Guerre d’Ukraine. Des pertes russes (très) lourdes. Sans paix rapide, le pouvoir de Poutine en balance ?

(B2) Le ton de Vladimir Poutine était assurément grave jeudi (3 mars) devant le conseil national de sécurité. Le simple hommage rendu comme le long énumératif des compensations versées aux familles des militaires morts et blessés vaut tout autant qu’un sondage sur l’état d’esprit en Russie.

Un momentum peu anodin

Il est rare qu’en temps de guerre, les Russes reconnaissent les pertes de gradés et surtout annoncent aussi rapidement le versement d’indemnités exceptionnelles aux victimes. Il est tout aussi rare que le président se lève, demande solennellement à tous les membres de son Conseil de sécurité, d’observer une minute de silence en mémoire des soldats tombés au front, et que soient soigneusement listées les indemnités versées aux familles des morts et blessés. C’est pourtant ce qu’il s’est passé lors d’une séance du Conseil de sécurité nationale, retransmise sur le canal officiel du Kremlin.

Soutenir les familles des morts

Bien sûr, le message du président reste patriotique : « Nous avons perdu des hommes. […] Ils combattaient pour la Russie, pour la dénazifacation pour qu’aucune anti-Russie puisse nous menacer ». Mais il ajoute aussi une phrase, moins martiale, plus sociale : « Nous ferons tout pour les familles, les enfants de nos militaires qui ont combattu pour notre peuple ». Un geste qui n’est pas anodin.

La machine à cash russe

Vladimir Poutine ne s’arrête pas là. Il égrène, une à une, les mesures prises. Tous les membres des familles des militaires décédés en Ukraine vont bénéficier de la couverture d’assurance légale, à savoir une allocation unique de 7,4 millions de roubles et une compensation monétaire mensuelle. Mais « chacun des membres des familles » des soldats tombés recevra en plus « une compensation financière supplémentaire de 5 millions de roubles ». NB : soit environ 100 fois le salaire mensuel moyen d’un soldat. Ce n’est pas négligeable.

Un indemnité pour les militaires blessés

Pour les militaires blessés au combat (commotion cérébrale, traumatisme, mutilation), outre l’allocation unique légale de 2,9 millions de roubles et (en cas d’invalidité), ils auront droit à une indemnité mensuelle et en plus « une somme de 3 millions de roubles ». Le décret sur « les garanties sociales supplémentaires » n’a pas vraiment attendu. Signé par Vladimir Poutine dès samedi (5 mars), cette mesure est entrée en vigueur le jour même. NB : un signe de l’urgence de la décision.

Et pour les autres forces de l’ordre (intérieur)

Cette mesure concerne également le personnel « des autres forces de l’ordre » participant aux opérations. C’est-à-dire notamment celles du ministère de l’intérieur, comme la garde nationale de la fédération de Russie — une unité spéciale dépendant directement du président russe — et d’autres forces. NB : une précision intéressante.

La marmite russe bout

La situation est si impérieuse qu’elle requiert ce momentum télévisé du président, avec une gravité et une longueur qui en disent beaucoup sur l’intensité des combats. Sans être un spécialiste des choses russes, on peut dire que la marmite bout au sein de l’appareil de sécurité russe.

Officiellement 2000 soldats hors de combat

Au 2 mars, au bout de six jours de combat, le ministère russe de la Défense reconnaissait déjà près de 500 morts et 1600 blessés (498 morts et 1597 blessés très exactement). Soit un ratio de 1 à 3 pour les blessés. Et tout de même plus de 2100 soldats neutralisés en à peine six jours de combat. Soit un rythme d’environ 90 morts et 270 blessés / jour. Ce qui témoigne de l’intensité des combats. Précisons que ce décompte ne semble prendre en compte que les militaires. Quid des autres forces, celles du ministère de l’Intérieur notamment, voire de forces privées (type Wagner) ?

