La stratégie russe de la Maskirovka à l’épreuve de l’Ukraine

(B2) Quelle que soit la tournure des évènements aux abords de l’Ukraine, fin des manœuvres et retrait des forces russes des abords de la frontière, redéploiement, ou offensive, même limitée, on ne doit jamais oublier la maskirovka. L’art du camouflage ou du leurre, une vieille pratique russe.

Un officier psy-ops ukrainien en exercice conjoint avec les Américains (Photo : Ambassade US à Kiev – Archives B2 novembre 2021)

Une pratique éprouvée au fil du temps

Durant la Seconde Guerre mondiale, l’armée rouge faisait tourner ses camions en rond pour faire croire à la présence de davantage de forces et faire hésiter l’ennemi. Cela lui a permis (parfois) de pallier certaines faiblesses. En 1956, lors de l’intervention en Hongrie, les forces soviétiques font mine de se retirer ; le 1er novembre, les chars déployés dans la capitale Budapest partent même. C’est pour mieux revenir quelques jours plus tard, largement renforcées. Aujourd’hui, encore cette tactique est à l’œuvre. On peut parfois avoir du mal à discerner les intentions russes. C’est voulu.

La loi du harcèlement maximum

L’ambition stratégique, elle, est claire : faire retrouver à la Russie une place de leader (lire : Escalade du verbe entre la Russie et l’Ouest. Que cherche Moscou ? Quid de l’invasion de l’Ukraine). Au niveau tactique, cela se traduit par un principe assez simple : le harcèlement maximum, politique comme militaire, médiatique comme cyber. Les Russes entendent venir sur tous les terrains où ils ont un intérêt, et où les Occidentaux, et en particulier les Européens, sont là de façon diverse. Autour de leur étranger proche tout d’abord (Biélorussie, Moldavie, Ukraine). Histoire de faire ‘craquer’ le pouvoir ukrainien. Mais aussi ailleurs : Syrie — où il intervient ouvertement, militairement, aux côtés du pouvoir de Damas, lié par un accord de coopération —, Afrique (Centrafrique, Mali, Burkina Faso, via les privés de Wagner ou d’autres). Et dans la sphère internet également.

Quelques exemples récents de la maskirovka

Cette maskirovka, les Européens et Occidentaux en ont déjà fait les frais dans les dernières années.

Précédents en Géorgie et Ukraine

L’intervention en Géorgie en plein été 2008, le jour de l’ouverture des Jeux olympiques, reste dans les souvenirs. Tellement elle surprend son monde par sa rapidité. L’avancée russe n’est pas aussi efficace que voulue en termes purement militaires (logistique en berne, véhicules en panne, radios qui ne passent entre les différentes unités d’intervention, etc.). Mais c’est une victoire politique. Bis repetita en 2014, l’intervention en Crimée par des bonhommes verts est beaucoup plus rodée côté russe, comme le soutien militaire apporté aux “séparatistes” du Donbass. Du côté occidental, ils n’ont pas été vraiment anticipés. L’Alliance l’a admis après coup, reconnaissant n’avoir pas su interpréter certains signaux faibles (lire : Merlin, le nouvel outil informationnel de l’OTAN).

Le leurre de l’accord d’association avec l’Union européenne

À l’époque, en 2013-2014, les Russes avaient bien pris soin de masquer leurs intentions à leurs interlocuteurs en charge de la politique du partenariat oriental (Commission européenne et SEAE notamment). Le rideau de fumée dressé par la diplomatie russe — et Sergueï Lavrov (le ministre des Affaires étrangères) en personne — à l’automne 2013, avait un objectif : faire passer le message aux Européens qu’ils n’étaient certes « pas du tout d’accord avec le projet de l’Union européenne de signer un accord d’association » avec l’Ukraine. Mais qu’il s’agissait d’un désaccord politique et économique, que leur objectif était surtout de conserver aux entreprises russes un accès aux marchés ukrainiens.

