L’intervention militaire russe en Ukraine. Un tournant pour la défense européenne ?

(B2) Face à l’offensive russe, les pays européens ont réagi, d’abord tardivement, un peu de façon erratique. Mais ils ont réagi. Et de plus en plus vite. Si on ne peut pas dire qu’il y a une défense européenne, on peut dire qu’il y a un esprit de défense européen qui est en train de se forger, sous la pression de la crise.

Exercice de tirs à Dnipro (Crédit : Armée ukrainienne – Archives B2 – février 2021)

La réaction européenne est exceptionnelle

C’est un fait. Mais l’évènement est exceptionnel également. On est face à un évènement qui ne se produit qu’une fois tous les 30 ou 40 ans. Le dernier en date était la guerre dans les Balkans au début des années 1990 avec l’explosion de la Yougoslavie. Mais la Russie n’était pas impliquée directement. L’autre précédent est plus ancien : l’écrasement du printemps de Prague en 1968 et auparavant l’intervention militaire pour faire taire la révolution hongroise de 1956. Mais ces faits datent d’une autre époque, celle de la guerre froide. Où chacun était habitué, somme toute, à une guerre des blocs.

Une rapidité phénoménale

Face à cela, après un certain attentisme (1), un étonnement logique vu l’enchaînement des évènements (2), l’Europe s’est mise en branle, de façon unie, concertée et décisive. Les réunions se succèdent à un rythme effréné (même un peu trop, pourrait-on dire). Les décisions s’enchaînent une à une, implacables. De ma mémoire de journaliste couvrant les affaires européennes, depuis 30 ans, je n’ai vu une telle mobilisation, en un temps aussi rapide. Les décisions ne sont pas sitôt annoncées, qu’elles reçoivent le feu vert politique, les experts des groupes de travail et les ambassadeurs planchent immédiatement pour formaliser ces décisions, et les traducteurs du journal officiel travaillent quasiment jour et nuit pour transcrire dans toutes les langues européennes tous les textes.

Un tournant idéologique en cours

Aux cotés des classiques outils (aide humanitaire, assistance financière (3), des sanctions individuelles et économiques sectorielles), l’Europe déclenche une batterie plus importante de sanctions visant le cœur du Kremlin, les oligarques, Swift et la banque centrale (4). Les Européens ont opéré un tournant idéologique en acceptant très vite de livrer des armes à l’Ukraine (5). Un tournant opéré ensemble, de façon coordonnée et avec un financement européen (cf. ci-dessous). C’est important à souligner.

Une unité rare

Les Européens sont unis face à cette guerre. Comme jamais ils ne l’ont jamais été. Bien sûr, il reste certaines nuances, dues davantage à l’histoire de chaque pays. Mais on ne peut plus parler de division. Au contraire. Les blocages et paroles dissonantes s’atténuent face au fracas des armes. Même les pays réputés amis de Moscou (Chypre, Bulgarie, Hongrie) font taire leur opinion pour se ranger sous la bannière commune (6).

L’utilisation de tous les instruments

C’est une caractéristique de cette crise. L’Union européenne se montre déterminée à utiliser tous les instruments. Tous ! La pression politique est réelle, avec une coordination très étroite avec tous les alliés (USA, Canada, Royaume-Uni… mais aussi la Suisse). L’instrument ‘sanctions’ a été poussé à son extrême en seulement quelques jours. Peu importe le coût, comme vient de l’avertir le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell : « Nous devons prêts à payer le prix maintenant, ou le prix sera beaucoup plus élevé dans le futur. » Elle a aussi décidé de mobiliser ses instruments militaires (tels le centre d’analyse satellitaire de l’Union) aux côtés des instruments plus traditionnels (aide humanitaire, protection civile, aide financière).

La mobilisation de la facilité européenne pour la paix : un changement radical

C’est surtout le recours à la facilité européenne pour la paix pour l’achat d’équipements létaux qui est notable. Quand on connaît tous les affres qui ont précédé l’accouchement de cette nouvelle capacité européenne, destinée à remédier à une lacune européenne, on peut mesurer le chemin parcouru. Une décision d’autant plus rare que le montant engagé (un demi-milliard €) n’est pas négligeable. C’est 90% du montant annuel normalement dévolu (7) à la Facilité.

L’Union européenne en première ligne

Certes on pourra dire que l’Europe n’engage aucun moyen militaire direct. Mais l’Alliance atlantique non plus. Ni aucun autre État membre. L’Europe ne peut pas faire plus que ses propres États. Ce qui est extraordinaire en revanche, est la première place prise sur tous les plans par l’Union européenne. D’ordinaire sur un évènement, surtout en matière de défense, l’Alliance atlantique prend toute sa place non seulement au niveau de la technique militaire, mais aussi politique. Ici, c’est le contraire.