Une estimation à 15.000 soldats

Sans aller jusqu’au chiffre annoncé par les Ukrainiens de 12.000 soldats russes tués (1), sans doute exagéré, on peut raisonnablement considérer que le chiffre russe est sous-estimé (comme tout chiffre de propagande en temps de guerre). On peut donc au minimum, de façon raisonnable, le multiplier par 2. En tenant compte des “autres forces” en action (coefficient de 1,5) et du prorata de nombre de jours (coefficient de 2,33), on arriverait (au bas mot) à un bilan de 3 à 4000 morts pour 14 jours de combat et plus de 10.000 blessés pour les différentes forces russes engagées. Soit un ratio de 250 morts / jour (2). Sans compter les militaires faits prisonniers par les Ukrainiens (3). C’est énorme ! Cela signifie qu’en à peine deux semaines de combat, les forces russes auraient perdu 10% de leur effectif préparé !

Plusieurs généraux tués

Dans ces pertes de nombreux officiers supérieurs. Le major-général Vitaly Gerasimov, diplômé de l’école de tank de Kazan, et chef d’état-major de la 41e armée, est ainsi décédé à Karkhiv le 7 mars, selon le SBU ukrainien. Le major-général Vitaly Gerasimov avait participé à l’opération militaire en Syrie comme à l’annexion de la Crimée. Le numéro 2 de la 41e armée, le major-général Andrei Skhovetsky, un ancien de l’intervention en Syrie, est également décédé, lui près de Mariupol, selon la presse russe. Et il faut ajouter la mort de Vladimir Zhoga, commandant du bataillon Sparta de la république séparatiste de Donetsk (alias Vokha, selon l’agence Tass), le 5 mars à Volnovakha. Un décès officiellement reconnu par le Kremlin qui lui a même attribué le titre d’Héros de la Fédération de Russie.

Une éviction de Poutine : pas impossible

Cette situation sera-t-elle tenable en interne ? Au niveau de la population, cela provoque un émoi, une colère, des manifestations peut-être. Mais en nombre finalement limité. Le pouvoir russe en a vu d’autres. Sera-ce suffisant pour changer le comportement du pouvoir ? Pas sûr. En revanche, du côté de l’appareil de sécurité, cela pourrait ne pas être la même musique.

Une situation rapidement intenable

Si la police et les forces de l’intérieur semblent bien tenues par le président Poutine, un ancien des ‘Services’, en revanche, il pourrait ne pas en être de même au sein de l’armée. Les forces de sécurité russes sont fidèles tant qu’on les mène à la victoire ou que le sacrifice est nécessaire pour sauver la patrie. Elles encaissent tous les coups et se tiennent alors solidement aux côtés du pouvoir. Mais ce n’est plus le cas quand ces deux conditions ne sont plus réunies.

L’armée ne veut pas d’une défaite

Si la guerre se termine par une défaite, ou même une semi-victoire en Ukraine, ce serait un signe profond de l’affaiblissement de la puissance militaire russe au plan externe comme interne. Tout ce qui a été gagné sur les terrains politico-militaires depuis quelques années, en Syrie notamment, pourrait ainsi être effacé. En quelques jours. Leur rôle à l’intérieur de la sphère du pouvoir russe pourrait aussi être affaibli. Au final, ce ne sera pas la défaite de Poutine, mais la faute des généraux qui n’auront pas su planifier et exécuter « l’opération spéciale ». C’est dès lors leur pouvoir même qui serait menacé. Dangereux.

Une Ukraine impossible à maitriser

Ensuite, même si les batailles de Kiev, d’Odessa et de Mariupol pourraient être gagnées, tenir l’Ukraine (le pays qui a vu naitre les Cosaques) durant des mois sera une gageure. Même avec le remplacement par un pouvoir fantoche, les quelques jours passés au combat ont soudé la nation ukrainienne comme jamais aucun évènement auparavant (4). Chacun le sait en Russie, du moins dans les “services” et dans l’armée. Tout le monde a en mémoire l’interminable enlisement en Afghanistan, une intervention commencée en 1979 et terminée par une retraite (en bon ordre) en 1989, un des éléments qui a précipité l’effondrement de l’URSS. L’intervention russe en Ukraine pourrait ainsi se révéler le tombeau du régime, plus sûrement et plus rapidement que ne l’a été l’Afghanistan pour l’URSS. Très dangereux.

Le trône de Poutine dans la balance ?