Le temps des interventions militaires, révolu ?

Les Européens avaient tiré comme leçon que le « temps des interventions militaires russes » était révolu, comme racontait alors un diplomate européen très bien introduit à B2. Quelques semaines plus tard, les troupes russes prenaient possession de la presqu’île de Crimée et de Sébastopol, point stratégique sur la Mer noire, dans une opération menée de main de maître. Le leurre russe avait parfaitement fonctionné. Ce que reconnaitra à mi-mot mon interlocuteur par la suite. NB : la décision du leader ukrainien Ianoukovitch de revenir sur cette signature sera l’une des causes de la “révolution” de Maïdan, et de son renversement.

La tendance à la minimisation à l’œuvre en Syrie

Parfois, il n’y a même pas besoin d’une grande action russe d’intoxication. Ce sont les Occidentaux eux-mêmes qui s’évertuent à minimiser la volonté russe. Quand, en septembre 2015, Moscou jette ses forces dans le conflit syrien aux côtés de Bachar-el-Assad, certains responsables occidentaux croient à peine à une installation durable et un renversement de la situation. Je me rappelle d’une discussion très informelle avec un responsable du renseignement militaire français qui minimise l’épisode, insistant sur le fait que la Russie n’a pas les moyens militaires suffisants pour s’installer trop longtemps. On voit le résultat aujourd’hui. Le régime de Bachar a consolidé son pouvoir et reconquis une bonne partie de son pays, grâce (en partie) aux forces aériennes russes (hélicoptères et avions).

… mais aussi en Centrafrique

Quand les Wagner russes arrivent dans le pays, fin 2017 début 2018, les commentaires sont aussi remarquables. Ils sont « juste une petite centaine », m’indique alors un militaire. Et ils ne sont « pas à Bangui ». Les Russes se sont en effet installés à Bobangui, à 65 km de Bangui, dans l’ancien palais présidentiel de Bokassa. Et ils « ne s’occupent pas des mêmes tâches » que les Européens de la mission de formation de l’Union européenne EUTM RCA. Une manière de se rassurer sans doute. Quatre ans plus tard, on voit le résultat. Les Wagner sont présents, plus nombreux que les militaires européens, qui ont, en bonne partie, plié bagage.

L’effet des sanctions maximisé

Autre exemple d’auto-intoxication : les sanctions européennes et américaines prises contre la Russie après l’intervention en Crimée, en 2014. Elles ne sont pas négligeables, frappant plusieurs secteurs économiques (banques, armes, etc.). Les Européens sont persuadés, du moins c’est le message qu’ils font passer à la presse, que cela va « mettre à genoux » l’économie russe, provoquer une révolte de la population et des difficultés pour le pouvoir. L’économie russe en a effectivement pâti. Mais elle n’a pas provoqué la suite. Erreur funeste.

… avec un sacré oubli : la faculté de résilience russe

Toute la tactique européenne (et américaine) consiste à menacer de « faire mal » à la Russie, en particulier à son économie. Une notion très occidentale en fait. Du côté russe, on réagit plutôt avec une passivité orientale. Si l’objectif est stratégique, peu importe s’il y a quelques pertes « collatérales ». Le pouvoir russe a l’avantage sur les Occidentaux d’avoir à la fois une opinion publique habituée aux drames, résiliente, et plus facilement contrôlable qu’à l’Ouest. En fait, même de possibles sanctions économiques prononcées par les Occidentaux, peuvent concourir à l’objectif stratégique du Kremlin. En désolidarisant les liens entre Ouest et Est, en obligeant les oligarques et sociétés russes à chercher ailleurs les marchés perdus en Occident, ils favorisent en fait ce que d’aucuns appelleraient… l’autonomie stratégique russe.

Une nouvelle tactique de maskirovka à l’œuvre

Aujourd’hui, on peut vraiment se demander si on n’assiste pas une nouvelle version de la maskirovka. Plus médiatique.