Un esprit de défense européen en gestation

L’OTAN apparaît en retrait. Elle ne s’est réunie que peu finalement : une réunion de ministres (ordinaire) et un sommet — alors que l’Union européenne atteint un summum. Presque dix réunions selon nos comptes : deux sommets, quatre réunions des Affaires étrangères, une ministérielle Défense, une ministérielle Intérieur et une ministérielle Énergie. L’UE voulant afficher une volonté militaire très claire (8). Plus que toutes les belles paroles et les belles stratégies, l’Europe forge ainsi, sur le champ de la crise, sa stratégie de défense multiple, intégrant tous les instruments.

Une absence : la diplomatie et l’interposition

Le seul regret est que, paradoxalement, malgré tous les efforts des uns et des autres, l’Union européenne reste plutôt absente de ce qui a fait sa force : la diplomatie. Aucun représentant spécial n’a été nommé. Aucune équipe de négociateurs n’a été composée. Aucun ministre ou chef d’État n’a été clairement missionné. Et, surtout, aucune position claire pour le règlement du conflit n’a été formulée sinon les habituels appels au cessez-le-feu et arrêt de la mission sur le terrain. Certes on se téléphone régulièrement. Et la présidence française du Conseil de l’UE a pris quelques initiatives, très médiatiques, mais assez peu efficaces pour l’instant (cf. encadré). On peut être aussi étonné que l’Union européenne n’ait pas commencé à proposer aux forces en présence son intermédiaire, afin de permettre un cessez-le-feu et des équipes d’observateurs. Il est trop tôt sans doute. Mais peut-être sera-t-il trop tard ensuite…

(Nicolas Gros-Verheyde)

Emmanuel Macron. Une négociation bruyante et brouillonne. Le président français Emmanuel Macron ne néglige aucun effort pour maintenir le dialogue avec Vladimir Poutine. C'est un fait. Et, surtout, il le fait savoir bruyamment. Si bruyamment qu'on peut se demander si c'est l'intérêt de la négociation qui commande ou l'intérêt électoral qui prédomine. Reste un problème, le principal : jusqu'à présent, cela n'a eu aucun effet côté russe. Au contraire même. On a l'impression qu'à chaque fois que le Français se réjouit d'avoir eu son homologue russe au téléphone, et d'avoir obtenu une micro-avancée, le camp adverse prend un malin plaisir à démentir ses propos, soit en paroles, soit sur le terrain. La réalité c'est qu'une négociation concrète, efficace, ne se fait pas sur la place publique. Et surtout pas de façon solitaire. Le président français est-il automatiquement le mieux qualifié pour négocier ? Pas sûr même si la France assure en ce moment la présidence du Conseil de l'Union européenne. Il n'a jamais montré un talent en la matière (cf. pour la Libye, le Mali ou le Liban). Ce n'est pas dans sa nature.  Le principe, historique européen, du couple de négociateurs (franco-allemand), de la troika de négociation (de type E3 ou trio de présidences), ou d'un missi dominici réputé, a toujours été, et restera, assurément le meilleur atout des négociations à l'Européenne. Pas du plaisir en solitaire. Ou alors il faut réussir au premier coup (type Sarkozy en 2008 avec la Géorgie). 
  1. Les premières réactions étaient plutôt molles (avec juste quelques noms ajoutées sur une liste noire). Lire : L’Europe s’apprête à passer aux sanctions sans passion.
  2. Si on se fie aux différents scénarios envisagés en interne, par les analystes de défense de l’UE, on se trouve dans le pire des pires scénarios. Lire : Les Russes jusqu’à Marioupol, Odessa, ou la rive gauche du Dniepr et Kiev ?
  3. Une aide macro-financière sous forme de prêt de 1,2 milliard € a été débloquée en un temps record (quelques jours).
  4. Lire : Swift, Banque centrale, Oligarques. Européens et Alliés d’accord pour une troisième vague de sanctions.
  5. Lire : Guerre en Ukraine. Les Européens oublient leurs principes et fournissent des armes. Un peu.
  6. Lire : la facilité européenne de paix financera des équipements létaux pour les forces ukrainiennes
  7. « Je ne crois pas aux avantages des sanctions. [Mais] une guerre est en cours. Ce n’est pas le moment d’être intelligent, mais d’être uni » dixit le premier ministre hongrois Viktor Orban lundi (28 février). Venant d’un trublion européen, cette parole est d’or.
  8. Lire : Guerre en Ukraine. Les ministres de la défense de l’UE mobilisent les instruments de défense européens

Lire aussi notre dossier Dossier N°92. L’Europe et l’OTAN face à l’intervention militaire russe en Ukraine

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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