À la différence des oligarques, proches du pouvoir mais à sa merci, les militaires ou les policiers ont des moyens de défendre leur système. L’éviction de Poutine du pouvoir, selon une méthode dont la Russie (et avant elle l’URSS) a le secret, pourrait être une issue de la guerre… Si la guerre traînait trop. Le circuit interne le tolèrera-t-il ? Pas sûr ! Le trône du si solide Vladimir Poutine pourrait finir par vaciller. Après tout il est proche de 70 ans (soit 7 ans de plus que la durée de vie moyenne pour un homme russe).

Les jours de l’opération spéciale comptés

Poutine doit savoir que les jours de son “opération spéciale” sont comptés. D’où la multiplication des discussions avec les Ukrainiens et la multiplication des coups de fils pour trouver le bon interlocuteur avec qui ‘toper’ un arrêt des combats. Cela peut le rendre encore plus dangereux ou imprévisible. Ou au contraire plus souple. On n’est pas à l’abri d’un revirement dont le Kremlin a le secret.

L’intérêt de conclure l’intervention est réciproque

Conclusion : les Russes tout autant que les Ukrainiens vont avoir intérêt à avoir un accord de paix et de cessez-le-feu. Reste à savoir qui pourra tenir le plus longtemps. C’est tout l’enjeu de la bataille dans les jours qui viennent. C’est tout l’enjeu également des négociations en cours — que ce soit à Homiel en Biélorussie entre Ukrainiens et Russes ou à Antalya prochainement avec l’intercession turque dans quelques jours.

Le moment crunch se rapproche

Il faudra que les Européens soient prêts à ce moment, qu’ils trouvent rapidement une équipe de négociation solide et crédible, et ne fassent pas confiance aux Chinois (5). S’ils sont aux abonnés absents de la diplomatie comme ils l’ont été déjà en Syrie, au Haut Karabagh ou au Mali, ce sera un formidable aveu d’impuissance. On aurait alors un recul très net de l’Europe dans le monde et, à rebours de ce qui sera proclamé au sommet de Versailles les 10 et 11 mars, un abandon de son « indépendance » géopolitique.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. Au 14e jour de l’offensive (9 mars), le « total des pertes estimées de l’ennemi » est d’environ « 12.000 hommes » selon le SBU ukrainien. Chiffre repris et mis à jour dans la presse ukrainienne (cf. la pravda), mais à prendre avec de grandes pincettes (NB : on peut facilement le diviser par 2), Cela comprendrait également « 81 hélicoptères, 317 tanks, 1070 véhicules blindés, 120 canons d’artillerie, 28 véhicules de défense aérienne, 56 véhicules lance-roquettes (type Grad), 60 camions citernes, 7 drones opérationnels et tactiques, 3 navires, 482 autres véhicules ».
  2. Soit un ratio assez similaire à celui de l’intervention militaire russe en 1956. La seule opération comparable au niveau historique. Effectifs semblables — 190.000 hommes environ mobilisés côté soviétique. Objectif et affichage identiques : la remise en ordre du régime menacé par des « contre-révolutionnaires et fascistes » (dixit le discours de l’époque). Les forces soviétiques perdaient alors 700 hommes dans une opération très courte — quelques jours — et limitée en superficie. Avec un équilibre des forces en présence, incomparablement plus favorable aux Russes : une armée Rouge (soviétique) puissamment dotée, qui sortait de la 2e guerre mondiale (et venait de se retirer d’Autriche) face à une armée hongroise (Honved) et des forces de police, mal préparées et peu dotées, et une population déployant ses cocktails molotov, sans aucun soutien en équipement et armement occidental.
  3. Un chiffre finalement assez faible de 116 prisonniers est estimé par le SBU ukrainien selon la pravda ukrainienne. Ce qui vient un peu contredire les images diffusées abondamment par les Ukrainiens.
  4. Les évènements de Maidan ont été vus par une partie de la population comme la revanche de l’Ukraine européenne sur l’Ukraine russophone.
  5. Les récentes déclarations de Josep Borrell voyant la Chine comme un médiateur, lui demandant même d’intervenir, sont un formidable aveu d’impuissance.

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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