Une ‘bruyance’ sur zone

À l’inverse du passé, le pouvoir russe ne cherche aujourd’hui aucunement à masquer ses intentions vis-à-vis de l’Ukraine. Il les rend tellement évidentes que c’en est louche. Le déplacement, on ne peut plus bruyant, de militaires le long de la frontière ukrainienne devrait inciter à la méfiance. Dans le passé, les interventions militaires n’ont jamais été précédées d’un tel tapis de bombes médiatiques. Et les Russes ont, depuis 2008 (et l’intervention en Géorgie), opté pour une tactique de mouvement, avec des petits groupes mobiles, composé de militaires en uniforme ou de personnel semi-privé, laissant de côté la tactique offensive classique, massive et lourde.

Une possibilité d’intervention limitée conservée

La tentation russe de bondir sur l’Ukraine, surtout autour de la Crimée, ou du Donbass, ou entre les deux (Mariupol), ne doit pas être écartée. À la faveur d’une provocation, les Russes seraient bien capables d’opérer un mouvement tournant, par la voie maritime par exemple. Ils pourraient aussi très bien décider de rester durablement sur la terre de Biélorussie, pour « protéger » leur voisin de toute « offensive de l’OTAN » et verrouiller ainsi les frontières de l’Alliance. Etc. Le pouvoir russe a en fait plusieurs cartes en main.

Plusieurs cartes en main

Après avoir joué au bluff avec les Américains, les Russes pourrait se retirer, un peu, voire totalement de façon brutale… Fin de l’exercice, diront-ils, comme prévu. Ils auront beau jeu alors de démontrer que les renforts amenés aux frontières orientales par plusieurs Alliés (USA, Royaume-Uni, notamment) sont « menaçantes ». Et qu’il nécessiterait donc une présence permanente en renfort pour les Biélorusses.

La faiblesse de la solidarité euro-atlantique avec l’Ukraine

Ils auront beau jeu également de mettre en évidence la faiblesse de la solidarité américaine avec l’Ukraine. Le retrait en panique américain, non seulement des diplomates de l’ambassade américaine de Kiev, mais aussi de l’assistance militaire — sans un seul coup de feu tiré — restera dans les mémoires (lire : Le départ des Américains d’Ukraine. Imbécile et lâche).

Une très, très bonne information ?

On pourra aussi s’interroger sur les « très bonnes informations » distillées par les Américains (et le groupe des Five Eyes regroupant les anglo-saxons) aux médias. Informations assez floues finalement. Et très peu partagées avec les autres services de renseignement, en fait. Ce qui devrait inciter à une certaine prudence. Le même type de “non-partage” d’informations avait eu lieu… au moment de l’Irak, et des fameuses armes secrètes et massives de Saddam Hussein. Cela ne signifie pas que le renseignement n’existe pas. Mais qu’il faut le prendre avec des pincettes.

Une gorge profonde retournée ?

L’annonce américaine d’une invasion russe sur l’Ukraine mercredi (16 février) prête au doute. On n’a jamais vu une attaque surprise, annoncée aussi précisément à l’avance. . Soyons sérieux. Si elle est réelle — et qu’il n’y a pas un bluff américain pour faire un coup politique — cette information semble prise de bonne source, dans un entourage proche du Kremlin. Mais il n’est jamais exclu dans ce type de bataille du renseignement de tenter d’influer sur l’autre partie par le biais d’une bonne source manipulant l’autre. Bref, que la fameuse taupe américaine infiltrée au plus profond de l’État russe, ait été retournée pour donner d’autres informations. Si c’était cela, on serait alors dans une vaste opération de Psy-Ops dont on gardera le souvenir dans toutes les écoles de guerre… ou qui pourrait servir à un bon roman-fiction-reality politique.

(Nicolas Gros-Verheyde)

  1. En substance le propos russe tel que retracé à l’époque lors d’une conversation avec un diplomate européen.

Article revu sur la forme (chapo et introduction)

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).