Grabuge à l’UNESCO. La guerre russe en Ukraine provoque un schisme (v2)

(B2) En pleine guerre agressive de la Russie en Ukraine, peut-on laisser la Russie seule aux manettes du comité du patrimoine mondial ?

Un toit de verdure pour l’Unesco – vue intérieure (© NGV / B2)

C’était la question fondamentale posée à l’organisation. Un pays qui en agresse un autre, met-il à mal son patrimoine culturel (1) ?, se sont demandé les membres de l’UNESCO, en particulier les Européens, qui ont bataillé durant de longues semaines pour obtenir ce report.

Un rendez-vous important

La session annuelle du comité est une réunion fondamentale pour l’organisation. Ce n’est pas juste une réunion parmi d’autres. Elle réunit non seulement les membres étatiques, mais aussi la société civile, les porteurs de projets, des ONG, elle réunit entre 3000 à 6000 personnes. Elle est en fait au patrimoine culturel ce qu’est la COP pour l’environnement et le Climat. Hasard du calendrier, c’est la Russie qui préside cette année le comité du patrimoine mondial (1). Et elle comptait bien faire de la réunion annuelle à Kazan, normalement prévue du 19 au 30 juin, un évènement majeur. Ce d’autant que la fête avait été gâchée, en 2020 et en 2021, à cause de la pandémie de Covid-19.

L’agresseur récompensé

Cette célébration est pour cependant plutôt anachronique. Une organisation, sensée promouvoir la culture et le patrimoine, laisserait ainsi un pays se glorifier de protéger le patrimoine mondial. Alors que non seulement, il mène une guerre contre un autre, mais détruit aussi systématiquement nombre de ses bâtiments culturels, dont certains auraient été (ou pourraient être) protégés par le bouclier bleu. Ce logo bien connu fait d’un double triangle bleu et blanc (2). L’ambassadrice française à l’UNESCO, Véronique Roger-Lacan, le dit ouvertement : la tenue de cette session en Russie « alors que cette dernière bombarde les sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial en Ukraine » est « inconcevable », lance-t-elle lors de la 7e session extraordinaire du conseil exécutif de l’organisation, à la mi-mars.

Une guerre qui fait mal au patrimoine

Plus de 100 monuments et établissements culturels ont, en effet, rapidement été endommagés ou détruits par les frappes russes (aériennes ou artillerie) depuis le 24 février et le début de la guerre. Des églises, des cathédrales, des théâtres… Au dernier bilan établi par l’UNESCO, le 2 mai, 120 sites ont été endommagés ou détruits : 54 établissements religieux, 10 musées (dont le mémorial de Skovorodynivka, à 40 km de Kharkiv dédié au philosophe H. Skovoroda), 24 bâtiments historiques, 13 bâtiments culturels, 15 autres monuments, 7 librairies (la liste ici). (3)

Une situation très polarisée

Pourtant la direction de l’UNESCO, dirigée par la Française Audrey Azoulay résiste, et tente de faire le dos rond face à la fronde, durant de longues semaines. En fait, au sein de l’organisation, la situation est « très polarisée » explique à B2 un bon connaisseur de l’organisation. D’un côté la Russie n’entend pas abandonner sa présidence et, surtout, ce qui a lui été confié à l’été 2021 (elle était la seule candidate) : la réunion du comité. De l’autre, les Européens veulent qu’elle abandonne sa présidence et passe la main. Mais ils sont minoritaires. Entre les deux, le marais. Un certain nombre de pays, d’Afrique, d’Asie comme le monde arabe, ne veut pas prendre parti pour l’un ou pour l’autre. Au sein du comité, il n’y a d’ailleurs que quatre Européens (Italie, Belgique, Grèce, Bulgarie). Aucun n’a vraiment envie d’en découdre vraiment. La situation est donc bloquée et le temps passe.

La menace d’un boycott

Les Européens soutenus par un certain nombre de pays passent la vitesse supérieure. Une lettre ouverte est envoyée le 8 avril. Initiée par Laura Davies, l’ambassadrice britannique à l’UNESCO, elle est signée par 46 pays sur les 194 que compte la convention sur le patrimoine mondial (4). Si la réunion est maintenue, les 46 avertissent : ils « n’iront pas à Kazan », à cette réunion présidée par la Russie. Moscou est en train de « détruire la valeur universelle exceptionnelle » en Ukraine. Tenir une réunion atteindrait la « crédibilité » même de l’UNESCO. La menace est sérieuse. Mais pas suffisante en soi.

Le temps du compromis

Sur les 194 pays que compte l’organisation, cela ne représente qu’un petit quart. Africains, Asiatiques, Arabes n’ont pas signé la missive. Ainsi que quelques pays européens n’ont pas signé la missive, notamment les quatre membres du comité (Belgique, Bulgarie, Grèce, Italie). Cela montre l’ampleur de la division. Une négociation s’engage de part et d’autre. La directrice de l’organisation, A. Azoulay, joue les intermédiaires. Finalement, face à une menace de boycott, un compromis est trouvé. L’ordre vient du Kremlin. Dans une lettre, signée de son ambassadeur à l’UNESCO, Alexander Kuznetsov, la Russie annonce, le report de la réunion sine die. Ce sont les termes du compromis : la Russie ne renonce pas à sa présidence, la réunion n’est pas organisée ailleurs, elle est reportée… Il était temps. On se trouve à moins de deux mois de l’évènement. Délai minimum d’ordinaire pour envoyer les invitations à tous les participants.

Maintenant, il va falloir décider la suite. Ce sera le rôle du comité du patrimoine mondial, lors d’une de ses réunions, habituelle ou extraordinaire. Mais c’est une autre histoire.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Le comité du patrimoine est composé de 21 membres, élus normalement pour six ans (dans la pratique quatre ans). Ce comité élit un bureau composé de sept États, dont un seul Européen en ce moment, l’Italie qui occupe un poste de vice-présidence. Outre le président (Russie), un rapporteur (Inde), on compte quatre autres vice-présidents (Afrique du Sud, Arabie Saoudite, Argentine, Thaïlande).
  2. Logo qui figure dans la Convention de la Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé.
  3. Précisons cependant qu’aucun bâtiment inscrit sur le patrimoine mondial culturel n’a été atteint selon une source de l’UNESCO qui s’est confiée à B2. La magnifique cathédrale Sainte Sophie de Kiev, pourtant très proche du bâtiment du SBU, le service de renseignement ukrainien, n’a pas subi de dommage (du moins pas encore).
  4. L’UNESCO compte 193 membres – la convention regroupe 194 pays (dont les États-Unis partis de l’Unesco. Quasiment tous les pays de l’Union européenne ont signée cette lettre, sauf la Bulgarie.

Article mis à jour le 10 mai avec des précisions sur la négociation entamée et les rapports de force.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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