Un drôle de sommet pour la démocratie. Avec quelques invités pas très recommandables

(B2) C’était une volonté de Joe Biden. Promouvoir la démocratie. Avec un beau sommet réunissant tout ce que le monde compte de démocraties. Dans le plus pur jus messianique des USA et d’une vision bon versus méchants. L’Union européenne s’est embarquée dans cette aventure en la co-organisant. Et en ne disant rien sur la non-invitation de la Hongrie. Une grosse erreur

Ce sommet semble surtout avoir un objectif : flatter l’ego de Biden et le positionner sur la scène intérieure face à son concurrent Donald Trump (Photo Maison Blanche)

Une réunion co-organisée par l’Union européenne

Ce jeudi démarre le Sommet de la démocratie, pardon « pour la démocratie », organisé sous l’impulsion du président américain. Il se déroulera en deux séquences. La première s’ouvre aujourd’hui, présidée par Joe Biden lui-même. La seconde sera pour l’année prochaine, présidée par l’Union européenne et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Cette réunion a cependant un gros handicap. Elle réunit surtout les amis des États-Unis. Et des amis pas très regardants parfois sur les droits de l’Homme. Certains pays sont invités, pas d’autres. Une liste pour le moins étonnante.

Budapest mis à l’index

Un pays de l’Union européenne en particulier n’a pas reçu de carton d’invitation : la Hongrie. Ce qui place l’Union en porte-à-faux. Qu’il y ait un problème de libertés publiques (avec la concentration énorme des médias par exemple) en Hongrie est un fait connu. Mais qu’elle soit ainsi exclue n’est pas vraiment très logique. Ou alors, la Commission européenne devrait en tirer immédiatement une implication : entamer une poursuite d’urgence pour exclure la Hongrie de son droit de vote au Conseil (selon l’article 7 du Traité).

Une erreur juridique et politique

En termes juridiques, c’est un manquement grave à la lettre et à l’esprit du Traité, au principe de solidarité, de coopération loyale entre les institutions. En termes politiques, c’est pour le moins très maladroit : si on voulait provoquer encore Budapest et l’amener à bloquer systématiquement toute velléité de l’Union européenne d’être audacieuse dans la politique étrangère, on ne s’y prendrait pas autrement. Comme si on voulait encourager Viktor Orban à signer des accords séparés, contraires à l’esprit européen… Cela revient à lui accorder un “feu vert” tacite. Plus qu’une faute de goût, c’est une erreur juridique et politique.

Le Pakistan et le Maroc invités

Cette incongruité saute aux yeux quand on jette un œil sur les indices de la démocratie établis de façon indépendante. J’ai choisi de me référer à ceux établis par Freedom House, un think tank américain (qu’on ne peut pas vraiment soupçonner d’être un doux anarchiste de gauche). Son scoreboard, alimenté de façon assez rigoureuse est éloquent : la Hongrie est cotée à 67, tandis que le Pakistan et le Maroc héritent d’une note très moyenne (37) et n’auraient donc pas dû être invités.

Des amis de Washington plutôt que des amis de la démocratie

Ces incongruités continuent quand on regarde par zone régionale. Dans les Balkans, le Kosovo (54) est invité mais pas la Bosnie-Herzégovine voisine (53). Idem dans l’Afrique de l’Ouest où la Côte d’Ivoire (44) n’est pas invitée, mais le Nigeria oui (45). Ne pas inviter en revanche la Turquie a une logique : le régime de Erdogan n’a que 32 points. Mais que penser de l’invitation du Brésil de Bolsonaro…

Gêne à la Commission européenne

Du côté de la Commission européenne, on se défend comme on peut. C’est un sommet « pour » la démocratie et non « de » la démocratie ! me répond-on quand j’interroge un haut responsable européen. La liste des invités « a été faite par les USA ». Et Washington « n’était pas à l’aise à l’idée d’inviter la Hongrie ». Et de vouloir se rassurer. L’Europe « a [son] agenda, indépendant des USA ». Mais la raison de cette co-organisation semble reposer sur une autre logique, plus politique. La Commission européenne a, en fait, un objectif essentiel : « resserrer les liens » avec les États-Unis et surtout l’équipe Biden. Le traumatisme trumpien pèse : « Notre expérience de Trump a été très claire ». Alors : « Est-ce parfait, Non sans doute. Mais ne faut-il pas coopérer ? »

Commentaire : une bévue géopolitique

En faisant de la segmentation entre les démocraties libérales et celles qui suivent un autre modèle plus a-libéral ou autocratique, on ouvre une autoroute à la Russie ou la Chine. Pékin et Moscou auront beau jeu de dénoncer un « certain » modèle de démocratie, le « double standard » des occidentaux. En semant le trouble et la division, dans toutes les régions, on ne facilite guère la propagation de la démocratie. Au contraire. De plus, on formalise ainsi le découpage du monde en deux blocs : entre les bons et les méchants. On cristallise les divisions. Ceux avec qui on débat, ceux avec qui on ne débat pas. Or, discuter de la démocratie avec les amis ne sert (presque) à rien.

La vision européenne du monde me semble beaucoup plus raffinée et subtile. Elle peut paraitre un peu mollassonne parfois… Mais elle reflète aussi une certaine complexité. L’Union européenne est aujourd’hui confrontée à un vrai choix stratégique. Soit elle joue un rôle dans le monde, en promouvant ses propres valeurs, son propre modèle de la démocratie et des libertés publiques, des relations économiques et politiques mondiales, en étant une passerelle entre l’Ouest et l’Orient. Soit elle fait partie du monde occidental pur et dur. Et elle risque fort de se trouver dépourvue… si demain, d’aventure, les États-Unis rebasculaient, repassant d’un démocrate bon teint à un républicanisme conservateur trumpien. Ce qui d’après un diplomate européen, est tout à fait probable dès les prochaines élections de mi-mandat, en novembre 2022.

Les relations d’aujourd’hui ne sont plus celles de la guerre froide d’hier. Elles sont tout aussi rudes, et secouées, mais beaucoup plus complexes. Car le monde est réellement devenu multipolaire. Au moins tripolaire. Et des puissances moyennes — du Pakistan à l’Arabie saoudite en passant par la Turquie ou l’Iran — ont aujourd’hui les moyens de « résister » au modèle occidental. Ce sera encore plus le cas demain (d’ici 20 ou 30 ans) avec la montée en puissance d’autres pays. L’Europe a une carte énorme à jouer en étant la « puissance du milieu », la « puissance douce » dans un monde de brutes, sans naïveté ni faux semblants. Bref, co-organiser ce sommet ressemble vraiment à une grosse bévue géopolitique…

(Nicolas Gros-Verheyde)

Le programme du sommet

Nicolas Gros-Verheyde

Rédacteur en chef du site B2. Diplômé en droit européen de l'université Paris I Pantheon Sorbonne et auditeur 65e session IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale. Journaliste depuis 1989, fonde B2 - Bruxelles2 en 2008. Correspondant UE/OTAN à Bruxelles pour Sud-Ouest (auparavant Ouest-France et France-Soir).

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