[Analyse] Une relation franco-allemande, difficile. Une Alliance des contraires nécessaire à l’Europe

(B2) L’annulation du conseil des ministres franco-allemands, prévu d’abord en juillet, puis à Fontainebleau, le 19 octobre illustre une relation difficile depuis l’arrivée d’une coalition tricolore en Allemagne et le second mandat d’Emmanuel Macron.

Image symbolique du couple franco-allemand : un Français qui parle, anime le débat ; un Allemand qui regarde à côté souriant, content de lui-même. Et entre les deux souvent un intermédiaire (ici le Néerlandais Mark Rutte) (Photo : Conseil de l’Union européenne)

Une alchimie personnelle qui ne prend pas

Entre un Olaf Scholz — qui peine à exister sur la scène européenne mais tient la barque malgré tout —, et un Emmanuel Macron — trublion de la politique et plus présidentiel que jamais —, le courant ne passe pas. Et même pas du tout ! Il y a peu d’alchimie personnelle, et même pas le respect minimal comme entre une Angela Merkel et un Nicolas Sarkozy ou un François Hollande.

Une dichotomie sur la guerre en Ukraine

Signe des temps, en pleine tension par la Russie contre l’Ukraine, les deux dirigeants n’ont pas réussi à aller ensemble à Kiev et à Moscou début février (lire aussi : Guerre russe en Ukraine. Emmanuel Macron a perdu la main. Le quadruple échec français expliqué). Il aura fallu ainsi attendre quatre mois — entre les deux tours des législatives françaises — pour que les deux dirigeants aillent de concert à Kiev, avec l’Italien Mario Draghi (1). Une situation qui tranche avec le passé (2).

Un tempo et un système politique différents

À Berlin, c’est une coalition formée de sociaux-démocrates, libéraux et verts qui gouverne. Au terme d’un contrat qui fixe dans le marbre tous les éléments de la politique. Face aux imprévus, la coalition tangue, la ligne politique fluctue au gré des arbitrages gouvernementaux. Mais elle ne rompt pas. À Paris, le pouvoir d’Emmanuel Macron est intact. Solide en apparence, il a été fragilisé par les dernières élections et est minoritaire au parlement faute d’avoir pu conclure un accord de gouvernement. Le spectre d’une dissolution en cours de mandat plane. Pas vraiment de quoi rassurer un pouvoir allemand.

Des divergences majeures sur l’économie et l’énergie

Sur le fond, aussi, tout divise ou presque. Le « mix » énergétique n’est pas le même, fondé sur le nucléaire en France, sur le gaz, le charbon et les énergies alternatives en Allemagne. Berlin a mis sur la table un plan de 200 milliards pour soutenir son économie. Que personne ne peut suivre. Mais il refuse l’équivalent au plan européen financé par la dette. Les Latins, avec le soutien français, veulent plafonner les prix de l’énergie, les Nordiques, Allemagne en tête, refusent par peur de voir la sobriété énergétique s’envoler. La France ne veut pas taxer les superprofits car c’est contraire à l’esprit pro-business d’Emmanuel Macron. Ce sujet divise la coalition à Berlin. Etc. Etc.

Une défense commune en morceaux

Du côté défense, les divergences s’affirment. L’Allemagne a décidé de réinjecter 100 milliards € dans sa défense. Et, fort de sa tradition industrielle, ne veut plus s’en laisser compter par son voisin français. La plupart des projets industriels communs ont fait naufrage, de l’avion de patrouille maritime, disparu des radars, au projet de char, embourbé. L’avion du futur (SCAF) peine à décoller. Mais c’est surtout au niveau structurel que les différences s’affirment. Un non-dit d’équilibre entre France et Allemagne est en passe de briser (lire : [Décryptage] Au coeur de la crise franco-allemande, la Défense)

L’Alliance des contraires obligatoire pour l’Europe

Or le couple ou tandem franco-allemand, cette « alliance des contraires » (3) constitue un élément-clé de la politique européenne. Quand la France et l’Allemagne ne se comprennent plus ou ne s’entendent plus, surtout des sujets économiques (ou l’énergie aujourd’hui). Et la machine européenne se grippe. Cela a toujours été ainsi, se remémore un vieux routier des sommets européens, le Luxembourgeois Jim Cloos, ancien haut fonctionnaire européen. Et aucune alternative n’a jamais émergé. Tous ceux qui ont essayé de construire s’y sont cassés les dents. Car quand les deux capitales sont d’accord, « chacun s’y retrouve en Europe ».

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Les différences structurelles sont connues : État unique contre fédération d’États, régime présidentiel contre régime parlementaire, majorité unique contre coalition politique, pays agricole avec de grosses entreprises d’État contre pays industriel fort d’un tissu de PME, pays sans peur de la dette contre pays qui se l’interdit, etc. etc. les différences ne sont pas mineures.
  2. Le couple franco-italien est apparu plus soudé que le couple franco-allemand. La photo publiée entre les trois dirigeants dans le train est éloquente. On y voit un Macron et Draghi coude-à-coude, dans une complicité qui n’est pas feinte, face à un Scholz plus distant.
  3. En 2008, au sommet de l’OTAN à Bucarest, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy bloquent de concert l’adhésion rapide de la Géorgie et de l’Ukraine à l’OTAN. En 2014, au plus fort des émeutes de Maidan, les chefs de la diplomatie française (L. Fabius), allemande (F.-W. Steinmeier) et polonaise (R. Sikorski) sont ensemble à Kiev  pour négocier avec Ianoukovich. Le couple Merkel-Hollande prend ensuite à bras le processus de négociation russo-ukrainien (lire : dossier N°51. Les accords de Minsk. La négociation en format Normandie entre Russie et Ukraine).

Version enrichie d’un article parue dans Sud-Ouest le 21 octobre

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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