Du fait des couleurs Noir-Jaune-Verts qui se retrouvent sur le drapeau jamaicain et symbolisent les couleurs de la CDU-CSU (chrétien-démocrate), du FDP (libéral) et des Grünen (Verts).

Dans la série élections 2019, lire aussi :

Et voir notre dossier N°67. Elections européennes 2019

Version 2 : précisions apportées sur les sondages en Finlande et Pays-Bas, ajout d’un paragraphe sur la France